Juliette Rebello

janvier 25, 2008

Les clandestins

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 9:29

L’idée qu’ils pouvaient disparaître sans que personne ne s’en aperçût leur avait souvent traversé l’esprit. C’était un peu comme être non-existant, pas plus important qu’un chien errant dont personne ne se souciait. Curieusement, ils regrettaient presque, parfois, cet aspect de leur ancienne vie : être quelqu’un. Etre quelqu’un qu’on cherche à assassiner, n’est-ce pas la meilleure preuve d’existence ?

De leur ancienne vie, celle d’avant la fuite éperdue, il y avait tout à regretter : leur langue, leur famille, leur confort, leur passion pour le travail qu’ils exerçaient. Qu’avaient-ils de plus ici ? Le sommeil, sans doute. Des nuits qu’ils ne passaient pas à guetter, barricadés dans leur propre maison, le moindre bruit annonçant la venue des « services spéciaux ». Ici, même sans papiers, ils se sentaient un peu plus en sécurité. On n’allait pas venir en pleine nuit pour les tabasser, ou les emmener Dieu savait où dont ils ne reviendraient jamais. Mais dormaient-ils si bien pour autant ? Dans la patrie des droits de l’homme qui ne voulait pas d’eux, ils dormaient du sommeil sans rêve des déracinés qui se savent sans avenir.

Pourtant, ils parlaient bien français. Presque sans accent. Ils avaient tous les deux des diplômes. Lui avait occupé là-bas un poste dans une université réputée, pendant des années. Elle était journaliste. L’un comme l’autre aurait pu être utile à son nouveau pays, celui où ils avaient trouvé refuge. Seulement voilà : ils n’avaient pas de papier.

Ils n’avaient pas de papier parce que leur demande avait été rejetée. Par deux fois. On ne les jugeait pas en danger dans leur patrie d’origine. C’est vrai, on n’y était pas en danger tant qu’on se taisait. Mais pour eux il était trop tard : ils avaient trop parlé. Ils avaient prononcé des mots qu’on ne voulait pas entendre, là-bas. Des mots qui leur avaient attiré des menaces, puis des coups, puis l’emprisonnement et la torture, pour lui. Ils avaient essayé d’expliquer tout cela, de bonne foi. La patrie de Descartes et de Victor Hugo ne pouvait pas ignorer un raisonnement aussi simple, un appel à l’aide aussi poignant. Et pourtant si. Elle les avait ignorés. Balayés. Affaire classée.

Alors ils vivaient. Au jour le jour. C’était tout ce qui leur restait à faire. Oh, ils pouvaient s’exprimer maintenant ; mais personne ne les entendrait. Et puis, si elle parlait trop fort du patron du restaurant qui lui mettait régulièrement la main aux fesses, ils n’auraient plus de toit. S’il dénonçait l’exploitation dont il était victime dans l’obscure arrière-salle du magasin où il avait trouvé du travail, pour un salaire de misère, ils n’auraient plus de quoi manger. Alors ils se taisaient. A nouveau.

C’était peut-être la fuite, qui avait été leur plus beau moment. Parce qu’alors, malgré la peur, ils avaient encore de l’espoir. Ils étaient pleins d’espoir. Ils s’adapteraient. Travailleraient avec acharnement. Pourvu qu’on les accueillît… Mais pourquoi leur fermerait-on les frontières, alors qu’ils avaient tant à apporter ? Et puis, on ne les remarquerait guère dans la rue, s’ils faisaient un effort pour perdre leur accent : blonds tous les deux, les yeux clairs, la peau pâle, rien qui pût attirer l’attention ou provoquer l’hostilité.

Mais c’était sans compter les quotas. Ils n’étaient pas entrés dans les quotas. On n’entre pas facilement dans les quotas, cheveux blonds ou pas.

Alors, la terreur de chaque instant avait fait place à l’appréhension au quotidien, surtout en fin de semaine, quand ils devaient compter leurs sous pour aller au supermarché. Ils n’avaient jamais eu à compter, auparavant. Le cœur qui bat la chamade avait cédé le terrain aux crampes d’estomac, à la crainte de ne pas savoir où dormir, si l’envie venait à celui qui possédait l’appartement, le patron, de les en déloger. La lutte pour la liberté avait disparu au profit de la bataille pour survivre. Et la lassitude avait succédé à l’exaltation.

Ils avaient pensé avoir des enfants, avant de fuir ; mais maintenant ? Sans argent, sans la moindre ressource ? Et puis, à présent qu’on renvoyait les parents chez eux même lorsque leurs enfants étaient nés en France, comment prendre le risque d’abandonner un petit être derrière eux ?

Ils n’avaient pas osé se l’avouer, mais ils s’étaient posé la question, tous les deux, en leur for intérieur : quelle vie était préférable ?

Du Sénégal au 93

Classé dans : Nouvelles pour ceux qui ont le temps — Juliette Rebello @ 7:33

1ère partie

 

1er chapitre

 

            Une pluie fine et serrée tombait depuis le matin, rendant le tarmac glissant et faisant grincer des dents les voyageurs en quête de soleil. Bien sûr, ce n’est pas à Paris qu’on vient au milieu du mois d’août si l’on veut être certain de trouver le beau temps ; mais se promener sur les Champs Elysées sous un ciel morne et sombre, quoi de pire pour le touriste brûlant de dégainer son appareil-photo ?

            Adama n’était pas venue faire du tourisme, même si elle espérait bien pouvoir admirer la Tour Eiffel. Toutefois cette grisaille, ce ciel plombé la mettaient mal à l’aise, augmentaient son appréhension. C’était donc comme cela, la France ? Elle l’avait imaginée autrement, pays radieux où le nouveau venu se sentait tout de suite accueilli. Naturellement, elle ne s’attendait pas à une chaleur étouffante comme celle à laquelle elle était habituée, mais lorsqu’elle avait marché de l’avion jusqu’au bus, puis du bus à l’entrée de l’aéroport, elle s’était sentie glacée jusqu’aux os. Et la sensation persistait, même à présent qu’elle était à l’intérieur, à l’abri.

            Elle ne savait pas très bien à quoi ressemblait son oncle. Sa mère le lui avait décrit, mais il était parti depuis dix ans déjà, il avait sans doute changé. Elle était si petite alors, elle ne se souvenait plus, n’aurait pas pu dire s’il l’avait un jour porté dans ses bras. Et lui alors, comment pourrait-il bien la reconnaître ?

            Ce fut plus facile qu’elle ne le pensait, en partie parce qu’elle était la seule passagère de son âge à ne pas être accompagnée par ses parents. En plus, l’hôtesse tint à rester avec elle jusqu’à ce que son oncle la récupère, ce qu’elle jugea curieux. Pourquoi accorder tant d’attention à une enfant de douze ans ?

            Ils échangèrent les salutations d’usage, puis se dirigèrent vers le parking, l’oncle portant sa maigre valise sous le bras. Adama n’était pas très bavarde, et se sentait assez intimidée. Le frère de sa mère lui posa quelques questions, puis se tut dès qu’il prit le volant.

            Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle était un peu déçue par la voiture de son oncle. Elle pensait qu’il possédait quelque chose de plus luxueux que cette vieille guimbarde, puisqu’il habitait en France… Même le véhicule de Robert avait meilleure allure, alors qu’il l’avait acheté sur place. C’était le seul engin à moteur qu’Adama ait jamais eu l’occasion d’apercevoir jusqu’à son court séjour à Dakar. Là elle en avait vu et entendu, des voitures, rarement en très bon état, souvent bruyantes, poussiéreuses, crachant leur fumée grise au nez des piétons qui osaient s’aventurer parmi elles. C’était cette odeur, surtout, d’essence frelatée, qui  l’avait surprise dans la capitale de son pays. Et puis la concentration : des gens partout, partout où elle tournait son regard. Mais elle n’était pas restée longtemps, quelques jours seulement, en attendant d’embarquer. Et maintenant Paris.

 

            Des bretelles d’autoroute en tous sens. Des immeubles gigantesques, des tours qui s’élançaient vers le ciel, alignées les unes derrière les autres, parfois complètement délabrées. Voilà ce qu’Adama pouvait observer depuis la fenêtre de la voiture, les yeux grand ouverts. Beaucoup d’habitations,  mais peu de gens. Pas étonnant d’ailleurs, qui voudrait mettre le nez dehors par un temps pareil ? A Dakar, il y avait toujours plein de monde dehors dans les quartiers populaires, et les voitures se klaxonnaient dans une joyeuse pagaille. Ici, on se demandait bien où étaient passés les habitants.

            “Beaucoup de gens sont en vacances, lui indiqua son oncle, comme s’il lisait dans ses pensées.”

            Les vacances. C’était un concept quasi-inconnu, pour elle. Bien sûr, elle en avait des vacances, au Sénégal, quand l’école fermait ; mais elle ne partait jamais, elle restait, elle et toutes ses amies, dans son petit village, accomplissait les mêmes tâches ménagères que les jours d’école, voyait toujours les mêmes personnes. Tout le monde se connaissait, là-bas. Elle ferma les yeux un instant pour revoir son village, les huttes de boue, de fumier et de béton mélangés, les femmes qui portaient leurs bébés dans le dos, les enfants couverts de poussière qui s’essuyaient les yeux pour en chasser les mouches. Tout lui paraissait si loin, maintenant, alors qu’elle était partie moins d’une semaine auparavant… Mais combien de kilomètres parcourus ? Elle avait pourtant mis presque aussi longtemps pour aller à Dakar depuis son village que pour voyager du Sénégal à la France. Elle savait que la France était éloignée, elle l’avait vu sur une carte, et néanmoins elle n’avait quitté son pays que ce matin… Elle avait passé moins de temps en avion que dans la voiture de Robert, sur des pistes cahoteuses et pleines d’ornières où il fallait rouler avec précaution. N’était-ce pas incroyable, extraordinaire ?
            2ème chapitre

 

            Cher Robert,

 

            Je suis bien arrivée en France, comme Yaay* a dû te le dire. L’école n’a pas encore commencé, mais je travaille beaucoup avec les livres de mes cousins pour essayer de rattraper mon retard. Je sais que je n’ai pas un niveau aussi bon que celui des enfants ici, mais ça n’a pas d’importance, je passerai beaucoup de temps à étudier et je réussirai quand même.

            Je m’entends bien avec mes cousins – mes frères et sœurs si tu veux puisqu’ils sont les enfants du frère de ma mère – même si je les trouve un peu bruyants. Je partage ma chambre avec les deux plus jeunes, qui sont très contents que je sois avec eux. Pourtant, ils m’ont dit qu’ils me trouvaient bizarre, que je n’étais pas comme les autres de mon âge. Moi aussi, je les trouve un peu bizarres. Ils parlent différemment, plus vite que moi, ils sont très remuants, ils posent toujours plein de questions à leurs parents, et ne sont pas toujours très polis avec eux, je pense. Mon oncle et ma tante sont d’une grande patience, moi je n’oserais pas parler comme cela à Baay* et Yaay.

            Je ne sors pas beaucoup de l’appartement, j’ai un peu peur de me promener toute seule pour dire la vérité. Tout est tellement différent ici, je crains toujours de dire ou de faire une bêtise. Heureusement, ma tante est très gentille avec moi, et je crois qu’elle aime ma compagnie car elle non plus ne sort pas beaucoup. Elle m’a emmenée un jour faire les courses, je n’en croyais pas mes yeux ! Ici, il y a des endroits où tu peux aller acheter de la nourriture quand tu veux. Ce n’est pas comme le marché car c’est à l’intérieur d’une maison et il n’y a pas vraiment de vendeurs, tout est posé et tu te sers comme tu veux. Après tu payes pour tout ce que tu as pris. On mange presque tous les jours quelque chose de différent, tu te rends compte ! La nourriture est très colorée, parfois j’ai du mal à manger car certaines choses ont un goût étrange, et puis ils mangent tous plus que chez nous. Je me sens un peu stupide quand je demande comment chaque aliment s’appelle, parce que même mes petits cousins le savent, mais leur père leur a expliqué que dans mon village on parle le wolof et pas le français, alors ils ne se moquent pas de moi. Je te remercie tant de m’avoir bien appris le français ! Tu ne sais pas quel cadeau tu m’as fait. Les enfants me posent beaucoup de questions sur l’endroit d’où je viens, sur mon ancienne école, et je leur ai beaucoup parlé de toi aussi, ils m’ont dit qu’ils voudraient te connaître. Ils n’arrivent pas à croire qu’il fait tout le temps chaud chez nous ! Et aussi qu’on doit aller chercher l’eau au puits et marcher des heures pour aller voir le docteur ou étudier après l’école primaire.

            Cela me fait penser, tu te souviens du docteur chez qui Maman m’avait emmenée, quand j’étais petite ? Moi, je me rappelle encore qu’on était restées longtemps, longtemps dans la charrette, qu’on avait attendu presque un jour entier et que je pleurais tout le temps parce que j’avais trop chaud et très soif. Maman essayait de me consoler et de me gronder à la fois en me disant que certaines personnes attendaient depuis des jours et des jours, et que nous on avait de la chance… J’avais de la fièvre, les mouches n’arrêtaient pas de bourdonner autour de moi, c’était horrible, et puis ça sentait si mauvais… Enfin le docteur nous a fait entrer, je me souviens que j’étais terrorisée, je ne sais plus très bien ce qu’ il a fait mais je sais que deux jours après j’étais guérie. Je me souviens aussi qu’il a lu dans ma main, parce que Maman voulait savoir mon avenir, et elle ne l’a pas cru quand il a dit : “Elle partira. Elle quittera le village avant de se marier.” Elle partira… Et tu vois, c’est vrai, je suis partie, et même très loin… Parfois je me demande s’il avait vraiment lu cela dans ma main, ou si c’est moi qui ai toujours pensé depuis ce jour que je partirais, et que cette prédiction m’a vraiment poussée à quitter le village et ma famille…

            Bon je vais te laisser pour reprendre mon travail, avant d’aider ma tante à cuisiner. Je suis encore très ignorante, mais elle m’apprend plein de choses. Je lui ai demandé si on mange du milet en France, elle m’a dit que non mais du riz et de la semoule, si.

            A bientôt,

 

            Adama

 

            Chère petite Adama,

 

            Je suis très fier de toi et de ta facilité à écrire en français. Te souviens-tu que tu ne parlais pas un mot de ma langue, la première fois que je t’ai vue, quand tu avais trois ans ? Tu as fait des progrès fabuleux, et mon mérite est bien moins grand que le tien. Tu es et tu resteras toujours la meilleure élève que j’aie jamais eue, et je ne suis pas persuadé que les enfants en France aient un niveau si supérieur au tien. Ils ont évidemment étudié plus de matières, mais tu es si forte en grammaire, en expression écrite et en calcul que tu seras bientôt un exemple pour eux.

            Oui, je me souviens bien de la prédiction du médecin que ta mère et toi étiez allées consulter. Ton père avait réagi assez violemment, parce qu’il pensait que ton destin se trouvait dans le village où tu étais née, et que tu devais rester là pour soutenir tes parents lorsqu’ils seraient vieux, et les parents de ton mari. Je n’avais rien dit à l’époque, mais je savais déjà que tu aurais un jour envie de partir, d’aller voir par toi-même tout ce que je t’avais raconté ; qu’il serait difficile pour toi de te satisfaire de la vie que mènent toutes les femmes de ton village. C’est pour cette raison que j’ai tant insisté auprès de ton père lorsqu’une telle opportunité s’est présentée à toi : j’ai expliqué à tes parents que quand tu reviendrais, tu serais instruite, que tu pourrais obtenir un travail très rémunérateur et prendre soin d’eux lorsqu’ils seraient devenus trop vieux pour travailler, que tu viendrais en aide à toute ta famille. Ta mère est très fière de toi elle aussi, tu sais…

            Je suis heureux que tu te plaises chez ton oncle et ta tante. Tu auras besoin de leur soutien pour t’habituer à cette vie si nouvelle ; tu verras qu’elle sera riche en découvertes. Je n’ai pas de doute sur ta capacité à t’adapter, même si tu n’étais presque jamais sortie de ton village avant de t’envoler pour la France. J’espère que toutes les histoires de mon pays que tu adorais entendre t’aideront à te sentir chez toi là-bas…

            Je penserai très fort à toi la semaine prochaine, pour la rentrée des classes. Merci beaucoup d’avoir pris le temps de m’écrire, ta lettre m’a fait très plaisir…

            Je t’embrasse très fort,

 

            Robert
            3ème chapitre

 

            Adama restait prudemment dans un coin de la cour, un peu apeurée. Que tous ces adolescents autour d’elle étaient bruyants et agités ! Il y en avait tant, plus que tous les habitants de son village réunis. Toutefois, elle était agréablement surprise de voir que beaucoup d’entre eux avaient la peau noire, parfois aussi foncée que la sienne. Elle avait craint de se retrouver parmi des dizaines d’enfants blancs et d’être dévisagée par tout le monde. Au contraire, elle était jusqu’à présent passée totalement inaperçue ; les enfants blancs, complètement blancs avec les yeux clairs, ceux qu’elle espérait secrètement voir de près, qui ressemblaient à Robert malgré la peau tannée que celui-ci avait acquise en vingt ans d’Afrique, étaient même plutôt minoritaires dans cette cour de récréation. Toutes les nuances coexistaient pourtant, de la plus pâle à la plus obscure, en passant par tous ces petits Noirs qui paraissaient avoir été décolorés à l’eau de Javel. Ou peut-être le manque de soleil ici faisait pâlir les gens, comme il avait fait bronzer son ami blanc au Sénégal ?

            Son cousin Mamadou, entouré de sa bande de copains, lui fit un petit signe de la main. Il connaissait bien le collège, lui, il rentrait cette année en troisième. Maïmuna, la cadette, avait fait sa rentrée ce matin, en sixième ; les plus jeunes avaient été accueillis les premiers, tout seuls pendant une matinée afin de ne pas être trop effrayés et de découvrir leur nouvel environnement sans les grands. Elle aussi, Adama, elle était nouvelle, elle ne connaissait personne à part son cousin, mais elle allait devoir se familiariser avec ces lieux et cette foule sans l’aide de personne.

            Un grand monsieur à cravate, l’air sévère, s’avança dans la cour avec plusieurs feuilles de papier  à la main. Peu à peu, les adolescents se regroupèrent autour de lui, et le silence se fit. Adama savait qu’il allait appeler les élèves de chaque classe, les cinquièmes d’abord, puis les quatrièmes, et pour terminer les troisièmes. Son cœur se mit à battre la chamade, car elle faisait partie des premiers, et entendait très mal ce que le monsieur disait. Pour comble de malheur, il écorchait les noms qu’il lisait, particulièrement les noms de famille africains comme le sien. Il aurait fallu jouer des coudes pour se faire une place, mais elle n’osa pas.

            C’était un grand collège, il y avait huit ou neuf classes par niveau. Lorsque le directeur parvenait à la fin de la liste alphabétique de l’une d’entre elles, tous les élèves de la classe, rangés par deux, suivaient leur professeur principal et se dirigeaient vers l’intérieur du bâtiment. Parfois, le directeur s’arrêtait et répétait un nom, lorsque l’élève appelé ne se présentait pas. Alors, Adama tendait désespérément l’oreille, se demandant s’il ne s’agissait pas d’elle, mais jamais elle n’entendait prononcer, distinctement ou non, quelque chose qui ressemblait de près ou de loin à son patronyme. Une fois cependant, son cœur bondit dans sa poitrine en reconnaissant son prénom, mais avant qu’elle ne pût réagir une jeune fille s’avança et se mit dans le rang.

            Son anxiété culmina lorsque le directeur annonça qu’il allait appeler la dernière classe de cinquième, avant de passer au niveau supérieur. Adama s’attendait à percevoir son nom à tout instant, mais il n’en fut rien. Lorsque le dernier élève eut été appelé, le professeur principal se mit en tête, s’apprêtant à diriger son troupeau vers la porte d’entrée du collège ; proche des larmes, la laissée pour compte essaya tant bien que mal de s’approcher du directeur, y parvint alors que la classe s’éloignait, et murmura d’une petite voix perdue : “Je n’ai pas été appelée !”

            Le grand homme la regarda en fronçant les sourcils, esquissa une moue de mécontentement, et lui demanda son nom d’un ton contrarié. Comme Adama pouvait à peine parler à travers les sanglots qui lui obstruaient la gorge et contre lesquels elle luttait vainement, il lui demanda sèchement de répéter. Puis il parcourut rapidement ses listes, secoua la tête, et finit par lui dire :

            “Rejoignez donc la classe qui vient de partir, vous en changerez plus tard si les options ne correspondent pas.”

            Adama ne prit pas le temps de se demander ce qu’il pouvait bien vouloir dire par là : elle se précipita vers la porte d’entrée qui venait juste de se refermer, pénétra dans le collège, hors d’haleine, juste à temps pour voir le dernier élève disparaître dans l’escalier au bout du couloir. Lorsqu’elle atteignit enfin à son tour l’escalier, elle entendit le professeur qui ordonnait aux élèves de se ranger “mieux que cela”, puis d’entrer dans la classe en silence. Elle fit un dernier effort, malgré un poing de côté naissant, et arriva en haut des marches au moment où une porte claquait. Hélas, elle n’avait pas vu laquelle. Il y avait bien une demi-douzaine de salles réparties autour d’un vaste espace vide, d’une forme presque carrée, sans compter les classes qui se trouvaient au même étage, mais auxquelles on avait accès par une autre cage d’escalier. A bout de souffle, la petite villageoise lutta pour ne pas fondre en larmes. Appuyée contre le mur, elle se força à respirer calmement, pendant une minute entière, essayant de penser à Robert et à toutes les paroles encourageantes de celui-ci, avant de se décider à toquer à la porte la plus proche. Elle expliqua sa situation, et le professeur, une jeune femme, lui indiqua qu’elle pouvait s’asseoir au fond de la salle, à une table vide. Ce n’était pas la voix qu’elle avait entendue en haut de l’escalier, mais elle était tellement soulagée d’avoir trouvé une place qu’elle ne dit mot et tira doucement une chaise.

 

            Le soir, lorsque sa nouvelle famille lui posa des questions sur sa rentrée, Adama ne relata pas tout ce qui lui était arrivé. Elle ne conta que des détails banals, décrivant un peu son professeur de biologie, la jeune femme qui leur avait donné leur emploi du temps, distribué les carnets de correspondance, puis lu le règlement intérieur, avant de leur faire un petit sermon sur le rôle-clé de la classe de cinquième et sur le travail constant que les élèves allaient devoir fournir. Mamadou interrompit le récit de sa cousine par un grand éclat de rire, expliquant à celle-ci que tout le monde passait automatiquement en quatrième à la fin de l’année et qu’il ne valait donc pas la peine de se donner du mal. Puis il se tut sous le regard furieux de son père, qui lui défendit de donner des conseils stupides à tous ses frères et sœurs.

            Adama ne leur fit pas part de ses impressions personnelles, de la nervosité qu’elle avait perçue chez la jeune enseignante en dépit de son apparente froideur, des rictus moqueurs de ceux de ses nouveaux camarades qui se trouvaient à côté d’elle au fond de la salle, de la nonchalance avec laquelle la plupart d’entre eux étaient assis, alors qu’elle se tenait quant à elle droite comme un i sur sa chaise, comme tous les élèves de son école primaire, là-bas, dans son petit village du Sénégal où l’on ne disposait pourtant que de bancs posés sur la terre battue.

            Ce soir-là, elle fut seule aux prises avec son angoisse, n’ayant pas même la force de prendre son stylo pour écrire à Robert.
            4ème chapitre

 

            Cher Robert,

 

            Excuse-moi de ne pas t’avoir écrit plus tôt, j’ai été très occupée. Ma nouvelle vie ici est si différente de celle d’avant… Et puis je n’ai pas d’endroit chez mes cousins pour travailler ou t’écrire tranquillement : je suis tout le temps dérangée par les petits qui crient et courent dans tous les sens. Alors je me suis mise d’accord avec ma tante pour rester un peu plus tard à l’école et travailler à la bibliothèque. La bibliothécaire n’est pas très sympathique et elle passe son temps à gronder les élèves qui ne font jamais les choses comme elle veut et à critiquer tout le monde, mais moi elle me laisse en paix car elle sait que je ne fais jamais le moindre bruit. J’espère qu’elle ne va pas voir derrière mon dos ce que j’écris sur elle dans cette lettre.

            Je ne sais pas si je devrais te le dire mais c’est difficile de vivre ici et parfois je regrette un peu mon village. Au moins là-bas tout le monde se connaît et les gens savent sourire. Je suis allée un jour à Paris pour voir la tour Eiffel et les gens m’ont fait peur, ils courent toujours partout, comme mes petits cousins mais pas pour jouer, et ils ne sourient pas, ou très peu d’entre eux. Plusieurs m’ont bousculée sans s’excuser. Le métro fait beaucoup de bruit. Je me bouchais les oreilles, et certaines personnes me regardaient bizarrement. Il bouge beaucoup aussi, et c’est très effrayant d’être sous terre et de ne plus pouvoir voir le ciel ! Mais je ne voulais pas avoir l’air bête devant Maïmuna, qui a un an de moins que moi, ni devant mon oncle, qui était avec nous, alors je n’ai rien dit.

            Il fait froid, il pleut souvent et je ne sais jamais comment m’habiller. Mais d’un autre côté c’est tellement agréable de se laver le matin avec l’eau chaude qui coule sur toi d’en haut aussi longtemps que tu veux ! Parfois je me dis que je devrais me dépêcher et ne pas la gaspiller. J’ai un peu honte. Mais l’eau n’est pas un trésor ici, on en a tout de suite et autant qu’on le souhaite. Et avoir de la lumière quand tu veux, en appuyant sur un bouton ! Tout est si facile à faire et à avoir. Je crains parfois de devenir très paresseuse. Il y a même des machines qui lavent la vaisselle et les vêtements pour toi… Ma tante a des belles mains lisses qui ne se sont pas abimées en frottant, en grattant et en lavant.

            Je réussis bien à l’école. Mes notes sont bonnes, parmi les meilleures de la classe même, mais je ne comprends pas pourquoi mes camarades ne s’intéressent pas à ce qu’ils apprennent. Certains travaillent comme moi, mais beaucoup n’ont pas l’air de savoir pourquoi ils vont à l’école et dérangent les professeurs. J’ai du mal à le supporter. Parfois j’ai envie de leur hurler d’arrêter, et de partir s’ils ne veulent pas rester ! Ils ne comprennent pas quelle chance ils ont d’aller à l’école ! Je veux leur dire mais j’ai l’impression qu’ils vont se moquer. Ils se moquent de tout, ils ne veulent rien faire. Il m’arrive de les détester, même si je sais que ce n’est pas bien. Je ne pensais pas du tout que l’école serait comme ça : je pensais que tout le monde écouterait le professeur avec attention, et que les élèves se battraient pour avoir la meilleure note. Mais ici, quelquefois, c’est mieux d’avoir des mauvaises notes. Je ne comprends pas pourquoi.

            Je vais devoir terminer ma lettre car la bibliothèque va fermer. Donne-moi des nouvelles du village et de mes parents, si tu peux. A bientôt,

 

            Adama

 

 

            Chère Adama,

 

            Ce que tu dis me fait de la peine mais ne m’étonne pas beaucoup. Tous les enfants en France doivent aller à l’école, et ils ne comprennent pas toujours que c’est une chance que beaucoup d’autres n’ont pas. Il y a bien d’autres raisons également pour lesquelles tes camarades dérangent les professeurs et la classe, mais cela serait compliqué et fastidieux à expliquer. Essaie de faire de ton mieux, petite fille, et ne te préoccupe que de ta réussite. Si les professeurs voient que tu fais des efforts, ils t’aideront.

            Ce que tu me racontes me replonge dans la vie que je menais avant de venir ici au Sénégal, et je n’ai pas de mal à imaginer les Parisiens qui courent dans tous les sens, le visage fermé, même si je suis parti depuis si longtemps que beaucoup d’entre eux n’étaient sans doute que des enfants quand je vivais encore dans la capitale. Tu finiras par t’y faire. Mais j’espère que tu ne leur ressembleras pas.

            Ta petite sœur est tombée malade la semaine dernière, et j’ai dû prendre ma voiture pour aller chercher des médicaments à plusieurs heures du village, car j’avais peur que son état ne s’aggrave. Elle va mieux maintenant, rassure-toi.

            Beaucoup de gens me demandent des nouvelles de toi, ils veulent savoir si tu vas revenir toute grosse parce qu’ils pensent que tu dois manger énormément, là-bas en France ! Je suppose qu’ils seront déçus quand tu reviendras. Ils ont du mal à comprendre pourquoi tu es partie, si jeune, et j’en ai entendus murmurer que tu étais allée en France pour épouser un Français. Je leur ai dit que dans mon pays, il faut avoir un âge minimum pour se marier, même les filles, et que tu es loin de l’avoir atteint. Mais tu sais qu’ici personne ne sait vraiment quand il est né, sauf les moins de quinze ans, depuis que je note la date de chaque naissance. L’âge n’a pas beaucoup d’importance. Pourtant, à moi cela me fait mal au cœur de voir des filles aussi jeunes que toi épouser des hommes qui ont parfois le double de leur âge, voire plus. Tu es sans doute l’une des seules qui puissent comprendre cela.

            Je te souhaite beaucoup de chance et beaucoup de courage ma petite Adama, tu en auras besoin mais je sais que tu ne baisses pas les bras facilement.

            Je t’embrasse avec toute mon affection.

 

            Ton ami Robert.

           


5ème chapitre

 

Les camarades d’Adama chahutaient toujours dans ce cours, mais cette fois-ci c’était pire. Peut-être l’approche des vacances rendait-elle les élèves encore plus excités, toujours est-il que ce jour-là, certains se mirent à lancer des boulettes, et bientôt ce fut une pagaille indescriptible, des morceaux de papier pleins de salive volaient dans tous les sens, les victimes hurlaient d’indignation et rentraient dans le jeu pour se venger, tandis que le professeur s’époumonait en vain pour rétablir la situation.

Au milieu de tout cela, Adama bouillonnait d’indignation elle aussi, mais pas pour la même raison que les autres : pour elle c’était un véritable sacrilège que de se livrer à de tels jeux à l’école, pendant les cours, en montrant aussi peu de respect à l’enseignant. Elle en pleurait de rage, criait elle aussi aux trublions de s’arrêter, mais en pure perte. Elle qui avait parcouru des milliers de kilomètres pour venir étudier en France ! Elle qui avait accepté cette nouvelle vie et tous les sacrifices que celle-ci lui imposait, pour recevoir une meilleure éducation ! Pour pouvoir revenir au Sénégal, un jour, pleine de savoir et de possibilités, mais aussi pour le simple plaisir de la connaissance, qu’elle plaçait au-dessus de tout… Elle avait envie d’étrangler ceux de ses camarades qui gâchaient ainsi tout ce en quoi elle avait placé ses espoirs. Et personne ne venait au secours du professeur ! Personne ne s’inquiétait de ce vacarme, qu’on devait pourtant entendre bien au-delà des murs de la classe !

Puisque personne ne se souciait ou ne parvenait à rétablir l’ordre, elle, Adama, allait s’en charger. Elle se hissa sur sa table et, profitant de la courte vague de surprise provoquée par ce geste imprévu, d’une voix que la fureur faisait trembler, s’écria :

« Vous n’êtes que des imbéciles ! Vous ne comprenez pas votre chance d’aller à l’école ! Si vous n’avez pas de bons résultats, c’est que vous ne travaillez pas assez, ou pas du tout, que vous n’êtes que des paresseux ! Vous mériteriez de crever de faim, rien d’autre ! »

Un peu impressionnés par la véhémence de leur camarade qui passait d’ordinaire pour secrète et timide, les élèves se turent un instant, avant que de sourds ricanements ne s’élèvent, puis que des insultes ne fusent :

« - De quoi elle se mêle, celle-là, répliqua un garçon d’un air menaçant. Retourne chez toi planter des tomates si tu n’es pas contente !

- Il n’y a pas de tomates chez moi ! Et tu ferais bien de venir y faire un tour dans mon pays pour voir ce que c’est des gens qui meurent de faim et réaliser à quel point tu as de la chance !

- Eh ben c’est vous les paresseux alors ! Y a que des bouffons dans ton pays, si vous êtes même pas capables de vous nourrir ! Vous êtes que des sauvages, j’suis sûr que vous savez même pas vous servir d’une fourchette et d’un couteau ! »

Sur ce, certains s’amusèrent à imiter des grognements d’animaux, un rictus moqueur au coin de la bouche. C’en fut trop pour Adama. Qu’on puisse en arriver là, clamer son mépris pour son peuple, sa famille, qui se tuaient au travail et n’auraient jamais les mêmes opportunités que ce petit crétin, elle ne pouvait le supporter. Aveuglée par les larmes, elle se précipita vers la porte et sortit sous une nouvelle vague de ricanements. Le pire, c’est qu’au moins dix ou douze de ses camarades étaient noirs comme elle, et que leur famille venait de pays voisins du sien !

Elle alla se cacher tout au bout de la cour pour pleurer à son aise. Personne ne vint l’y chercher. Quand l’heure du déjeuner arriva, elle se leva bravement et se dirigea vers la cantine, espérant être parmi les premiers et éviter ainsi le plus possible de croiser des gens de sa classe. Par chance, la plupart des élèves qui se rangèrent à son côté étaient des sixièmes, qu’elle ne craignait guère car ils avaient presque tous une tête de moins qu’elle.

Elle avala son repas en quatrième vitesse, l’estomac noué, puis se leva pour aller déposer son plateau. Elle venait juste de le faire lorsqu’elle ressentit une violente douleur au-dessous du genou, tandis qu’une voix à l’haleine chaude susurrait dans son oreille : « Ca, c’est ce que tu mérites, espèce de crève-la-faim ! ».

Adama poussa un gémissement, se retourna pour voir de qui il s’agissait, et reconnut un des garçons de sa classe, accueilli par des ricanements triomphants à la table où sept autres d’entre eux avaient pris place pour assister au spectacle. Une boule dans la gorge, la jeune fille fut incapable de prononcer un seul mot pour se défendre ; elle savait que ce serait inutile de toute façon. Elle s’enfuit en courant malgré la douleur lancinante, ne voulant pas leur donner encore le plaisir de savoir que le coup porté lui avait fait très mal.

Eperdue, elle alla se réfugier dans la salle de classe où elle avait laissé ses affaires. Elle s’attendait à la trouver fermée, mais le professeur, dans son soulagement de quitter cette bande de sauvages, avait dû oublier d’en protéger l’accès. Adama s’assit en boule, les pieds sur le bord de sa chaise, et la tête dans les mains, et resta là un long moment sans bouger, sans émettre un seul son, vidée de toute énergie. Elle sursauta quand la sonnerie retentit bruyamment dans le haut-parleur du couloir, juste à côté de la porte. Combien de temps était-elle restée ainsi prostrée ? Un quart d’heure ? Une heure ? Elle n’aurait su le dire. Elle rassembla ses affaires en hâte, descendit les escaliers en boitillant, et se dirigea vers son casier. Elle vit tout de suite qu’il avait été forcé. La porte n’était pas complètement close, et de l’intérieur s’échappait une odeur nauséabonde qui lui donna instantanément envie de vomir. Lorsqu’elle poussa la porte du bout des doigts, elle découvrit sans s’étonner l’étendue du désastre : ses cahiers, ses livres, saccagés, étaient recouverts de yaourt mêlé à toutes sortes de détritus provenant sans aucun doute de la cantine.

Curieusement, ce fut ce qui redonna du courage à Adama : elle sut immédiatement ce qu’elle devait faire. Elle avança d’un pas ferme vers le fond du couloir, où se trouvait le bureau de la conseillère principale d’éducation, et toqua vigoureusement à la porte. N’obtenant pas de réponse, elle s’appuya contre le mur et attendit.

La conseillère finit par arriver, et fronça les sourcils en voyant cette élève qui n’était pas montée en cours. Pour toute explication, celle-ci lui dit qu’elle devait lui parler de toute urgence. Intriguée, la conseillère la fit entrer et la pria de s’asseoir.

Adama raconta tout ce qui s’était passé d’une seule traite. Elle n’omit aucun détail. L’adulte en face d’elle l’écoutait maintenant avec attention, et si elle fronçait toujours les sourcils, elle ne pensait plus à renvoyer l’adolescente en classe. Lorsque le récit fut terminé, elle félicita la jeune fille d’avoir eu le courage de venir lui parler, et lui promit qu’une enquête serait ouverte et que les auteurs des faits seraient sévèrement sanctionnés. Adama cita sans sourciller le nom de celui qui lui avait donné un coup de pied dans le tibia, ainsi que ceux de ses amis qui l’avaient regardé faire en ricanant. Elle était certaine que l’acte de vandalisme avait été commis par les mêmes personnes ; et elle devait avouer qu’elle en trouvait l’idée assez ingénieuse, car c’était certainement ce qui lui faisait le plus mal, voir ses affaires ravagées, et ses cruels camarades le savaient bien.

Pourtant,  il n’y eut pas à attendre longtemps pour que la sanction tombe : les coupables furent punis d’une semaine d’exclusion. Cinq seulement d’entre eux avouèrent avoir participé à l’affaire du casier, mais d’autres furent gratifiés de retenues pour le chahut causé dans la classe, quoique presque tous les élèves y aient participé.

L’atmosphère redevint sinon studieuse, du moins plus tranquille, pendant quelques jours. Au cours d’une récréation, une élève de la classe aborda Adama, qui généralement passait ses récréations solitaire à moins que sa cousine ne vienne discuter avec elle, pour lui faire timidement part de son soutien et même de son admiration. « Moi aussi je voudrais bien apprendre dans de meilleures conditions, mais ce n’est pas possible dans cette classe, lui confia-t-elle. »

Le dernier jour d’école avant les vacances, Adama sortit de l’école toute guillerette, et pleine d’espoir pour la suite des événements. La conseillère n’était-elle pas venue parler aux élèves pour leur dire qu’elle veillerait désormais à ce qu’un tel chahut ne se reproduise plus, et les menacer de sanctions encore plus graves si certains s’y risquaient malgré tout ?

Elle rentrait d’ordinaire avec ses cousins, mais ce jour-là Mamadou et Maïmuna s’attardèrent au portail de l’école avec leurs amis, et Adama prit le chemin du retour toute seule. C’était bientôt Noël, la nuit était déjà tombée et il faisait sombre dans certains endroits mal éclairés, mais la jeune fille connaissait le chemin par cœur. Elle était si heureuse d’avoir enfin un peu de temps libre pour se reposer, même si elle ne rentrerait pas chez elle, pas avant l’été prochain. Elle allait pouvoir profiter de sa nouvelle famille, discuter avec sa tante qui, elle le savait, s’ennuyait un peu toute seule pendant la journée.

Perdue dans ses pensées, Adama ne vit pas les ombres inquiétantes qui se rapprochaient d’elle ni n’entendit les pas sourds qui la talonnaient. Quand elle se rendit compte qu’elle était suivie, il était trop tard pour s’enfuir, deux mains puissantes l’avaient déjà agrippée aux épaules tandis qu’une autre se posait sur sa bouche pour l’empêcher de crier. Lorsque l’un d’entre eux brandit un couteau sous sa gorge, elle ne put que se débattre, en vain. Malgré leur capuche et malgré l’obscurité, elle n’eut pas de mal à reconnaître ses agresseurs : c’était les garçons de sa classe qui s’étaient fait exclure, à l’exception de l’un d’entre eux qui avait sans doute eu peur de participer à une telle opération. Jamais la jeune fille n’avait vu un visage aussi haineux que celui du chef de bande, en train de lui agiter un couteau sous le nez ; plus que les menaces qu’il proférait, ce fut son regard fou qui l’effraya. Elle comprit qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution, avec ou sans ses copains : lui couper la gorge si elle s’avisait encore de lui mettre des bâtons dans les roues. « T’as compris salope ? » hurla-t-il pour finir, en agitant frénétiquement son arme. Adama ne pouvait pas parler mais son effroi apparent dut suffire à son agresseur, qui fit un signe à ses acolytes : « Allez les gars on se casse. Dites au r’voir à notre amie. » Avant de s’éloigner, chacun des quatre garçons balança un coup de pied à sa victime, puis lui cracha dessus. Meurtrie, brisée, la jeune fille n’eut que sa colère, ce sentiment d’injustice immense qui lui brûlait la gorge, pour la soutenir jusqu’à sa chambre, heureusement désertée par ses autres occupants.


6ème chapitre

 

Cher Robert,

 

Pardonne-moi de ne pas t’avoir écrit plus tôt, j’ai été un peu malade mais je vais mieux maintenant. Je travaille toujours bien à l’école. Je me suis fait une amie, elle est dans ma classe et nous nous entendons bien. Il fait froid ici, il n’y a pas de neige comme tu me l’avais décrite mais je grelotte tout le temps. Il faudra que je m’habitue à ce nouveau climat. Il y a toujours beaucoup de monde ici, dans la cité, dans l’immeuble, dans l’appartement, et je voudrais bien parfois avoir un peu plus d’espace pour moi toute seule ; je sais que notre hutte au village était minuscule, mais au moins je pouvais en sortir et me promener dehors quand je voulais, parce qu’il faisait toujours chaud. Ici, les gens vivent dans le bruit tout le temps, et ça ne semble pas les déranger. Ils ne connaissent pas le bonheur du silence…

Maïmuna m’appelle, je crois qu’elle a besoin de moi pour faire ses devoirs. Au revoir,

 

Adama

 

 

Chère petite Adama,

 

Es-tu certaine que tu vas bien maintenant ? Ta tante nous a raconté dans sa lettre que tu as passé les vacances sans rien faire et surtout sans rien manger, en refusant d’aller voir un docteur… J’étais un peu inquiet, et j’avoue que je le suis toujours, car ta lettre est bien courte pour quelqu’un comme toi qui aime tant écrire. Tu ne sembles pas en très grande forme. Peut-être as-tu beaucoup de travail en ce moment ? Je m’en veux un peu de t’avoir tellement poussée à partir étudier en France, si tu te sens malheureuse. En tout cas, n’hésite pas à envoyer des nouvelles à ton vieil ami Robert.

La nouvelle année nous a déjà apporté plusieurs bébés dans le village, qui pour l’instant se portent très bien. Tu dois l’avoir appris par tes oncle et tante, ta grande sœur elle aussi attend un bébé à présent ! Toute ta famille se réjouit. Nous avons fêté Tabaski il y a plusieurs semaines de cela, et je me suis souvenue de ton dégoût pour le sang qui coule à flots du mouton ensanglanté… Te souviens-tu que lorsque tu étais toute petite encore, tu étais venue me voir en pleurant parce qu’on avait coupé la tête du mouton ? Tu ne te souviens sans doute plus, mais moi je me rappelle que tu étais inconsolable. Avez-vous aussi célébré cette fête avec tes cousins ? J’imagine que vous ne pouvez pas faire le sacrifice vous-mêmes dans la cour de l’immeuble, et que vous devez sans doute acheter du mouton chez le boucher.

Je pense bien à toi et suis déjà impatient de te revoir cet été,

 

Ton ami Robert

 

 

Cher Robert,

 

Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai peut-être l’air fragile mais je ne le suis pas. C’est moi qui ai choisi ma nouvelle vie, et je ne regrette pas ma décision. Je ne voudrais pas être déjà promise à un homme, à l’âge que j’ai. Je suis heureuse pour ma sœur, mais je n’aimerais pas être à sa place. Je ferai tout ce qu’il faut pour faire de la France mon nouveau pays. Moi aussi, je suis impatiente de vous revoir tous. A bientôt,

 

Adama


2ème partie, 1er chapitre

 

Cher Robert,

 

Je me prépare en ce moment à passer le brevet, j’ai déjà commencé les révisions en français et en mathématiques. J’aimerais bien l’obtenir avec une mention Bien ou Très Bien, j’espère un peu la deuxième pour te dire la vérité. J’ai eu de très bonnes notes toute l’année, alors pourquoi pas ? Ma professeur de français a accepté de me donner du travail supplémentaire et de le corriger quand je le lui rends ; elle a ouvert des yeux ronds lorsque je lui ai demandé cela, elle m’a dit que c’était bien la première fois qu’un élève lui réclamait du travail en plus. Même mon amie Nouria me dit que je suis complètement folle. Pourtant elle est sérieuse, mais elle n’en ferait jamais plus que ce qu’on lui demande. Souvent, les élèves les plus acharnés sont des gens qui comme moi arrivent d’un autre pays et doivent travailler dur pour rattraper le niveau. Parfois cependant, certains débarquent dans une classe en ne parlant quasiment pas français. J’ai discuté avec une fille de quatrième qui est arrivée il y a quelques mois dans notre collège, qui vient du Sénégal elle aussi et qui ne parlait presque que Wolof dans sa famille. Comment veux-tu qu’elle comprenne quelque chose ? Elle a l’impression que les professeurs ne s’occupent pas d’elle, mais je lui explique que souvent ils ne savent pas quoi faire et ont déjà beaucoup d’autres problèmes qu’ils ne parviennent pas à régler. Tu sais, je comprends mieux maintenant pourquoi tant d’entre eux ont l’air fatigués et désabusés : eux aussi se sentent impuissants à nous aider, et pourtant ils y mettent tout leur cœur, en tout cas quand ils commencent à enseigner ici. Après, ils se rendent compte que personne ne les aide eux non plus, qu’il y a plein de choses qui ne vont pas mais que personne ne s’en soucie, alors ils baissent les bras, c’est normal. C’est ce qu’un de mes professeurs, mon professeur de physique, m’a expliqué. Il est vieux, très gentil et très calme, même quand les élèves ne le sont pas. On dirait qu’il a beaucoup vu et qu’il ne s’étonne plus de rien. J’ai pris l’habitude d’aller le voir après notre cours le jeudi en fin de matinée, d’abord pour lui poser des questions sur la leçon ou les exercices, après pour discuter avec lui. Je crois qu’il m’aime bien. Il me fait un peu penser à toi et je pense que vous vous entendriez très bien tous les deux. Reviendras-tu un jour en France ?

A très bientôt et souhaite-moi bon courage pour mes révisions !

 

Adama

 

 

 

Chère Adama,

 

Que tu me parais adulte, maintenant, j’ai l’impression que tu as grandi sans prévenir, mais il est vrai que tu as déjà quinze ans… Ici, tu serais déjà considérée comme une femme. Je t’ai à peine reconnue l’été dernier, quand tu es revenue nous voir au village. Ton corps a grandi bien sûr, mais c’est surtout dans ta tête que les changements semblent les plus impressionnants… Que tu as l’air sûre de toi à présent ! Tu n’as plus grand-chose de la gamine craintive que j’ai connue. Tu es devenue si attentive aux autres… Pourtant, j’ai remarqué une sorte d’impatience dans tous tes gestes et tes paroles, que tu dissimulais malgré tout assez bien. Je ne pense pas me tromper en disant que le monde de ta famille, peut-être même de ton pays lui-même, t’est devenu trop petit, trop étriqué ? Tu te montres toujours d’une parfaite gentillesse, mais j’ai l’impression que ta vie est ailleurs, et que tu le sens. Même avec moi tu étais un peu distante, plus que dans tes lettres curieusement… Bien sûr, je n’ai jamais imaginé un instant que tu puisses revenir parmi nous, après avoir passé plusieurs années en France, même si je n’en ai rien dit à tes parents. J’espère juste que tu trouveras ton chemin, petite fille… As-tu pensé à ce que tu vas faire l’an prochain ? Je suppose que tu vas continuer tes études dans un lycée d’enseignement général, n’est-ce-pas ?

Ton professeur vieillissant qui est si fier de toi,

 

Robert


2ème chapitre

 

Maïmuna avait insisté pour venir avec elle, mais elle avait tenu bon. Elle voulait être seule. Elle voulait pouvoir penser à elle-même. Marcher tant qu’elle en aurait envie, sans avoir à s’occuper d’une pleurnicheuse qui aurait mal aux pieds au bout d’une heure et lui réclamerait une glace toutes les cinq minutes.

Elle ne savait pas très bien ce qu’elle allait faire, ni où elle voulait se rendre. Peut-être se promener sur les Champs-Elysées et faire du lèche-vitrine, ou bien le long de la Seine. Peut-être encore aller au hasard, se perdre dans les ruelles du vieux Paris, s’aventurer loin des sentiers battus… En tout cas, savourer sa liberté.

Elle avait quinze ans, l’âge de tous les possibles, et elle habitait à moins d’une heure de la capitale. Que demander de plus ?

            Elle prit le métro jusqu’aux Halles, traversa la rivière, et déambula dans le Quartier Latin, admirant sur son passage la cathédrale Notre-Dame, les thermes de Cluny, le Panthéon, et le Palais du Luxembourg, fascinée. Tout ici était chargé d’histoire, dans un espace réduit à quelques kilomètres carrés. Tout était plaisir des yeux, si loin de la laideur et de la misère de son quartier. Quant à son petit village, là-bas, au Sénégal… Il lui paraissait à des années-lumière de distance, dans un autre monde. Elle avait envie de se coller aux vieilles pierres, de respirer leurs odeurs. Elle n’eut pas le courage d’approcher la cathédrale, cernée par des milliers de touristes, mais entra dans une petite église désertée par la horde. Elle goûta le silence et la paix du lieu, les yeux fermés, les autres sens en alerte. Elle eut tout à coup envie de prier, ou du moins de se recueillir, de méditer, en oubliant le monde extérieur. Au fond, malgré l’architecture différente, ce n’était pas si différent d’une mosquée, à ceci près qu’elle n’avait jamais pu mettre les pieds dans une mosquée toute seule, et profiter ainsi de la quiétude. D’ailleurs, elle n’avait connu presque que des mosquées françaises ; il n’y en avait pas dans son village natal.

            C’était une chaude journée de juin, pleine de promesses. Adama reprit son périple en remontant vers le Nord pour rejoindre la Seine et se promener sur ses bords, en quête de fraîcheur. Perdue dans ses pensées, elle chemina jusqu’à la Tour Eiffel qu’elle n’aperçut qu’à la dernière minute. Elle n’avait pas particulièrement envie d’aller rendre visite à la Grande Dame, trop sollicitée elle aussi, qu’elle aimait autant contempler de loin. Elle la dépassa donc et poursuivit sa route jusqu’au pont de Grenelle, où une statue qui ressemblait fort à celle qu’elle croyait se trouver à New-York, pour accueillir les nouveaux immigrants, lui indiqua qu’elle était sur le bon chemin. Elle emprunta le pont et s’éloigna des deux grandes avenues qui bordaient la Seine, pour s’enfoncer dans un quartier inconnu, le cœur battant. Elle savait plus ou moins qu’elle était parvenue au Sud-ouest de la capitale, probablement assez près du Bois de Boulogne. Elle marchait depuis quelques minutes lorsqu’elle avisa une grande porte bleue à l’air imposant, en retrait de la rue, qui portait le numéro 47. Elle s’avança, intriguée, et lut sur le mur qu’elle longeait cette inscription en caractères majuscules : « Maison de Balzac ». Etait-il possible que cette maison ait appartenu au grand auteur, ou du moins l’ait hébergé pendant une partie de sa vie ? Adama avait lu Le Père Goriot, sur les conseils de sa professeur de français qui semblait avoir le plus respect pour l’écrivain. Celle-ci lui avait également conseillé des ouvrages d’Emile Zola, qu’elle appelait « l’avocat des pauvres et des exclus ». Adama avait lu L’Assommoir, qu’elle avait beaucoup aimé, plus à vrai dire que le roman de Balzac. Se pouvait-il qu’il y ait aussi une maison de Zola à Paris ouverte au public ? Elle en était là de ses réflexions lorsqu’elle entendit s’élever derrière elle une voix frêle et nasillarde :

« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »

Surprise, la jeune fille ne perçut pas le sens de ces paroles, mais pivota sur elle-même pour voir qui s’exprimait ainsi. Elle aperçut une vieille femme, petite et voûtée, qui la dévisageait d’un air hostile. Personne d’autre ne se trouvait en sa compagnie.

« -Est-ce à moi que vous vous adressez, Madame ? demanda-t-elle, incrédule.

-Et à qui d’autre à ton avis ? Alors, qu’est-ce que tu trafiques là ?

La hargne de son interlocutrice désarçonna Adama. Peut-être l’inscription sur le mur était-elle erronée, et la maison appartenait-elle en réalité à la vieille dame ?

-Oh, excusez-moi, je pensais que cette maison était un musée, et je m’apprêtais à entrer pour le visiter. J’ai dû me tromper.

-Tu ferais mieux de retourner d’où tu viens ! On n’a pas besoin de toi, ici !

-Je… je ne comprends pas ce que vous voulez dire, balbutia la pauvre Adama, totalement interdite. Est-ce bien un musée, ou non ?

-Qu’est-ce que connais de la culture, toi ? Retourne dans ta hutte de paille ! glapit la vieille dame d’une voix suraigüe.

Les yeux de la jeune fille commencèrent à se dessiller, mais elle était encore trop décontenancée pour faire face à une telle agressivité.

-Tu n’as rien à faire ici, et encore moins dans ce quartier ! On ne veut pas de délinquant, ici ! C’est compris ?

-Je n’ai rien fait de mal, Madame. Je ne suis pas une délinquante.

-Vous êtes tous des délinquants, les uns comme les autres ! Des crève-la-faim qui viennent nous voler notre pain !

-Je n’ai rien volé à personne, Madame ! Je suis venue pour étudier en France ! se défendit Adama, les yeux remplis de larmes.

-C’est ça ! Espèce de sale petite voleuse, graine de vermine ! Allez ouste, disparais !

La jeune fille ne put en supporter davantage, et s’éloigna sous les invectives de la vieille dame, sans plus rien entendre, sans voir où elle allait. Une tempête faisait rage à l’intérieur d’elle-même, et son visage était inondé de larmes. Elle perçut un coup de klaxon à sa droite, mais ne ralentit pas son allure. Un terrible sentiment d’injustice lui faisait serrer les poings, lui donnait envie d’hurler, mais aucun son ne pouvait sortir de sa gorge. Elle se heurta à quelqu’un et discerna une voix masculine où perçait l’étonnement qui lui demandait : « Mais que t’arrive-t-il, petite ? »

Malgré la chaleur de cette voix, Adama poursuivit son chemin à l’aveuglette, sans s’arrêter un instant. Disparaître, oui, c’était ce qu’elle souhaitait, comme le lui avait crié la vieille harpie. Ne plus avoir à penser, ne plus rien sentir, se reposer à jamais. Curieusement, ce fut le visage bienveillant de Robert qui lui apparut à cet instant-là, alors qu’elle l’avait à peine revu l’été précédent et qu’elle ne lui avait pas écrit depuis plus d’un mois. Occupée comme elle l’était en ce moment, elle ne s’était guère souciée de lui donner des nouvelles. Tout à coup, elle ressentit le besoin irrépressible de lui parler, d’écouter ses paroles rassurantes, de se laisser consoler comme lorsqu’elle était encore petite. Lui téléphoner ? Il n’y avait pas le téléphone au village, il aurait fallu qu’il se déplace. Lui écrire alors ? Adama se mit aussitôt à chercher une papeterie, une librairie peut-être, n’importe quelle boutique susceptible de lui fournir du papier. Elle finit par en trouver une minuscule, à peine visible depuis la rue, et acheta le premier papier à lettres qui lui tomba sous la main, ainsi qu’un stylo. Puis elle s’installa sur un banc, dans un petit parc, à l’ombre d’un arbre, saisit fiévreusement son stylo, et entreprit de jeter ses pensées tumultueuses sur le papier.

 

Cher Robert,

 

Je voudrais tant te parler maintenant, mais c’est impossible. Je ne sais même pas comment te raconter, mais je sais que tu saurais me comprendre, lire sur mes lèvres ce qui s’est passé, me dire pourquoi c’est arrivé. Pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Cette vieille dame m’a insultée comme si je venais de lui voler son sac à main, elle m’a traitée de voleuse, de vermine, et je ne lui avais même pas adressé la parole, je ne l’avais même pas vue avant qu’elle ne commence à crier. Elle avait l’air petite et fragile, mais elle était si malfaisante, Robert, elle me regardait avec des yeux brillants de haine, et je ne lui avais rien fait, je te jure ! Comment est-ce qu’une vieille dame comme elle peut détester à ce point quelqu’un qu’elle n’a jamais vu ? Tout cela n’a aucun sens ! Et ma journée avait si bien commencé ! Et j’étais si heureuse, et puis elle a tout démoli, et je me demande même si elle n’a pas raison, si elle n’a pas vu en moi quelque chose, parce que sinon comment expliquer cette haine ? Je ne sais pas quoi faire, Robert, je ne sais plus quoi penser, j’ai eu envie de la tuer et puis maintenant je ne sais plus, j’ai l’impression que tout a changé autour de moi, que le soleil a disparu, je me sens complètement perdue. Je n’ai personne à qui parler. Il n’y a que toi et tu es loin… Je me sens seule, Robert, tout était si simple quand j’étais là-bas, au village, avec vous tous… Je ne sais pas si je peux supporter ça, j’ai envie de revenir… Ecris-moi, dis-moi ce que je dois faire, toi qui sais toujours tout… S’il te plaît réponds-moi vite.

 

Ta petite Adama.


3ème chapitre

 

Chère Adama,

 

Ta lettre m’a bouleversé. Au point que j’ai failli rejoindre Dakar pour prendre le premier avion à destination de Paris… Et puis j’ai réfléchi et je me suis dit que cette expérience douloureuse était sans doute inévitable, peut-être même nécessaire, même si j’aurais voulu tout faire pour te l’épargner. J’ai craint que tu ne sois confrontée à ce genre de racisme primaire, ou à une forme plus subtile, dès que tu es partie vivre en France. Comment t’expliquer la réaction de cette vieille femme ? Ma foi, sais-tu comment ont réagi les tiens, la première fois qu’ils m’ont vu ? La plupart d’entre eux, qui n’avaient jamais vu un homme blanc, ont ouvert de grands yeux et sont venus me tâter de partout, pour vérifier que j’étais bien réel. Certains m’ont demandé si je m’étais peint le corps et le visage. Quelques-uns m’ont plaint, jugeant ma couleur de peau un cadeau de Dieu bien encombrant, ce en quoi ils n’avaient pas tout à fait tort, en tout cas dans un pays tel que celui-ci. Tous ont fait preuve d’une grande curiosité et pendant des semaines, des mois mêmes, j’ai eu droit à toutes sortes de questions, aussi farfelues les unes que les autres. Les habitants de ton village m’ont accepté parmi eux, parce qu’ils ont compris que je n’étais pas venu pour leur faire du mal, mais au contraire pour les aider, même si certains se sont montrés sceptiques à mon égard, au début. Ils ne m’ont pas été hostiles, parce que je ne représentais pas une menace pour eux, d’autant plus que j’étais tout seul.

Mais en France, ou dans bien d’autres pays, les choses sont différentes. L’étranger suscite toujours la méfiance, surtout s’il vient en nombre. Cette vieille dame est comme plein de gens qui ne comprennent pas que des étrangers, il en vient continuellement, depuis des siècles et des siècles, et que la population française s’est formée ainsi. En outre, la couleur de peau est un critère qui lui permet immédiatement de reconnaître que tes aïeux, ou au moins tes bisaïeux, sont Africains, donc d’un continent qui lui paraît à l’autre bout du monde et pas encore civilisé. Pourquoi a-t-elle peur ? Parce qu’elle a le sentiment de posséder quelque chose, et craint que tu ne le lui prennes. Pourquoi toi ? Parce que tu es fraîchement arrivée (elle ne sait pas à quel point d’ailleurs). Le dernier arrivé est celui qui provoque le plus de suspicion, celui qu’on regarde d’un œil torve. Ajoute à cela qu’elle considère que « son » pays est riche, et que « le tien », quel qu’il soit, ne l’est pas, et tu ne t’étonneras plus qu’elle te traite de voleuse. Son hystérie est probablement renforcée par le fait qu’elle passe son temps à regarder la télévision, et à se gaver d’images où les voleurs, les délinquants, sont tous des jeunes – pleins d’énergie et d’agilité, comme toi – à la peau couleur miel ou café. C’est un peu comme lorsque l’on te fait une greffe, et que ton corps ne reconnaît pas l’élément qu’on veut lui ajouter : alors il le rejette, de peur qu’il ne menace son équilibre. Tu me diras, il n’y a pas de haine là-dedans, c’est juste une réaction animale ; il me semble que la vieille femme que tu décris a l’esprit malade, à force d’y tourner et d’y retourner les mêmes pensées et les mêmes obsessions depuis des années, d’où cette férocité qui t’a paru incompréhensible pour quelqu’un de son âge. Je mettrais aussi ma main à couper qu’elle se sent très seule, qu’elle parle avec peu de monde, et que cette solitude a fait naître en elle une grande frustration, qui t’a éclaté à la figure l’autre jour.

Ma petite fille, si tu me permets de t’appeler encore comme cela, je ne sais pas si cette lettre t’a aidée, si j’ai pu t’apaiser un peu en tâchant de t’expliquer ce qui a pu se passer dans la tête de cette vieille personne. Je sais que parfois les mots ne remplacent pas un regard ou un geste de consolation. Mais tu es grande maintenant, et tu comprends sans doute que si tu veux rester en France, tu vas devoir t’aguerrir et te frotter à la vie, parfois avec rudesse. Essaie, aussi difficile que ce soit, de ne te concentrer que sur ton brevet et tes révisions, ainsi que sur les grandes vacances à venir. Je t’envoie toute mon affection.

 

Ton vieux Robert

 

            4ème chapitre

 

            Lorsqu’Adama sortit de l’aéroport, la chaleur étouffante lui sauta au visage. Elle se rendit compte avec étonnement qu’elle n’était plus habituée à cette moiteur, qu’elle se sentait presque incommodée.

            Il lui restait encore un long trajet à faire jusqu’au village. Elle n’avait pris qu’une seule valise, afin de ne pas être trop encombrée ; elle n’aurait probablement pas beaucoup de place dans le minibus qui l’emmènerait jusqu’au village voisin, où Robert devait venir la chercher en voiture.

            Etrangement aussi, certaines odeurs auxquelles elle n’avait jamais prêté attention auparavant l’indisposaient. Les émanations d’essence de Dakar, aussi fortes fussent-elles, ne lui chatouillèrent pas particulièrement les narines ; mais les relents tenaces des corps mal lavés et des passagers à quatre pattes dans le bus lui donnèrent immédiatement la nausée. L’entassement et la promiscuité, elle s’y était faite à présent, mais son odorat était en même temps devenu plus sensible.

            Six heures plus tard, épuisée et le derrière douloureux, elle posa un pied hésitant sur la terre battue, sa valise à la main. Elle chercha du regard Robert et sa voiture, ne les aperçut pas, sentit son cœur se serrer d’angoisse. Avait-il bien reçu son message ? Elle n’avait pas obtenu confirmation, mais il avait toujours été là, depuis trois étés qu’elle rentrait à la maison.

            Tout à coup une poigne solide se posa sur son épaule et une voix joyeuse et familière lui fit pousser un soupir de soulagement :

            « Saperlipopette ! Tu as encore grandi ! »

            Elle se retourna pour apercevoir son vieil instituteur, qui lui souriait de toutes ses dents.

            « - Et ce brevet alors ? Tu ne m’as pas donné de nouvelles !

            - Mention très bien, répondit la jeune fille en tâchant de prendre un air modeste, tout en rayonnant de fierté.

            Robert émit un petit sifflement d’admiration.

            - Eh bien, ma championne, tu as gagné le droit à de bonnes et longues vacances. »

           

            « Tu es contente de rentrer ? » Personne ne lui avait posé la question. Pourquoi fallait-il qu’elle se la pose à présent, elle ? Bien sûr qu’elle était heureuse de revoir sa famille : ses parents, ses frères et sœurs, et tout le village. Mais seule sa petite nièce de près de deux ans parvenait vraiment à la dérider ; peut-être parce que l’enfant semblait si éveillée, et qu’Adama pouvait lui raconter tout ce qu’elle voulait sans se sentir mal à l’aise. Avec tous les autres, ses sujets de conversation étaient limités, et la discussion finissait vite par s’éteindre si on lui en laissait l’initiative. Heureusement, elle ne se trouvait jamais en compagnie d’une seule personne, et pouvait demeurer dans le cercle familial sans beaucoup s’exprimer. Néanmoins, elle n’arrivait pas à se sentir « parmi eux », même si elle était physiquement assise à leur côté. Elle essaya de revoir ses anciennes amies, mais celles-ci étaient presque toutes déjà mariées, certaines attendaient même un enfant, et ne pouvaient parler que de cela. Adama leur trouvait le regard morne, l’élocution lente, la pensée fuyante. Mêmes celles qui étaient restées célibataires lui paraissaient étrangères. Mais n’était-ce pas elle, l’étrangère ?

            « - Je crois que tu es la seule à avoir la réponse à cette question, ma petite, soupira Robert, lorsqu’elle s’en ouvrit à lui. Tu as vécu dans deux mondes tellement différents…

            - Mais auquel des deux j’appartiens maintenant ? demanda Adama avec anxiété. J’ai l’impression d’avoir un pied dans chaque pays.

            - Ce n’est pas une position très confortable, je te le concède, mais elle a aussi ses avantages : tu as désormais une vision plus large que bien des gens, que ce soit au Sénégal ou en France, et tu as la possibilité de choisir ce que sera ta vie, contrairement à tes amies qui sont demeurées ici.

            - Peut-être, mais elles au moins, elles savent qui elles sont et ce qu’elles ont à faire. Tandis que moi…

            - Détrompe-toi petite, ce qui leur manque, c’est justement de savoir qui elles sont. Elles sont incapables de décrire leur personnalité ou leurs envies, elles n’existent pas vraiment en tant qu’individus, ou en tout cas ne se perçoivent pas comme uniques, contrairement à toi.

            - Et n’est-ce pas plus facile ainsi ?

            - Sans doute, mais elles n’auront jamais la possibilité de savourer ce qu’on appelle la liberté, ni les joies et les tourments qu’elle procure…

            - Je me passerais des tourments, rétorqua la jeune fille, mi-plaisantant mi-sérieuse. Dis, Robert ?

            - Oui ?

            - Tu as déjà ressenti quelque chose comme cela, toi ?

            Le vieux mentor, devenu confident, se racla la gorge, embarrassé.

            - J’imagine que oui… Mais un peu dans l’autre sens… Ma situation est différente néanmoins : j’étais beaucoup plus vieux que toi quand je suis arrivé ici, et je ne suis pas venu dans la même intention.

            - Pourquoi es-tu venu vivre ici ?

            Il se tut pendant un long moment.

            - Je pourrais te répondre ce que j’ai répondu à l’association qui m’a interviewé, à l’époque, et avec laquelle je suis parti : que j’avais envie d’aider les autres, particulièrement ceux qui n’avaient pas eu la chance comme moi de recevoir une éducation, et n’avaient pas accès aux soins les plus élémentaires. Mais ce n’est qu’une partie de la vérité, peut-être la moins sincère.

            - Alors ? le pressa Adama.

            Son regard alla se perdre dans le lointain.

            - Alors… Est-ce qu’on ne part pas toujours pour échapper à quelque chose ?

            - Et toi… Tu voulais échapper à quoi ? l’interrogea-t-elle d’une voix hésitante, sentant qu’elle touchait là un point sensible.

            Son regard revint se poser sur elle, vif et pénétrant.

            - Tu m’as dit tout à l’heure que tu t’ennuyais auprès de tes anciennes camarades, non ?

            - Oui, reconnut-elle, mais quel rapport ?

            - Eh bien, pour moi, c’était un peu la même chose. Je m’ennuyais là où je vivais, j’avais l’impression d’appartenir à un cercle étroit, étriqué, où les gens ne se préoccupaient que d’eux-mêmes. Je ne manquais de rien matériellement, bien au contraire, mais cela ne me suffisait pas ; il me fallait autre chose… une bouffée d’air frais…

            - Et tu l’as trouvée ici ? s’enquit Adama, une lueur malicieuse au fond des yeux.

            - Oui… aussi surprenant que cela puisse te paraître, acquiesça-t-il avec un sourire amusé. Bien qu’en tant qu’Européen blanc comme un cul, comme on dit, j’aie eu un peu de mal à supporter cette touffeur, au début… Je vois que j’ai réussi à te faire sourire à nouveau, ajouta-t-il. Chasse tes pensées moroses, petite. Tu n’es plus tout à fait d’ici, et tu dois l’accepter. Mais tu n’es pas une apatride pour autant ; c’est à toi de te construire ton identité, à présent. Il te faudra être patiente…

            - J’essaierai, promit Adama. Après tout, je n’ai jamais eu peur des défis… »


            5ème chapitre

 

            Robert tourna et retourna la feuille entre ses mains, sans comprendre. Il n’y avait que ces quelques mots, visiblement griffonnés à la hâte et qui avaient dû être tachés de larmes, vu l’aspect gondolant du papier :

            « Où est la liberté dont tu m’avais parlé ? »

            Pas même de signature, mais il était aisé de reconnaître l’écriture. La provenance de la « lettre » ne laissait d’ailleurs aucun doute.

            Alarmé, le vieil instituteur essaya pourtant de se raisonner : la brièveté du message lui donnait à penser qu’Adama l’avait rédigé dans un moment d’émotion intense, puis jeté dans la boîte aux lettres la plus proche avant de regretter son geste, quelques instants plus tard. Mais qu’est-ce qui avait pu la bouleverser à ce point ?

            Il fallait qu’il en eût le cœur net. Il sauta dans sa voiture, et roula jusqu’à un village à deux heures de route du sien, où il pourrait utiliser le téléphone, à supposer qu’il fonctionne. Evidemment cela coûtait les yeux de la tête, mais peu importait.

            Ce fut, sans surprise, la tante qui lui répondit, et qui l’informa que sa nièce n’était pas encore rentrée du lycée. Mais elle n’eut pas de mal à le renseigner sur l’objet du désarroi d’Adama : une dizaine de jours plus tôt, une jeune fille qu’elle connaissait bien, à peu près du même âge qu’elle et qui fréquentait le même lycée, avait été battue à mort par une bande de garçons qui la harcelait depuis des semaines. La raison ? La victime portait des vêtements « provocateurs », selon ses agresseurs. La cité était en ébullition ; tous les membres de la bande avaient été arrêtés, mais aucun ne semblait regretter le crime qu’il avait commis.

            « C’est de pire en pire, ici, confia la tante à Robert en poussant un soupir, les filles ne peuvent plus sortir sans cacher complètement leur corps. C’est même pas une question de voile, elles ne sont plus en sécurité si elles ne mettent pas des joggings ou des habits flous qui les font ressembler à des garçons. Porter une jupe ici, c’est risquer la mort ! Tu te rends compte ? »

            Elle ajouta que le jour du drame, Adama était rentrée dans un état effrayant. Sa tante ne l’avait jamais vue comme cela auparavant. Elle avait passé le lendemain cloîtrée dans sa chambre, dont elle avait banni les plus jeunes, trop apeurés pour pousser la porte de toute façon, tantôt hurlant qu’elle allait tous les tuer, tantôt pleurant toutes les larmes de son corps. Pour finir, elle était sortie sans un mot, en un éclair, un bout de papier à la main, avait noté sa tante. Elle n’était pas revenue jusqu’à minuit passée, alors que toute la famille se rongeait les sangs pour elle. Appeler la police ? Elle ne servait à rien la police. Elle avait même peur de s’aventurer dans le quartier. Elle n’intervenait que lorsqu’il était trop tard, le plus souvent.

            Bouleversé à son tour, Robert demanda quand il pourrait rappeler afin de discuter avec la jeune fille. Celle-ci rentrait un peu à n’importe quelle heure de la soirée, malgré les recommandations de sa tante, depuis le tragique événement ; on ne savait pas très bien où elle allait, ni avec qui, mais elle était incontrôlable en ce moment. Tout ce qu’on savait, c’est qu’elle avait participé à l’organisation d’une marche de protestation qui avait eu lieu quelques jours plus tôt.

            Lorsqu’il retenta sa chance une heure plus tard, toutefois, Adama venait de rentrer du lycée. Il craignit tout d’abord qu’elle ne veuille pas lui parler, mais s’aperçut vite au contraire que la jeune fille avait désespérément besoin de s’épancher. Il la laissa donc vider son chagrin et sa douleur, très vifs encore malgré le temps écoulé depuis les faits, et tenta comme il put de la réconforter. Mais ce qui paraissait avoir traumatisé sa petite protégée – et à cela il ne pouvait rien répondre car il se sentait lui-même perplexe – c’est que la victime ait été violentée d’une telle façon par « les siens » : autrement dit qu’une jeune fille d’origine maghrébine ait été ainsi molestée par des « Beurs » et des « Blacks » du même âge qu’elle et souffrant comme elle du rejet d’une partie de la société française.

            Robert avait connu bien des fois cette sensation d’impuissance face à une situation qu’il ne pouvait contribuer à améliorer, mais lorsqu’il raccrocha ce jour-là, il lui sembla que de toutes les situations qu’il avait rencontrées, celle-ci était, sans conteste, la plus douloureuse à supporter.

           


3ème partie

 

Cher Robert,

 

Je vais te charger d’une mission difficile, et qui ne va pas beaucoup te plaire je le crains. Tu te rappelles l’été dernier, lorsque je suis revenue, ma famille m’a demandé si j’allais m’inscrire à l’université de Dakar, l’année prochaine, et j’ai répondu que je ne savais pas encore ce que j’allais faire, ni ce que je voulais étudier d’ailleurs. J’ai bien compris qu’ils tenaient beaucoup à me voir revenir au pays, et qu’ils attendent de moi, dans quelques années, que je les aide financièrement, peut-être même que je les installe auprès de moi, dans la capitale. Mais ce n’est pas cela que je veux, et j’aimerais qu’ils le comprennent. Grâce à toi.

Je veux rester en France, au moins le temps de mes études, mais probablement aussi après. Je ne veux pas dépenser mon temps et mon argent à les entretenir tous, même si c’est la coutume ; je ne suis pas une fille ingrate, mais je veux d’abord penser à moi et à mon avenir. Tu te souviens quand, à l’école, tu avais essayé de nous enseigner le mot « perspective » ? Aucune d’entre nous ne comprenait ce que ça pouvait bien vouloir dire. Il y a deux ans, tu m’as expliqué que de toutes les filles du village qui avaient quinze ans, comme moi, j’étais la seule à me percevoir comme unique, à pouvoir décider de ce que je voulais faire plus tard. Aujourd’hui, j’ai compris ce mot, « perspective », et je veux non seulement en avoir mais aussi en donner aux autres.

Tu sais qu’il n’y a pas que mes anciennes amies qu’on force à se marier très jeunes ? Ici aussi, il y a des filles qui sont obligées d’épouser celui que leur famille leur a choisi comme mari. C’est encore plus dur pour elles que pour mes amies parce qu’elles ont vécu en France, elles savent ce que signifie le mot « liberté », même si on ne leur en laisse pas beaucoup, car elles l’ont au moins appris à l’école. Et puis, un été, elles retournent au bled, comme on dit, et elles n’en reviennent jamais. Elles sont d’abord séquestrées, puis on célèbre une parodie de mariage où elles n’ont pas leur mot à dire, et elles restent coincées là-bas à vie, avec un mari tortionnaire qui les considère comme des moins que rien, tout juste bonnes à faire ses quatre volontés. Tu te rends compte de ce que ça veut dire pour quelqu’un qui n’a pas été élevé dans une soumission totale, qui a toujours eu le droit de s’exprimer, peut-être pas au sein de sa famille mais partout ailleurs dans la vie quotidienne ? Certaines sont revenues par miracle, et elles nous ont raconté le cauchemar que c’était. Elles sont marquées à vie et les blessures seront longues à cicatriser. Souvent elles ont été violées, parfois torturées pour s’être rebellées.

L’association dans laquelle je milite depuis l’année dernière s’occupe de toutes les femmes qui ont besoin d’une oreille attentive, le plus souvent parce qu’elles ne sont pas traitées chez elles comme elles devraient l’être dans le pays des droits de l’homme. Tu n’as pas idée des humiliations que nous subissons chaque jour dans les cités, et des souffrances que nous devons endurer en silence. C’est la loi du plus fort qui règne ici, et les plus forts ce sont pour l’instant ces jeunes mâles qui n’ont rien à faire de la journée et qui se croient investis d’une mission sacrée, celles de « protéger » leurs « sœurs », fût-ce contre elles-mêmes. Je ne peux pourtant pas me décider à leur en vouloir, car j’ai pitié d’eux aussi : ils n’ont aucune place dans la société, leurs chances de succès sont d’emblée très limitées. D’abord, c’est à l’école qu’ils souffrent, ils ne peuvent confier leurs problèmes à personne, ils ont l’impression d’être méprisés, d’être des bons à rien, alors ils le deviennent. Certains le sont naturellement, mais il y en a peu. Ceux qui échappent à cela sont ceux qui ont des parents disponibles, qui leur montrent le bon exemple et qui sont très stricts avec eux. Les autres n’ont aucun modèle, aucun repère sauf leurs propres amis, et ils prétendent tous être forts et virils car c’est la seule image qui leur permette de survivre dans un groupe et leur procure un peu d’estime personnelle. Quand ils grandissent, c’est pire, parce qu’ils n’ont vraiment plus rien à faire, plus d’école, ils trainent dans la rue toute la journée avec leur bande. Alors, pour ne pas perdre la face, pour montrer qu’ils sont forts, pour exister tout simplement, ils s’inventent un rôle, celui de nous « protéger ». Ma professeur de français, en troisième, disait souvent que « L’oisiveté est mère de tous les vices. », et je crois qu’elle avait bien raison. Parfois, je les déteste quand même, tous ces hommes, pour le mal qu’ils causent, mais je crois que, s’il y a quelques canailles parmi eux, il y a aussi beaucoup de victimes, d’une certaine façon. Quand j’étais au collège, je ne supportais pas les élèves qui perturbaient le cours, j’avais envie de les chasser de l’école ; et quand des garçons ont battu à mort une de mes amies, il y a deux ans, tu te souviens, je crois que j’aurais pu les tuer si j’avais été face à eux, une arme à la main. Je ne dis pas qu’il faut tout pardonner. Tout n’est pas pardonnable. Mais il faut essayer de comprendre.

D’ailleurs, il y a aussi des mecs qui sont super et qui se battent pour la même chose que nous ; c’est sans doute encore plus difficile pour eux, parce qu’ils sont mal vus par leurs pairs, et plus courageux aussi, parce qu’ils n’ont pas autant à y gagner que nous. On se bat aussi pour que les gens, ceux qui n’habitent pas dans les cités, sachent ce qui nous arrive, car on n’améliorera pas les choses tant qu’il n’y aura pas une prise de conscience de la société tout entière. Il faut que les gens comprennent que ceux qui habitent les cités ne sont pas des sauvages, et ont droit à la même dignité que les autres ; et aussi que c’est un danger pour tout le monde, pour tout le pays, ce qui se passe actuellement dans nos quartiers. Parce qu’un jour tout ça va exploser, si on laisse les choses pourrir ainsi…

Tu vois, je dis « nous » et « nos » tout le temps, parce que je me sens partie intégrante de cette société maintenant ; pas seulement des femmes de mon quartier, mais de ce pays qui m’a accueillie et qui m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui. Je crois que j’ai réussi à résoudre mon dilemme, je me sens toujours sénégalaise, mais je suis aussi française, d’ailleurs je viens d’obtenir la nationalité. Je ne vois pas les frontières de manière aussi limitée qu’avant, mon identité ce n’est pas qu’une culture, un pays, c’est moi tout entière ; je ne sais pas si c’est clair, ce que je veux dire c’est qu’avant d’appartenir à un ou plusieurs pays je me sens proche de tous ceux qui sont dénigrés, qui doivent se battre pour leurs droits, pas seulement les femmes mais aussi toutes les minorités, tous ceux qui n’ont pas pour eux la force du nombre. C’est pour cela que j’ai décidé de faire des études de droit l’année prochaine. Je suis presque sûre d’obtenir une bourse, et j’essaierai sans doute de m’installer toute seule à Paris, pour étudier dans de meilleures conditions, si je peux me le permettre financièrement. J’avais pensé m’inscrire en histoire, mais je crois que le droit m’ouvrira plus de… perspectives.

Peut-être qu’un jour je reviendrai au Sénégal, malgré tout ? Qui sait ? Il est bien trop tôt pour le dire. Mais tu comprendras qu’après tout ce que je t’ai dit, il est hors de question que j’épouse qui que ce soit sur l’ordre de ma famille, et j’aimerais aussi que tu fasses comprendre à mes parents que je ne suis pas près de me marier, même s’ils trouvent que je suis déjà vieille et que je devrais commencer à y songer. Après tous les sacrifices que j’ai consentis, après tout ce que j’ai appris ici, me mettre aux ordres d’un homme, moi ? Jamais.

Je ne rentrerai pas cet été, Robert, je dois essayer de gagner le plus d’argent possible avant la rentrée universitaire. Tu vas me manquer, tu sais. Tu as toujours été pour moi comme un pilier inébranlable où je pouvais m’appuyer en toutes circonstances. N’hésite pas à me donner encore ton avis, tes conseils, ce n’est pas parce que j’ai grandi que je n’ai plus besoin de toi…

Merci pour tout,

 

Ton amie (si tu me permets de l’être, à présent),

Adama

 

 

*Yaay : Maman

Baay : Papa

           

janvier 22, 2008

Le poids du soupçon

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 11:35


Il ne fait pas bon s’attaquer à quelqu’un qui a une excellente réputation.

Aurait-elle parlé si elle avait su ? Sans doute. Mais qu’importe ! Jamais elle n’aurait imaginé tout cela.

L’incrédulité tout d’abord. Les yeux en points d’interrogation, les murmures. « Tu sais ce qu’elle a raconté à la police ? C’est incroyable n’est-ce-pas ? » « Je ne comprends pas ce qui lui a pris. » « Jalousie ? Je ne peux pas croire qu’elle ait pu… Tu penses qu’ils avaient une liaison ? » « Une jeune femme si sérieuse, si digne… A qui faire confiance de nos jours ? »

Puis ce fut une sorte de sourde hostilité, qui se levait à chaque fois qu’elle poussait la porte de la petite salle, et restait suspendue dans l’air, presque palpable, comme un parfum trop lourd. Le silence brusque qui suivait son entrée, les regards qui convergeaient immanquablement vers elle, la terrorisaient. Mais elle avançait bravement, la tête baissée, sans ciller. D’incrédules, les regards se firent bientôt venimeux ; les murmures reprirent, puis s’amplifièrent, en sa présence. Plus de gêne : les plus méprisants parlaient à découvert, manifestaient ouvertement leur indignation. Enfin vinrent les calomnies et les insultes.

Tous ne se montraient pas aussi franchement hostiles, cependant. Il y avait ceux qui lui jetaient des coups d’œil navrés, essayaient parfois de la réconforter tant bien que mal, conscients du poids insupportable du silence et des regards, plus douloureux que les insultes ; mais bien souvent, désolés, indécis, ils ne savaient trop que dire ou que faire.

Il y avait ceux qui cherchaient à comprendre, mais qui partaient du point de vue qu’elle avait raconté des mensonges. Elle ne répondait plus. A quoi bon clamer sa bonne foi ? Elle l’avait tenté à maintes reprises, au début. En vain.

Il y avait ceux encore qui la croyaient sincèrement fabulatrice, et se taisaient, dans un silence lourd de reproches, et détournaient à présent la tête en la voyant arriver, marquant ainsi leur réprobation. Tous ceux-là n’étaient pas de méchantes gens ; mais personne ne la défendait, ou n’osait douter à voix haute.

Et puis il y avait ceux qui l’humiliaient par plaisir d’humilier, de faire mal à son prochain. Curieusement, certains lui avaient toujours donné l’impression d’être de charmantes personnes. Enfin jusqu’à ce jour-là.

Il était intouchable. Avait-elle fait preuve de naïveté, en parlant ? Fallait-il s’attirer toutes ces inimitiés, pour rien ? Elle n’aurait su dire. Pourtant, de l’avoir dit, elle se sentait étrangement plus en paix.

Le bruit se répandit comme une trainée de poudre. « Tu te rappelles de… ? Non ? Celle qui est partie, il y a déjà plus d’un an de cela. Ce qu’elle est devenue ? Non, je ne sais pas… Eh bien, figure-toi qu’elle avait dit la vérité ! Si si ! Une autre a porté plainte, avec des preuves cette fois-ci…» « Je ne peux pas le croire… » « Un homme si bien, si courtois, si élégant… Qui aurait dit ? Combien de femmes penses-tu qu’il a… ? » « Mais à qui peut-on faire confiance, de nos jours ? »

janvier 17, 2008

La décision

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:13

            Pour la énième fois, il reprit son stylo. En mordilla le capuchon. Puis en approcha la pointe de la feuille, presque vierge, posée devant lui sur son bureau. Il avait déjà griffonné le nom du ministère, le lieu et la date. Mais la lettre, il n’arrivait pas à la commencer. C’était comme si sa main elle-même se refusait à écrire.

            Il lâcha son stylo, qui atterrit sur le bois avec un bruit mat. La tête dans les mains, il passa à  nouveau en revue tous les arguments qui l’avaient conduit à prendre cette décision. Il n’y en avait pas tant que cela, finalement. Mais un, essentiel, fondamental, incontournable : il devait. Il devait écrire cette lettre de démission car il ne pouvait pas appliquer ces nouvelles lois qu’il jugeait profondément iniques. On voulait le contraindre à les appliquer, mais il était un homme libre, et puisque la seule manière de s’y opposer était de démissionner, il le ferait. Point.

            Et pourtant il n’arrivait pas à s’y résoudre. Abandonner un métier qui le passionnait, pour lequel il avait travaillé d’arrache-pied pendant tant d’années, sacrifié une partie de sa vie de famille, et auquel il s’était consacré corps et âme depuis plus de vingt ans ? Il fallait être fou pour tout laisser tomber, du jour au lendemain ! Et à propos de lendemains, que ferait-il désormais de ses jours ? Comment occuperait-il ce temps qui jusqu’alors lui avait paru si précieux ? Et le sens ? Le sens de sa vie ? Où le trouverait-il à présent que ce qui comptait le plus pour lui avait disparu de son existence ? Non et non, il ne pouvait pas !

            Sa vocation était née lorsqu’il avait treize ans à peine. Témoin d’une grave injustice, il s’était juré de faire quelque chose pour que cela ne puisse plus jamais avoir lieu dans son pays. Et voilà que son pays lui-même promulguait des lois inacceptables… Tout ce en quoi il avait cru s’effondrait. Alors il fallait relever la tête. Refuser d’obtempérer. Quelles qu’en soient les conséquences.

            C’est ce qu’il avait essayé d’expliquer à son collègue. Aux prises avec le même dilemme que lui, celui-ci avait pourtant décidé de rester. « Ca ne changera rien de toute façon, soutenait-il. Ce n’est pas une poignée d’entre nous qui feront bouger les choses. Ca ne nous apportera que des ennuis, tu verras. D’ailleurs comment on va faire pour se nourrir, hein ? Tout est déjà devenu si cher… ».

            Le mot d’honneur ne l’avait pas fait changer d’avis. « Ce n’est qu’un mot, après tout. Tu sais ce qu’elle me dit, moi, ma conscience ? Elle me dit de bouffer, d’abord, avant de défendre des valeurs qui ont perdu toute signification. »

            Quand il avait répliqué toutefois que leur survie, désormais, risquait fort de se faire au détriment d’autres vies humaines, son collègue avait un peu flanché. Pour finalement arguer, sans conviction et en détournant le regard, qu’« on vit dans un monde où règne la loi du plus fort… Ou tu bouffes ou tu es bouffé, je te le dis… ». Lorsqu’il avait fait remarquer que la loi du plus fort était précisément ce que leur profession tâchait de combattre, l’autre n’avait plus rien répondu. Juste essuyé ses yeux d’un revers de la main.

            Mais la vérité c’est que lui aussi était assailli de doutes. Lui aussi se demandait si cela valait la peine de tout sacrifier. Lui aussi croyait en la loi du plus fort, même s’il ne voulait pas se déclarer vaincu, céder à une soi-disant fatalité. Et puis, il n’avait même pas la consolation de croire en Dieu. Il avait tiré une croix sur ce protecteur bienveillant qu’il chérissait jadis, et grâce à qui, pensait-il, il s’était un jour engagé. Dieu en avait abandonné tant, qu’il ne pouvait tout simplement pas être. Ou alors, il était aussi impuissant que lui. Donc d’aucun secours dans quelque situation que ce fût.

            Sans s’en rendre compte, il avait continué à mordiller le capuchon, qui était tout tordu à présent. Incapable de rester en place, il se leva et fit les cent pas d’un bout à l’autre de la pièce. La nuit tomba sans qu’il y prît garde. Une seule lumière resta allumée dans le bâtiment ce soir-là.

            Au petit matin, avant l’arrivée du jour, la lumière avait disparu. La pièce était vide. Le stylo avait été jeté à la poubelle. Seul le capuchon, à moitié rongé, reposait encore sur le bureau.

 

            Lorsque le facteur releva le courrier, il avisa une petite enveloppe brune couverte d’une écriture fine et soupira : encore un qui s’imaginait que le ministère allait s’intéresser à lui, comme s’ils se souciaient du petit peuple, là-bas, tous ces beaux messieurs, dans leurs vastes demeures.

Les épluchures d’orange

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:11

Il plongea la main dans la poubelle, l’eau à la bouche. Ils les avaient repérées de loin, celles-ci. Il connaissait bien le majordome, et le guettait tous les jours à la même heure, lorsqu’il sortait les poubelles. Il fallait faire vite, avant que le camion ne passe. Sinon, il était bon pour fouiller les ordures avec les autres enfants, sur le vaste terrain vague où les camions déversaient leur contenu. Ce n’était pas l’odeur pestilentielle de cette décharge sauvage qui le dérangeait, il ne la sentait même plus ; non, il ne voulait plus y aller depuis qu’il s’était sévérement entaillé le pied avec un tesson de bouteille. Mais qu’importe, il avait ses adresses maintenant, et son agilité faisait le reste. Il fallait juste faire attention à ne pas se faire attraper au mauvais moment. Cela lui était arrivé une fois, et il avait remercié le ciel de lui avoir donné de bonnes jambes, car il avait échappé de peu aux crocs du chien qui le poursuivait avec acharnement.

Il les savoura lentement, léchant l’intérieur de l’écorce, grapillant les petits bouts qui étaient restés collés lors de l’épluchage. Les oranges, c’était vraiment son mets préféré. L’ordinaire était plutôt fait d’épluchures de pommes de terre et de carottes, d’un petit morceau de poulet s’il avait de la chance. Parfois, ils jetaient même du pain. Il aimait bien aussi la peau des pommes et des poires, mais les oranges, les écorces d’orange, c’était la récompense, l’objectif ultime de ses longues journées en quête de nourriture. Un véritable délice. Le paradis sur terre. Leur parfum surtout… Il n’en était jamais rassasié.

Aujourd’hui pourtant, quelque chose, un tout petit quelque chose, l’empêchait de goûter tout le plaisir qu’il avait l’habitude d’éprouver en raclant l’écorce magique. C’était peut-être l’orange elle-même, qui avait cette saveur un peu amère… Il ne savait pas très bien. Il avait l’impression que c’était autre chose, mais quoi ? Il se sentait mal à l’aise, un peu comme lorsqu’il se passait la main sur le visage et se heurtait à tous ces boutons qui gâtaient sa peau, naguère si lisse. Il avait des accès d’humeur sombre, qui l’étonnaient lui-même car il n’en connaissait pas la cause et n’avait jamais ressenti cela auparavant. C’était plutôt un enfant insouciant et heureux de vivre. Ses parents l’aimaient, sa petite soeur le faisait rire, il aimait la porter sur son dos, il aimait vagabonder dans les rues, il ne craignait pas la morsure du froid, ni la brûlure du soleil, alors quoi ?

Alors il lui était venu à l’esprit depuis peu une idée toute bête : ces épluchures dont il faisait ses repas, était-ce autre chose finalement qu’une simple enveloppe, qui couvrait des fruits et des légumes plus gros, plus nourrissants, et bien plus alléchants que ce qu’il trouvait dans les poubelles ? Il avait vu plusieurs fois le majordome jeter des épluchures d’un geste désinvolte aux chiens, qui se précipitaient pour les engloutir. Jusqu’à présent, leur gloutonnerie l’avait toujours beaucoup amusé : ils ne savaient pas apprécier ce qui était bon, eux, ni profiter de ce qu’ils recevaient… Mais aujourd’hui des pensées nouvelles et déségréables venaient troubler sa joie : pourquoi ne pouvait-il manger le fruit ou le légume entier, lui, au lieu de se contenter des restes, comme les chiens ? Qui étaient ces gens, leurs maîtres, qui n’avaient pas besoin de fouiller les ordures ? Pourquoi avaient-ils droit à ce qui lui était interdit ? Quand il était petit, il pensait que c’était un terrain de jeu pour enfants, la décharge, et que Dieu plaçait là la nourriture pour que chacun puisse se servir à sa convenance. Evidemment il n’était pas très ordonné, Dieu, puisqu’il mélangeait la nourriture à toutes sortes de matériaux qu’on pouvait utiliser pour des choses très diverses, par exemple pour se chausser ou pour bâtir sa maison. Enfin, au moins il y avait de tout, et jamais la mine ne s’épuisait.

Et puis l’autre jour il avait aperçu cette petite fille assise sur un banc, qui épluchait délicatement une orange toute ronde. Il s’était arrêté, fasciné, et avait suivi des yeux chacun de ses gestes, sans bouger, sans respirer presque, jusqu’à ce qu’elle ait enlevé toute l’écorce du fruit. Mais ce n’était pas la peau qui avait retenu son attention, non, c’était chacun des quartiers d’orange qu’elle avait soigneusement détachés, puis mâchés, un à un. Il avait fait un pas en avant, sans s’en rendre compte, et la petite fille, percevant le mouvement, avait relevé la tête ; il avait voulu sourire, s’approcher, partager son plaisir, et puis soudain il avait eu honte, honte de ses cheveux hirsutes, de ses guenilles couvertes de poussière, de ses pieds nus et noirs de saleté. Elle qui était si bien peignée, si bien habillée… Il s’était enfui, le feu aux joues.

Et maintenant il y avait cette question qui tournait en rond dans sa tête et le laissait sans répit : pourquoi pas lui ? Qu’avait-elle fait pour mériter ce fruit à l’aspect succulent dont il ne récoltait que les reliquats, les jours de chance ? Il y était retourné, tous les jours, furieux de ne pouvoir résister à la tentation, honteux de ne pouvoir se montrer, et de plus en plus malheureux.

Et maintenant une boule d’amertume lui serrait la gorge. Il ne comprenait pas encore très bien, il ne s’expliquait pas tout, pas avec des mots en tout cas, mais il savait, avec certitude, que plus rien ne serait jamais comme avant. Il eut envie d’arracher ses vêtements un par un et de les jeter dans cette poubelle destinée à recevoir ce dont une partie de l’humanité ne voulait plus, et dont l’autre moitié se nourrissait. Il eut envie d’apostropher celui, là-haut, qui était responsable de cet état des choses, celui qu’il remerciait jadis de pourvoir si généreusement aux besoins de chacun.

Et puis, d’un seul coup, sa colère disparut, et il se sentit encore plus nu et dépouillé qu’avant ; sur la peau d’orange qu’il tenait toujours entre ses doigts, intacte, une larme roula, hésitante, vint se nicher au creux de l’écorce, comme pour y chercher un peu de réconfort, et s’y dissout lentement, bercée par les hoquets de l’enfant.

Le geste

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:09

Comme tous les jours, il sortit de l’immeuble à sept heures tapantes, le costume impeccablement repassé, la cravate parfaitement nouée – l’oeuvre de sa femme – et se dirigea d’un pas pressé vers sa voiture. Celle-ci était garée un peu plus loin que d’habitude, aujourd’hui. Il n’avait pas de garage, et hier, en rentrant du travail, il avait eu bien du mal à se stationner.

Il pleuvait. Une pluie sombre et triste d’hiver. Tenant d’une main son parapluie, il essaya tant bien que mal de soulever son pantalon de l’autre. Difficile d’éviter les flaques d’eau, d’autant que le trottoir des deux côtés de la rue était particulièrement inégal. Quelle malchance, alors qu’ il venait de s’acheter de nouvelles chaussures, qui lui avaient coûté une fortune…

Il n’entendit pas le camion arriver. Pourtant, les éboueurs passaient tous les jours à la même heure, et il était bien rare qu’il ne les vît pas… Il n’eut pas même le temps de s’écarter un peu : l’eau sale avait jailli sur le bas de son pantalon, l’avait maculé de boue. Il laissa échapper un juron. De dépit, il lâcha son parapluie, et essaya frénétiquement de réparer le désastre, à l’aide du seul mouchoir qui fût en sa possession. En vain. Quand il se releva, il était complétement trempé, et grelottait en claquant des dents. Il n’avait plus qu’à rentrer chez lui et à se changer. Il serait en retard au travail aujourd’hui.

En refaisant le chemin en sens inverse, il aperçut à nouveau le camion-poubelle, qui s’était arrêté devant son immeuble. Il était encore plus pressé qu’auparavant, gardait les yeux baissés à cause de la pluie, aussi ne prit-il pas garde à la poubelle qui, en attendant d’être vidée, barrait le trottoir étroit. Il trébucha, faillit culbuter la tête la première, et ne parvint à rétablir son équilibre que grâce à la poigne solide de l’un des éboueurs qui se trouvait à quelques pas de lui. Le regard des deux hommes se croisa brièvement. L’un vêtu d’un gris plus morne encore que la masse de nuages qui se déversaient sur eux, l’autre bariolé de bandes au jaune éclatant, presque malsain, auprès duquel le soleil aurait fait pâle figure. Le premier grommela un merci à peine audible, et détourna rapidement les yeux. Puis, toute retenue envolée, il se mit à courir vers la porte d’entrée du bâtiment.

Le lendemain, le voile de nuages s’était déchiré, et le ciel était plus clair, malgré la saison. L’homme au costume gris sortit de l’immeuble et se dirigea vers sa voiture. Réglé lui aussi comme du papier à musique, le camion-poubelle fit son apparition au bout de la rue alors qu’il ouvrait la porte de son véhicule. Curieusement, il n’y pénétra pas tout de suite, sans pouvoir s’expliquer pourquoi. Il attendit d’être dépassé par l’engin malodorant, et jeta un coup d’oeil pour voir si l’éboueur qui lui avait permis d’éviter une chute malencontreuse la veille s’y trouvait. Il était bien là, accroché à l’arrière, et ne lui prêta pas la moindre attention. Combien de fois jusqu’à ce jour s’étaient-ils croisés dans cette rue ? Probablement un nombre incalculable. Et pourtant, ils n’avaient jamais fait attention l’un à l’autre. Combien de costume-cravate l’éboueur avait-il l’occasion d’apercevoir chaque matin ? Sans doute des dizaines. Combien d’éboueurs sur son chemin à lui ? Deux ou trois, quand il sortait de l’immeuble, pas plus. Ils avaient fini leur travail quand il revenait, le soir.

Quel genre de travail était-ce là ? Il ne s’était jamais posé la question jusqu’à présent. Un travail pénible, certainement. A bien y réfléchir, c’était le dernier des métiers qu’il aurait choisi, lui qui était si sensible aux odeurs. Mais choisissait-t-on vraiment ce métier ? Il avait bien remarqué, comme tout le monde, que les éboueurs étaient surtout des Noirs et des Maghrébins. Sans y attacher la moindre importance jusqu’à présent. Sans même s’y arrêter.

Mais maintenant qu’il y songeait, il y avait quelque chose là-dedans qui le dérangeait. Qui le turlupinait. Certes, il fallait bien que quelqu’un fasse ce boulot, aussi peu agréable fût-il ! Mais enfin, à quoi aurait-il dû être réduit, lui, pour accepter de vider les déchets nauséabonds des autres, à longueur de journée !

Il se sentit tout à coup une compassion sans limite pour ces hommes courageux qui se chargeaient des tâches rebutantes pour le bien de la communauté, et eut envie de leur témoigner son sentiment. Mais comment ? Pourrait-il les arrêter un instant le matin, pour discuter avec eux, apprendre à les connaître ? L’idée lui parut magnifique, puis totalement extravagante. Ces hommes avaient probablement un emploi du temps aussi contraint que lui. Pourtant, quelle belle idée qu’une solidarité, une bonne et saine solidarité entre les différents corps de métier ! Tout le monde se croisait ici, dans cette grande ville morose, sans jamais se saluer. Quel gâchis…

Il tenta plusieurs fois d’attirer l’attention de l’éboueur, mais peine perdue. Celui-ci et son compagnon avaient les yeux rivés à leur véhicule et aux ordures qu’ils collectaient, un sens de l’efficacité qui excluait toute attention portée à quoi que ce fût d’autre.

Enfin, il lui vint une idée. Il sortit un matin tout guilleret, malgré un crachin persistant qui imprégnait perfidement son costume, sans l’abri d’un parapluie. Ce jour-là, le camion arriva en retard. Cinq minutes qui lui parurent durer des siècles, tant il était impatient. Impatient et fier comme un gamin.

Peut-être avaient-ils plus de travail, les éboueurs, en cette période de fête où les gens achetaient avec fébrilité, et jetaient sans compter les emballages, les restes de nourriture, les bouteilles de vin. Les poubelles semblaient s’être démultipliées, rermplies à ras bord et parfois même débordant. Il savoura à l’avance son effet, imagina le sourire intrigué, puis ravi, de l’homme aux bandes jaunes… Peut-être le début d’une amitié ? En tout cas, on ne devait pas souvent lui témoigner de telles marques de sympathie. Il lui raffraichirait la mémoire, s’il ne souvenait pas : “Vous savez, vous m’avez empêché de m’étaler à plat ventre dans les ordures, un jour…”

Le vacarme du camion se rapprocha. L’odeur aussi. Elles puaient encore plus que d’habitude, toutes ces bennes, déversées les unes après les autres dans cette gueule béante et pestilentielle… Malheureusement, ce ne fut pas le bon qui descendit, mais son collègue. Le costume gris se vit obligé de héler l’éboueur, qui ne l’entendit pas. S’enhardissant, il tira alors sur le bas de sa veste, en se haussant sur la pointe des pieds. L’autre se retourna, contempla en fronçant les sourcils cet homme impeccablement habillé qui lui souriait de toutes ses dents.

“Pour vous, s’écria celui-ci, en agitant un billet qu’il voulait visiblement lui donner. Pour Noël, pour acheter un cadeau à votre femme et à vos enfants !”

L’éboueur ne sembla pas réagir pendant un long moment. Il ne comprenait pas ce que cet ahuri lui voulait, et distinguait mal ses paroles, à cause du vacarme du moteur. Quand il devint manifeste cependant que cet homme ne souhaitait rien lui vendre, seulement lui faire la charité, ses traits se contractèrent et il écarta le billet tendu d’un geste brusque.

“Gardez-le votre argent ! Je n’en veux pas ! cria-t-il avec colère et un fort accent arabe.”

Le camion redémarra alors qu’il prononçait ses derniers mots, laissant son interlocuteur dans un nuage de gaz d’échappement, et toutes ses illusions fracassées comme un verre en cristal au pied de nouveaux mariés.

La faute

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:08

Si…

Stop !

Cela ne pouvait pas durer. On ne peut pas revenir en arrière, alors pourquoi se torturer ainsi l’esprit ?

Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de dérouler mentalement le film des événements, encore et encore. C’était plus fort qu’elle. Il aurait suffi d’une seconde de plus… Si elle avait été plus rapide à réagir, peut-être… Elle avait la tête bourdonnante de « si », comme des mouches se pressant autour d’un pot de confiture. A l’hôpital, elle avait prétendu avoir fait une chute dans l’escalier. Elle avait tellement honte, tous ces gens s’affairant autour d’elle… Et puis, le docteur lui avait dit… Non, elle ne voulait plus y penser. Elle allait devenir folle. Il lui avait dit qu’elle ne pourrait plus jamais avoir d’enfant…

Elle avait l’habitude, elle savait, avant même de sentir son haleine qui empestait l’alcool près de son visage. Son pas, dans l’escalier, lui indiquait le danger. Cette fois-ci, les insultes qu’il avait commencé à proférer la porte à peine ouverte auraient dû l’alarmer, l’inciter à fuir par la fenêtre. Tout de suite. Elle l’avait fait, une fois, et cela lui avait semblé si simple qu’elle s’était promis de recommencer à chaque fois qu’il rentrerait dans cet état-là. Et puis elle y avait renoncé, en partie parce qu’il n’était guère agréable de passer la nuit recroquevillée dans l’entrée de l’immeuble voisin, en partie parce qu’elle se croyait assez forte, maintenant, pour éviter les coups les plus durs. Elle savait dans quelle position se mettre pour les amortir. Mais cette fois-ci… cette fois-ci cela n’avait pas été suffisant. Et il était trop tard, désormais, pour changer le cours des choses.

            Ils avaient bien essayé de lui tirer les vers du nez, à l’hôpital. Ils lui posaient des tas de questions, gentiment, mais derrière chacune elle pressentait le piège… Un mensonge était d’ailleurs si facile à inventer. Il en entraînait un autre, et puis un autre encore, et elle s’enfonçait ainsi dans le mensonge, presque voluptueusement, avec une force de conviction de plus en plus grande. Elle se prenait elle-même au jeu, voyant les infirmières et le docteur douter, puis hocher la tête, puis cesser enfin leurs questions.

Elle ne pourrait jamais leur dire. Jamais. N’avait-elle pas assez à faire de ses propres reproches ? Elle se figurait déjà leur regard accusateur, leurs commentaires à demi-mot, lorsqu’elle aurait le dos tourné : « Elle est dans un méchant état, la pauvre… Mais après tout elle l’a bien mérité, non ? »

Oui, elle l’avait sans doute bien mérité. Oh, elle ne croyait pas à un châtiment divin, ou quoi que ce fût de la sorte. Cela l’aurait peut-être pourtant soulagé, un châtiment divin, parce qu’au moins ils auraient été deux dans l’affaire, elle et Dieu. Tandis que là… elle ne pouvait vraiment s’en prendre qu’à elle-même. Tout était de sa faute, et depuis le début. Il ne la traitait pas comme ça, au début. Ils étaient même heureux, ils s’aimaient… Et puis ils avaient eu des problèmes d’argent, il avait perdu son travail, et il avait commencé à boire. Elle n’avait pas su l’aider. Pas su le consoler, être à ses côtés, trouver une solution… Son maigre salaire leur permettait à peine de survivre. Elle avait demandé à faire plus d’heures, à travailler de nuit… Mais l’argent disparaissait comme il était venu, et elle n’arrivait plus à payer les factures. C’était quand il était rentré, un soir d’hiver, qu’il l’avait battue pour la première fois. L’électricité venait d’être coupée, et cela l’avait rendu furieux. Elle avait essayé, pourtant, elle avait même appelé et les avait suppliés d’être encore un tout petit peu patients, de lui accorder une semaine supplémentaire pour régler la facture, mais en vain. Peut-être aurait-elle dû aller les voir en personne, leur expliquer la situation, pour les faire fléchir ?

Ensuite, les coups étaient devenus réguliers, puis presque quotidiens. Elle n’osait pas demander conseil. A qui d’ailleurs ? Les coups lui faisaient mal, mais l’échec de plus en plus patent de son mariage la torturait bien davantage. Elle s’en rendait responsable, se reprochait de n’avoir rien vu venir, de n’avoir rien su éviter. Elle en avait voulu, parfois, à son mari, mais lorsqu’elle le voyait, sobre à nouveau, et si malheureux, son cœur se serrait de pitié et elle se disait… elle se disait, oui… qu’elle n’avait pas su le protéger comme il aurait fallu… Chaque coup qu’elle recevait était une autre occasion d’expier la faute dont elle s’était rendue coupable. Alors elle ne se plaignait pas. Elle essayait même d’étouffer ses gémissements… Et maintenant, maintenant, elle ne pourrait jamais se rattraper en étant une bonne mère. Elle ne pourrait plus avoir d’enfant. Et tout ça, c’était sa faute.

La voix de l’infirmière l’arracha à ses pensées. Un calmant ? Oui, certainement elle en avait besoin. Mais comment le savait-elle ? Ses cris avaient réveillé tout l’étage. Ses cris ? Elle n’avait pas conscience d’avoir crié. Son visage s’empourpra. Quelle honte ! L’infirmière avait l’air gentille, mais elle devait certainement en avoir assez de cette patiente encombrante. Un calmant, deux, ou trois, même, pour dormir. Oublier.

Elle n’entendit pas le docteur, quelques minutes plus tard, s’approcher de son lit et confier à l’infirmière :

« Il est en garde à vue, grâce à notre rapport, et j’espère bien que sa prochaine demeure sera la prison. Mais je sens que ça ne va pas être facile de la convaincre de porter plainte, la malheureuse… »

Il soupira…

« Encore une qui se taira jusqu’à ce qu’il la tue… »

Le misérable

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:06

    Il les méprisait. De toutes ses forces, il les méprisait. Ils ne lui avaient rien fait, pourtant. Ils ne le voyaient même pas. Il les servait, tous les jours, mais il avait autant d’existence pour eux qu’une pièce de leur argenterie. Peut-être même moins.

Seule la petite fille, un jour, l’avait remarqué. Elle avait rapporté de l’école un chapeau de clown, à carreaux multicolores, qu’elle avait fabriqué. Il était trop grand pour sa propre tête, alors elle avait avisé le jeune garçon qui leur servait les plats à table, et demandé à son père si elle pouvait le lui essayer. A son père. Pas à lui. L’homme, amusé, avait acquiescé. Et il s’était retrouvé affublé de ce chapeau grotesque, et la petite fille avait ri, s’exclamant : « Qu’il est rigolo, comme ça ! », et il n’avait pas très bien su si elle parlait du chapeau, ou de lui. Il ne lui semblait pas que son visage, crispé par l’effort qu’il faisait pour contenir sa colère, pût prêter à rire, mais pourtant l’enfant battait des mains, ravie, et les parents souriaient. Anselme, le vieux domestique, aurait été aux anges de tenir ce rôle dégradant : il adorait la petite. Lui aussi, il aimait bien les enfants ; mais celle-ci lui faisait penser à sa propre petite sœur, du même âge, et lorsqu’il pensait à elle, les larmes lui venaient aux yeux. De rage et de tristesse mêlées.

Elle ne fabriquait pas de chapeau de clown, elle. Elle n’avait même pas de jeux pour jouer. Elle avait le regard hagard, creusé par la faim, et lorsqu’elle souriait, ce n’était pas une franche hilarité, non, mais simplement la joie de revoir son grand-frère et de savoir qu’il lui apportait de quoi manger. Sans les restes qu’il recueillait à la cuisine, après le repas de ses employeurs, la famille, sa mère et ses quatre frères et sœurs, serait déjà morte de faim. Le maigre salaire qu’il recevait suffisait tout juste à payer le loyer. Les petits, eux ne se plaignaient pas ; mais lui avait connu un sort plus enviable, du temps de son père, et surtout, surtout, il avait connu sa mère heureuse. Tout cela, c’était passé. Disparu, comme son père.

Il serra les dents. Jusqu’à ce jour-là, il n’avait jamais ressenti ce sentiment qui le détruisait à petit feu. Même quand ils avaient envoyé son père en prison. Pour un peu d’argent qu’il avait volé à son patron. C’était un acte répréhensible, bien sûr, mais il n’avait pas osé demander, car il savait que le patron n’aurait jamais dit oui. Et la famille avait froid, il ne restait plus rien pour se chauffer après le loyer, et le bébé criait, criait… Et n’était-ce pas plus répréhensible de faire travailler quelqu’un jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, de le payer une misère, sans lui accorder jamais de congé, sous prétexte qu’il n’avait pas de papiers et ne pouvait se défendre, même dans le pays le plus puissant du monde ?

Le père aurait pu endurer la prison, sans doute. Mais quand il avait appris qu’on allait le renvoyer dans son pays à la sortie, là, c’avait été trop pour lui. Les enfants, on ne pouvait pas : ils étaient nés là, ils avaient la nationalité. Ils avaient des papiers. C’était un réconfort de savoir qu’ils ne subiraient pas les mêmes avanies que lui. Mais ne plus jamais les revoir ! Il n’avait pas supporté. Il s’était pendu.

Depuis ce jour, son fils aîné avait changé. Il ne le voyait pas beaucoup, ce père, mais il l’admirait en secret. Le suicide l’avait terrassé. Il n’avait pu en parler à personne, sa mère en avait quasiment perdu la parole, l’appétit, et le sommeil, et les petits n’arrêtaient pas de pleurer, sans rien comprendre, sinon que leur père ne reviendrait pas. C’était le prêtre qui les avait tous pris en charge : il avait envoyé quelqu’un veiller sur les plus jeunes, gratuitement, jusqu’à ce que la mère se remette ; et il avait trouvé une place pour l’aîné, d’abord à temps partiel, le soir, après la classe, et puis toute la semaine, lorsqu’il était sorti du lycée. Des gens très charitables, avait-il dit, ils n’ont pas vraiment besoin de quelqu’un mais ils t’accueilleront avec joie ; tu feras partie de la famille. Des gens qui allaient à l’église tous les dimanches, donnaient beaucoup aux bonnes œuvres, s’investissaient énormément dans l’église, organisant des pique-niques et des activités pour les enfants. Qui plaignaient les pauvres Africains-Américains victimes de racisme, pleuraient sur les petits enfants d’Afrique qui ne mangeaient pas à leur faim et avaient le ventre tout gonflé. Peut-être auraient-ils fait davantage attention à lui s’il avait été Africain-Américain ?

Leur maison était remplie de Jésus de toutes tailles trônant sur la croix, de jolies broderies clamant qu’on était toujours chez soi, quand l’amour était là, d’images pieuses dessinées par la petite fille à l’école et accrochées avec fierté dans toutes les pièces de la vaste demeure. Il n’avait jamais rien eu contre les riches, avant ; ils étaient riches et lui était pauvre, mais ça s’arrêtait là. Ils ne se fréquentaient pas, ne se connaissaient pas, et peut-être était-ce mieux ainsi pour tout le monde ? Mais depuis qu’il travaillait ici, on n’avait pas dû lui adresser la parole plus de cinq ou six fois ; et encore, toujours pour lui donner des ordres, même s’ils étaient formulés avec politesse. Il n’était qu’une décoration de plus dans la maison, bien habillée, agréable aux yeux de ses employeurs ou de leurs invités. Oh, il était libre de partir, il y avait souvent songé, même ; après tout il pouvait bien trouver un travail ailleurs… Cependant sa mère l’avait supplié de n’en rien faire : il gagnerait sans doute encore moins pour un travail plus pénible, et puis ces gens payaient aussi son assurance santé à présent qu’il était majeur, ce qui était plutôt généreux de leur part, après tout. Mais où commençait vraiment la générosité, quand on avait à sa disposition des millions de dollars ?

En attendant, sa famille avait faim, et personne ne s’en préoccupait. Son père était mort, et personne, sauf le prêtre, n’avait eu un mot de réconfort pour lui. Et encore, il soupçonnait celui-ci d’avoir désapprouvé le suicide de son père, il l’avait entendu en parler à demi-mot à une dame de la chorale, sans se douter de la présence du jeune garçon. On ne reprend pas la vie que Dieu a donnée, même quand on est désespéré. Que connaissait-il du désespoir, ce maudit prêtre ?

Un matin, en sonnant à la porte des patrons, il entendit des cris et des rires de petite fille, mais pas de celle de la maison : la veille, des amis de la famille étaient arrivés, qui devaient rester ici pour les vacances. On avait préparé la grande chambre pour eux. Leur fille, un peu plus jeune que l’autre, dormirait dans une petite pièce qui servait auparavant à entreposer toutes sortes d’objets dans des cartons, et qu’on avait transformée en chambre d’enfant pour l’occasion.

Tous les jours, la maison résonnait de la gaieté des deux petites filles, et malgré son ressentiment il se prit à sourire, comme le vieil Anselme. Les enfants ne savaient pas, eux, ils ne pouvaient pas être tenus pour responsables…

Un après-midi, en entrant au salon pour apporter le thé, il entendit prononcer le mot « prison ». Malgré les frissons qui lui parcouraient l’échine, il tendit l’oreille : un rire désagréable s’éleva, et l’ami de la famille s’écria : « Je les ai bien eus, tout de même. ». Il ne put rester plus longtemps dans la pièce sans attirer l’attention, n’ayant plus rien à faire, mais prit prétexte d’une assiette de petits gâteaux pour revenir écouter la conversation. En fait de conversation, c’était toujours le même personnage qui s’exprimait, et qui visiblement prenait grand plaisir à narrer son histoire.

« Un excellent avocat, je vous le dis, quoique cher, évidemment… Mais enfin, il faut ce qu’il faut…Et puis je suis connu et respecté là-bas, j’ai des amis en haut lieu. Tout de même, j’ai dû régler une belle amende. Et renvoyer tous ceux qui n’avaient pas de papiers, on ne sait jamais… Quant à l’accidenté, avec son bras en moins, il n’a qu’à rentrer chez lui. Croiriez-vous qu’il est venu me voir, même après le procès, pour me supplier de le reprendre dans la plantation : qu’est-ce qu’ils sont serviles, ces gens-là ! Que pourrais-je bien faire d’un éclopé pareil désormais ! Il n’avait qu’à faire un peu plus attention ! »

Puis son ton se durcit :

« Il faut se méfier, avec ces misérables-là, ils se croient tout permis maintenant, alors que si on ne leur avait pas donné de boulot… où en seraient-ils, je vous le demande, où en seraient-ils ? Leur femme et leurs enfants crèveraient de faim, voilà où ils en seraient. Ils ont tout ici, beaucoup plus qu’ils ne pouvaient espérer chez eux en tout cas, mais ce n’est jamais assez pour cette racaille. »

Le jeune garçon eut un haut-le-cœur, et sortit plié en deux. Personne ne le remarqua. Penché au-dessus des toilettes, il serra le porte-serviettes jusqu’à ce que ses articulations jaunissent. Son cœur battait la chamade. Devant lui défilaient les images de son père menotté, de sa mère en larmes, de ses frères et sœurs terrifiés. Du patron de son père, au procès, et de son air profondément indifférent. Ennuyé, même. Plus que de l’argent, c’est du temps que lui avait fait perdre ce malfrat qui l’avait volé. Une amende, voilà ce à quoi la justice l’avait condamné pour avoir employé un sans-papiers. Et son père ? La prison puis l’expulsion, pour avoir voulu éviter à sa famille de mourir de froid. L’avocat commis d’office avait expliqué à sa mère qu’elle pouvait payer pour sortir son mari de prison. Payer pour le sortir de prison, alors qu’il savait pertinemment pourquoi son client avait dérobé cette somme d’argent !

Et maintenant cette ordure, là, dans le salon. Poursuivie pour avoir causé la mutilation d’un homme, et qui s’en sortait indemne ! Il avait eu un excellent avocat, lui ! Il était riche, lui ! Et blanc ! Connu et connaissant ! Et les « misérables » qu’il exploitait, comme l’autre, le patron de son père ? Jetés à la porte comme des malpropres, même le mutilé, devenu inutile. Avec la bénédiction de la justice…

Ce soir-là, il ne sortit pas de la maison pour rentrer chez lui, à l’heure habituelle. Personne ne s’en aperçut. Il resta dans la cuisine, à laver la vaisselle. Il y en avait des montagnes. Anselme lui avait dit de laisser, mais cela lui faisait du bien, de s’occuper les mains. Il lava jusqu’à ce que tout le monde fût parti se coucher. Il essuya les assiettes, une par une, puis les couverts, un par un. Il était calme désormais. Très calme, et résolu.

Il monta les escaliers sans faire de bruit, avec lenteur, en se tenant à la rambarde. Il n’était pas monté souvent à l’étage, mais il reconnaîtrait, même de nuit. La petite pièce se trouvait juste en haut des marches, de toute façon. La porte n’était même pas fermée. Il pénétra doucement dans la chambre d’enfant, baignée par la lumière de la lune. Il attendit un moment, le temps que ses yeux s’habituent à la demi-obscurité. La petite créature, confiante, dormait paisiblement, le visage en partie caché par une mèche de cheveux. Elle était tournée vers la fenêtre. Il la contempla un instant, presque avec tendresse. Il ne lui ferait pas de mal, elle ne sentirait rien. Elle était si menue que cela ne prendrait que quelques secondes. Il n’avait même pas besoin de ses deux mains pour entourer son cou… Lorsque ce fut fini, il fit le tour du lit, la contempla à nouveau. Elle n’avait pas bougé et semblait toujours dormir paisiblement, même si elle avait cessé de respirer.

Il ouvrit la fenêtre, se hissa sur le rebord avec agilité, et sauta.

L’adieu

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:02

            Elle savait. Son fils aussi savait. Ils savaient tous, sauf les enfants, qu’ils avaient voulu épargner. Ils l’oublieraient, cela aussi elle le savait. Ils étaient trop jeunes encore, un jour viendrait où ils ne se rappelleraient plus guère qu’une vieille femme, là-bas, qui leur chantait des berceuses, mais ils auraient depuis longtemps déjà perdu la mémoire de ses calins, de sa voix tendre, de son regard plein d’amour. Son fils et sa bru n’oublieraient pas, eux, mais ils se consoleraient. Avec les enfants, d’abord, et puis quand ceux-ci les quitteraient, avec la certitude qu’ils avaient fait le bon choix.

 

Ils ne se reverraient plus. Plus jamais.

 

Elle avait demandé à Dieu s’il n’y avait pas d’autre solution, et espéré, sans oser se l’avouer, qu’ils attendraient jusqu’à sa mort… Mais qui savait combien de temps elle pourrait vivre encore ? Façonnée par une dure vie de labeur, elle était toujours alerte pour ses soixante-quinze ans, et avait gardé toute sa lucidité. Alerte, et pourtant pas assez pour s’embarquer sur un navire et traverser l’océan, elle qui n’avait jamais quitté son village. D’ailleurs, même si elle survivait à la traversée, ils ne voudraient certainement pas d’elle là-bas : qu’auraient-ils à faire d’une pauvre vieille qui ne parlait même pas leur langue ? Il faut des hommes jeunes pour une terre jeune, elle en était consciente. Et quand bien même elle surmontrait tous ces obstacles, elle n’accepterait jamais d’être un fardeau pour ceux qu’elle aimait. Alors elle avait dit non. Partez tout seuls. Mais le soulagement déguisé de son fils avait fait saigner son coeur.

 

Sans eux, elle était seule au monde.

 

Toute sa vie elle avait courbé la tête devant la fatalité. Devant son destin. Le destin d’une paysanne italienne, pauvre et inculte, qui n’avait jamais pu choisir. Survivre était une tâche suffisamment ardue pour qu’on ne se pose pas trop de questions sur l’existence. Elle avait été heureuse, pourtant. Elle avait appris à aimer son mari, Dieu lui avait accordé deux fils, solides et vigoureux. Pas qu’ils se soient beaucoup parlé, car ici, sur cette terre rude et ingrate, on économisait ses mots, mais ils lui témoignaient leur affection chacun à sa manière, et ils ne rechignaient jamais à la besogne. De bons fils, vraiment. Et puis la guerre lui en avait arraché un, l’aîné. Elle n’avait pas pleuré. Pas le temps. D’ailleurs pourquoi ? C’était la volonté de Dieu.

 

Elle ne s’était jamais plainte.

 

Beaucoup de jeunes gens abandonnaient le village pour aller chercher fortune ailleurs. Il y en avait qui partaient à la ville, dans l’espoir d’y trouver un travail plus rémunérateur. Ceux-là revenaient parfois voir leur famille, mais quelquefois aussi disparaissaient pour toujours, comme si la ville les avaient définitivement happés. Et puis il y avait ceux qui tentaient l’aventure, la vraie, l’Amérique, qui hantait les rêves des plus fous, des plus audacieux, des plus désespérés. Ceux qui ne voulaient pas de la vie que leurs parents, que leurs grands-parents, et que tous leurs ancêtres avaient menée avant eux. Qui s’étaient laissé enchanter par le récit des belles voitures, des grandes avenues, de la nourriture abondante. L’Amérique, c’était devenu leur obsession.

 

Elle aurait bien aimé pouvoir rêver comme eux.

 

Il n’y avait rien ici que de la rocaille. Le soleil qui tapait dur pendant l’été, le froid qui s’infiltrait partout pendant l’hiver. Elle n’avait jamais rien connu d’autre, cependant. N’avait jamais pu aller à l’école. Quand ses fils, tout jeunes encore, lui avaient raconté un jour que le monde ne s’arrêtait pas aux frontières du village, elle était restée sceptique. Oui, il y avait bien la ville, qu’elle n’avait jamais vue, mais que son père évoquait parfois lorqu’elle était enfant. Il y descendait de temps en temps quand ils avaient récolté plus qu’il ne leur fallait pour manger. Pas souvent. Mais au-delà de la ville ? Ses fils, fiers de leur savoir tout neuf, lui avaient appris qu’au-delà il y avait un pays, et au-delà d’autres pays encore, des gros morceaux de terre qu’on appelait des continents, et de vastes étendues d’eau qu’on appelait des océans. Elle connaissait bien la rivière, où elle lavait régulièrement son linge, mais elle ne pouvait concevoir qu’on n’arrive pas à distinguer le bout, la limite, là où l’eau redevenait terre. Tout près, pourtant, à une heure à dos de cheval, elle aurait pu voir la mer. Voir l’infini.

 

C’est la mer qui allait lui prendre ses enfants.

 

Toute vieille et ridée qu’elle était maintenant, elle comprenait pourtant tous ces jeunes et leur soif d’aventure. En son temps, peut-être qu’elle aussi serait partie. La peur au ventre, mais avec un frisson d’excitation qu’elle n’avait jamais ressenti. Oh, pas toute seule, bien sûr, elle était bien trop ignorante, elle n’aurait pas su comment faire ni à qui s’adresser. Mais avec son défunt mari, qui les aurait guidés, elle n’aurait pas hésité… Ils auraient pu échapper à la guerre, l’aîné serait toujours vivant… Mais Dieu en avait décidé autrement.

 

On ne discute pas la volonté de Dieu.

 

Elle ne les accompagna pas. Pas plus loin que la dernière maison du village. A quoi bon ? Elle voulait garder d’eux l’image qu’elle avait toujours eue, mêlée à ces vieilles pierres qui les avaient vu naître, pas perdus au milieu d’une foule d’immigrants apeurés, face au fragile navire qui devait les porter jusqu’au bout du monde. Elle resta longtemps debout, bien longtemps après qu’ils eurent disparu de l’horizon. Puis elle fit demi-tour et regagna lentement son logis. Là, à l’abri des regards, elle tomba à genoux, puis enfouit son visage dans la terre battue qu’elle laboura de ses ongles.

 

Fidèle, toujours, à son destin.

janvier 14, 2008

La lettre de refus

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 12:13

Il n’arrivait pas à détacher ses yeux de cette lettre. A force de la scruter, les lignes en étaient devenues floues, les mots flottaient et s’entrechoquaient dans son esprit sans plus se rattacher les uns aux autres ni faire sens, et pourtant, il en avait compris le message : c’était non.

Il aurait préféré ce petit mot à toutes ces formules de politesse et ces explications boiteuses, qui déguisaient mal cette vérité crue : ils ne voulaient pas de lui.

Ils ne voulaient pas de lui. Qu’est-ce qui n’avait pas marché ? Il était sorti de l’entretien plus que confiant : certain d’obtenir ce travail. Son interlocutrice n’avait pas cessé de sourire, il avait même réussi à la faire rire à plusieurs reprises, et il avait cru comprendre, à certaines allusions, qu’elle était très intéressée par sa candidature. Il avait toutes les qualifications nécessaires, l’expérience requise, son profil correspondait exactement à celui que l’entreprise recherchait… Alors qu’est-ce qui n’avait pas marché ?

Il eut un instant l’espoir fou qu’ils se soient trompés de nom ou d’adresse. Peut-être cette lettre ne lui était-elle pas destinée ? Mais non c’était bien lui, pas même une seule petite erreur d’orthographe dans ses coordonnées.

Il relut la lettre une fois de plus, cherchant un indice derrière la banalité des mots, qui puisse lui indiquer ce qui avait suscité leur mécontentement. Parce qu’il y avait évidemment quelque chose qui ne leur avait pas plu. Quelque chose qui leur avait si peu plu qu’ils avaient changé d’avis et décidé de ne pas retenir sa candidature. Avaient-ils téléphoné à son ancien boulot ? Mais il n’y avait pas laissé d’ennemis, pas à sa connaissance du moins. Au contraire, tout le monde était venu au pot pour fêter son départ et lui souhaiter bonne chance, et nombreux étaient ceux qui avaient exprimé leurs regrets de le voir partir. Sur qui avaient-ils bien pu tomber au téléphone ? Qui l’avait descendu ?

Il avait mis tous ses espoirs dans ce nouvel emploi. Non qu’il n’aimât pas le précédent, mais il avait besoin de changement. Besoin d’argent aussi, et d’élargir ses possibilités de carrière. Il avait démissionné avant même d’obtenir cette place à laquelle il tenait tant. C’était risqué, mais il n’avait pas peur.

Et puis la lettre était arrivée. Le choc avait été si brusque qu’il était resté sans réaction pendant une demi-minute, clignant des yeux, incapable de proférer un seul son. Puis, la colère l’avait saisi, une colère aussi brève que brutale, qui l’avait presque amené à déchirer la lettre en mille morceaux. Heureusement, un reste de sang-froid l’en avait retenu. Et il était là à présent, assis ou plutôt affalé sur le canapé, vidé de tout sentiment autre qu’un immense abattement mêlé d’incompréhension.

Ce n’était pas possible. Il laissa tomber le bout de papier, se prit la tête entre les mains, et chercha encore. Se tortura l’esprit. Il ne trouvait rien. Rien !

Peut-être l’avaient-ils jugé trop présomptueux ? Pourtant, il n’avait pas l’impression de s’être montré arrogant. Quelque chose clochait-il dans son CV ? Ou bien – mais il osait à peine l’envisager – était-ce tout simplement qu’il n’avait pas retenu leur attention ?

Un sourire ne veut rien dire. Elle devait sourire à tous les candidats, cette spécialiste du recrutement. Mais tout de même, il avait l’impression que quelque chose était passé entre eux, une espèce de complicité, enfin, une sorte de reconnaissance, quelque chose quoi… Sans doute s’était-il trompé. Sans doute s’était-elle montrée aimable, et rien de plus. Comme pour tous les candidats. Il avait échoué. Bêtement, simplement échoué.

Il n’avait pas une haute opinion de lui-même, non, mais il avait confiance en ses ressources, en ses capacités, en ce qu’il pouvait apporter à sa nouvelle entreprise. Enfin, son ex-future entreprise. Parce qu’il n’en ferait jamais partie.

Peut-être pouvait-il les recontacter ? Enfin, la recontacter, elle, pour en savoir plus… Pour qu’elle lui explique, pour qu’il comprenne, se débrouille mieux la prochaine fois. Non, il ne ferait pas ça. C’était humiliant après tout, ils ne voulaient pas de lui, soit, eh bien il partirait la tête haute… Il n’y avait pas qu’eux au monde, il trouverait un autre emploi… Mais si ce quelque chose qui leur avait déplu se répétait lors d’un autre entretien ? Ou pire, s’ils l’avaient trouvé insignifiant ? Qui désormais s’intéresserait à son profil ? Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il s’approcha du téléphone, rechercha le numéro, le composa. Lorsque la première sonnerie retentit, son courage l’abandonna, et il raccrocha. Inutile ensuite de réessayer. Il n’en avait plus la force.

Il demeura ainsi des heures, prostré, sur le canapé. Quand sa femme rentra, il ne fit même pas mine de bouger, ne tourna même pas la tête, ne parut pas noter sa présence. Alarmée par son regard vide et son absence de réaction à ses questions, elle entreprit de le secouer, sans succès, puis courut sonner chez le voisin d’au-dessus pour qu’il vienne lui prêter main-forte.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans l’appartement une minute plus tard, son mari avait disparu. La porte était restée ouverte, et sous l’effet du courant d’air qui s’était formé, la lettre s’était envolée, et se balançait doucement dans les airs en retombant. Tous deux la regardèrent se poser doucement sur le sol, ébahis, puis la femme ramassa le papier et le lut. Elle poussa un cri et se précipita dans les escaliers, sous les yeux du voisin complètement effaré.

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