Juliette Rebello

janvier 17, 2008

La décision

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:13

            Pour la énième fois, il reprit son stylo. En mordilla le capuchon. Puis en approcha la pointe de la feuille, presque vierge, posée devant lui sur son bureau. Il avait déjà griffonné le nom du ministère, le lieu et la date. Mais la lettre, il n’arrivait pas à la commencer. C’était comme si sa main elle-même se refusait à écrire.

            Il lâcha son stylo, qui atterrit sur le bois avec un bruit mat. La tête dans les mains, il passa à  nouveau en revue tous les arguments qui l’avaient conduit à prendre cette décision. Il n’y en avait pas tant que cela, finalement. Mais un, essentiel, fondamental, incontournable : il devait. Il devait écrire cette lettre de démission car il ne pouvait pas appliquer ces nouvelles lois qu’il jugeait profondément iniques. On voulait le contraindre à les appliquer, mais il était un homme libre, et puisque la seule manière de s’y opposer était de démissionner, il le ferait. Point.

            Et pourtant il n’arrivait pas à s’y résoudre. Abandonner un métier qui le passionnait, pour lequel il avait travaillé d’arrache-pied pendant tant d’années, sacrifié une partie de sa vie de famille, et auquel il s’était consacré corps et âme depuis plus de vingt ans ? Il fallait être fou pour tout laisser tomber, du jour au lendemain ! Et à propos de lendemains, que ferait-il désormais de ses jours ? Comment occuperait-il ce temps qui jusqu’alors lui avait paru si précieux ? Et le sens ? Le sens de sa vie ? Où le trouverait-il à présent que ce qui comptait le plus pour lui avait disparu de son existence ? Non et non, il ne pouvait pas !

            Sa vocation était née lorsqu’il avait treize ans à peine. Témoin d’une grave injustice, il s’était juré de faire quelque chose pour que cela ne puisse plus jamais avoir lieu dans son pays. Et voilà que son pays lui-même promulguait des lois inacceptables… Tout ce en quoi il avait cru s’effondrait. Alors il fallait relever la tête. Refuser d’obtempérer. Quelles qu’en soient les conséquences.

            C’est ce qu’il avait essayé d’expliquer à son collègue. Aux prises avec le même dilemme que lui, celui-ci avait pourtant décidé de rester. « Ca ne changera rien de toute façon, soutenait-il. Ce n’est pas une poignée d’entre nous qui feront bouger les choses. Ca ne nous apportera que des ennuis, tu verras. D’ailleurs comment on va faire pour se nourrir, hein ? Tout est déjà devenu si cher… ».

            Le mot d’honneur ne l’avait pas fait changer d’avis. « Ce n’est qu’un mot, après tout. Tu sais ce qu’elle me dit, moi, ma conscience ? Elle me dit de bouffer, d’abord, avant de défendre des valeurs qui ont perdu toute signification. »

            Quand il avait répliqué toutefois que leur survie, désormais, risquait fort de se faire au détriment d’autres vies humaines, son collègue avait un peu flanché. Pour finalement arguer, sans conviction et en détournant le regard, qu’« on vit dans un monde où règne la loi du plus fort… Ou tu bouffes ou tu es bouffé, je te le dis… ». Lorsqu’il avait fait remarquer que la loi du plus fort était précisément ce que leur profession tâchait de combattre, l’autre n’avait plus rien répondu. Juste essuyé ses yeux d’un revers de la main.

            Mais la vérité c’est que lui aussi était assailli de doutes. Lui aussi se demandait si cela valait la peine de tout sacrifier. Lui aussi croyait en la loi du plus fort, même s’il ne voulait pas se déclarer vaincu, céder à une soi-disant fatalité. Et puis, il n’avait même pas la consolation de croire en Dieu. Il avait tiré une croix sur ce protecteur bienveillant qu’il chérissait jadis, et grâce à qui, pensait-il, il s’était un jour engagé. Dieu en avait abandonné tant, qu’il ne pouvait tout simplement pas être. Ou alors, il était aussi impuissant que lui. Donc d’aucun secours dans quelque situation que ce fût.

            Sans s’en rendre compte, il avait continué à mordiller le capuchon, qui était tout tordu à présent. Incapable de rester en place, il se leva et fit les cent pas d’un bout à l’autre de la pièce. La nuit tomba sans qu’il y prît garde. Une seule lumière resta allumée dans le bâtiment ce soir-là.

            Au petit matin, avant l’arrivée du jour, la lumière avait disparu. La pièce était vide. Le stylo avait été jeté à la poubelle. Seul le capuchon, à moitié rongé, reposait encore sur le bureau.

 

            Lorsque le facteur releva le courrier, il avisa une petite enveloppe brune couverte d’une écriture fine et soupira : encore un qui s’imaginait que le ministère allait s’intéresser à lui, comme s’ils se souciaient du petit peuple, là-bas, tous ces beaux messieurs, dans leurs vastes demeures.

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