Juliette Rebello

janvier 14, 2008

La lettre de refus

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 12:13

Il n’arrivait pas à détacher ses yeux de cette lettre. A force de la scruter, les lignes en étaient devenues floues, les mots flottaient et s’entrechoquaient dans son esprit sans plus se rattacher les uns aux autres ni faire sens, et pourtant, il en avait compris le message : c’était non.

Il aurait préféré ce petit mot à toutes ces formules de politesse et ces explications boiteuses, qui déguisaient mal cette vérité crue : ils ne voulaient pas de lui.

Ils ne voulaient pas de lui. Qu’est-ce qui n’avait pas marché ? Il était sorti de l’entretien plus que confiant : certain d’obtenir ce travail. Son interlocutrice n’avait pas cessé de sourire, il avait même réussi à la faire rire à plusieurs reprises, et il avait cru comprendre, à certaines allusions, qu’elle était très intéressée par sa candidature. Il avait toutes les qualifications nécessaires, l’expérience requise, son profil correspondait exactement à celui que l’entreprise recherchait… Alors qu’est-ce qui n’avait pas marché ?

Il eut un instant l’espoir fou qu’ils se soient trompés de nom ou d’adresse. Peut-être cette lettre ne lui était-elle pas destinée ? Mais non c’était bien lui, pas même une seule petite erreur d’orthographe dans ses coordonnées.

Il relut la lettre une fois de plus, cherchant un indice derrière la banalité des mots, qui puisse lui indiquer ce qui avait suscité leur mécontentement. Parce qu’il y avait évidemment quelque chose qui ne leur avait pas plu. Quelque chose qui leur avait si peu plu qu’ils avaient changé d’avis et décidé de ne pas retenir sa candidature. Avaient-ils téléphoné à son ancien boulot ? Mais il n’y avait pas laissé d’ennemis, pas à sa connaissance du moins. Au contraire, tout le monde était venu au pot pour fêter son départ et lui souhaiter bonne chance, et nombreux étaient ceux qui avaient exprimé leurs regrets de le voir partir. Sur qui avaient-ils bien pu tomber au téléphone ? Qui l’avait descendu ?

Il avait mis tous ses espoirs dans ce nouvel emploi. Non qu’il n’aimât pas le précédent, mais il avait besoin de changement. Besoin d’argent aussi, et d’élargir ses possibilités de carrière. Il avait démissionné avant même d’obtenir cette place à laquelle il tenait tant. C’était risqué, mais il n’avait pas peur.

Et puis la lettre était arrivée. Le choc avait été si brusque qu’il était resté sans réaction pendant une demi-minute, clignant des yeux, incapable de proférer un seul son. Puis, la colère l’avait saisi, une colère aussi brève que brutale, qui l’avait presque amené à déchirer la lettre en mille morceaux. Heureusement, un reste de sang-froid l’en avait retenu. Et il était là à présent, assis ou plutôt affalé sur le canapé, vidé de tout sentiment autre qu’un immense abattement mêlé d’incompréhension.

Ce n’était pas possible. Il laissa tomber le bout de papier, se prit la tête entre les mains, et chercha encore. Se tortura l’esprit. Il ne trouvait rien. Rien !

Peut-être l’avaient-ils jugé trop présomptueux ? Pourtant, il n’avait pas l’impression de s’être montré arrogant. Quelque chose clochait-il dans son CV ? Ou bien – mais il osait à peine l’envisager – était-ce tout simplement qu’il n’avait pas retenu leur attention ?

Un sourire ne veut rien dire. Elle devait sourire à tous les candidats, cette spécialiste du recrutement. Mais tout de même, il avait l’impression que quelque chose était passé entre eux, une espèce de complicité, enfin, une sorte de reconnaissance, quelque chose quoi… Sans doute s’était-il trompé. Sans doute s’était-elle montrée aimable, et rien de plus. Comme pour tous les candidats. Il avait échoué. Bêtement, simplement échoué.

Il n’avait pas une haute opinion de lui-même, non, mais il avait confiance en ses ressources, en ses capacités, en ce qu’il pouvait apporter à sa nouvelle entreprise. Enfin, son ex-future entreprise. Parce qu’il n’en ferait jamais partie.

Peut-être pouvait-il les recontacter ? Enfin, la recontacter, elle, pour en savoir plus… Pour qu’elle lui explique, pour qu’il comprenne, se débrouille mieux la prochaine fois. Non, il ne ferait pas ça. C’était humiliant après tout, ils ne voulaient pas de lui, soit, eh bien il partirait la tête haute… Il n’y avait pas qu’eux au monde, il trouverait un autre emploi… Mais si ce quelque chose qui leur avait déplu se répétait lors d’un autre entretien ? Ou pire, s’ils l’avaient trouvé insignifiant ? Qui désormais s’intéresserait à son profil ? Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il s’approcha du téléphone, rechercha le numéro, le composa. Lorsque la première sonnerie retentit, son courage l’abandonna, et il raccrocha. Inutile ensuite de réessayer. Il n’en avait plus la force.

Il demeura ainsi des heures, prostré, sur le canapé. Quand sa femme rentra, il ne fit même pas mine de bouger, ne tourna même pas la tête, ne parut pas noter sa présence. Alarmée par son regard vide et son absence de réaction à ses questions, elle entreprit de le secouer, sans succès, puis courut sonner chez le voisin d’au-dessus pour qu’il vienne lui prêter main-forte.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans l’appartement une minute plus tard, son mari avait disparu. La porte était restée ouverte, et sous l’effet du courant d’air qui s’était formé, la lettre s’était envolée, et se balançait doucement dans les airs en retombant. Tous deux la regardèrent se poser doucement sur le sol, ébahis, puis la femme ramassa le papier et le lut. Elle poussa un cri et se précipita dans les escaliers, sous les yeux du voisin complètement effaré.

4 commentaires »

  1. Cette histoire m’est très familière ! ;-)

    Commentaire par zithren — janvier 14, 2008 @ 1:32 | Répondre

  2. Très beau texte

    Commentaire par un admirateur — janvier 14, 2008 @ 9:53 | Répondre

  3. Bonjour,

    Merci de votre visite sur le blog “Menaces d’amour”. Je viens de parcourir le vôtre. J’apprécie l’écriture, mais je n’ai pas bien saisi ce que vous recherchez en bloggant ainsi: écrire en ligne, partager vos impressions d’auteur, trouver un éditeur pour un manuscrit achevé ?

    Restons en contact.

    Bons courage, très cordialement.

    François

    Commentaire par Fraançois — janvier 28, 2008 @ 12:06 | Répondre

  4. Je découvre votre blog aujourd’hui même en réponse à votre charmante invitation. Je ne porterai pas pour l’instant un jugement sur le texte; je voudrais pouvoir le savourer à tête reposée pour éviter de dire des choses sans aucune importance. Mais l’initiative est noble et mérite d’être poursuivie. Bonne continuation et à très bientôt.

    Commentaire par François d'Assise N'DAH — janvier 28, 2008 @ 4:42 | Répondre


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