Si…
Stop !
Cela ne pouvait pas durer. On ne peut pas revenir en arrière, alors pourquoi se torturer ainsi l’esprit ?
Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de dérouler mentalement le film des événements, encore et encore. C’était plus fort qu’elle. Il aurait suffi d’une seconde de plus… Si elle avait été plus rapide à réagir, peut-être… Elle avait la tête bourdonnante de « si », comme des mouches se pressant autour d’un pot de confiture. A l’hôpital, elle avait prétendu avoir fait une chute dans l’escalier. Elle avait tellement honte, tous ces gens s’affairant autour d’elle… Et puis, le docteur lui avait dit… Non, elle ne voulait plus y penser. Elle allait devenir folle. Il lui avait dit qu’elle ne pourrait plus jamais avoir d’enfant…
Elle avait l’habitude, elle savait, avant même de sentir son haleine qui empestait l’alcool près de son visage. Son pas, dans l’escalier, lui indiquait le danger. Cette fois-ci, les insultes qu’il avait commencé à proférer la porte à peine ouverte auraient dû l’alarmer, l’inciter à fuir par la fenêtre. Tout de suite. Elle l’avait fait, une fois, et cela lui avait semblé si simple qu’elle s’était promis de recommencer à chaque fois qu’il rentrerait dans cet état-là. Et puis elle y avait renoncé, en partie parce qu’il n’était guère agréable de passer la nuit recroquevillée dans l’entrée de l’immeuble voisin, en partie parce qu’elle se croyait assez forte, maintenant, pour éviter les coups les plus durs. Elle savait dans quelle position se mettre pour les amortir. Mais cette fois-ci… cette fois-ci cela n’avait pas été suffisant. Et il était trop tard, désormais, pour changer le cours des choses.
Ils avaient bien essayé de lui tirer les vers du nez, à l’hôpital. Ils lui posaient des tas de questions, gentiment, mais derrière chacune elle pressentait le piège… Un mensonge était d’ailleurs si facile à inventer. Il en entraînait un autre, et puis un autre encore, et elle s’enfonçait ainsi dans le mensonge, presque voluptueusement, avec une force de conviction de plus en plus grande. Elle se prenait elle-même au jeu, voyant les infirmières et le docteur douter, puis hocher la tête, puis cesser enfin leurs questions.
Elle ne pourrait jamais leur dire. Jamais. N’avait-elle pas assez à faire de ses propres reproches ? Elle se figurait déjà leur regard accusateur, leurs commentaires à demi-mot, lorsqu’elle aurait le dos tourné : « Elle est dans un méchant état, la pauvre… Mais après tout elle l’a bien mérité, non ? »
Oui, elle l’avait sans doute bien mérité. Oh, elle ne croyait pas à un châtiment divin, ou quoi que ce fût de la sorte. Cela l’aurait peut-être pourtant soulagé, un châtiment divin, parce qu’au moins ils auraient été deux dans l’affaire, elle et Dieu. Tandis que là… elle ne pouvait vraiment s’en prendre qu’à elle-même. Tout était de sa faute, et depuis le début. Il ne la traitait pas comme ça, au début. Ils étaient même heureux, ils s’aimaient… Et puis ils avaient eu des problèmes d’argent, il avait perdu son travail, et il avait commencé à boire. Elle n’avait pas su l’aider. Pas su le consoler, être à ses côtés, trouver une solution… Son maigre salaire leur permettait à peine de survivre. Elle avait demandé à faire plus d’heures, à travailler de nuit… Mais l’argent disparaissait comme il était venu, et elle n’arrivait plus à payer les factures. C’était quand il était rentré, un soir d’hiver, qu’il l’avait battue pour la première fois. L’électricité venait d’être coupée, et cela l’avait rendu furieux. Elle avait essayé, pourtant, elle avait même appelé et les avait suppliés d’être encore un tout petit peu patients, de lui accorder une semaine supplémentaire pour régler la facture, mais en vain. Peut-être aurait-elle dû aller les voir en personne, leur expliquer la situation, pour les faire fléchir ?
Ensuite, les coups étaient devenus réguliers, puis presque quotidiens. Elle n’osait pas demander conseil. A qui d’ailleurs ? Les coups lui faisaient mal, mais l’échec de plus en plus patent de son mariage la torturait bien davantage. Elle s’en rendait responsable, se reprochait de n’avoir rien vu venir, de n’avoir rien su éviter. Elle en avait voulu, parfois, à son mari, mais lorsqu’elle le voyait, sobre à nouveau, et si malheureux, son cœur se serrait de pitié et elle se disait… elle se disait, oui… qu’elle n’avait pas su le protéger comme il aurait fallu… Chaque coup qu’elle recevait était une autre occasion d’expier la faute dont elle s’était rendue coupable. Alors elle ne se plaignait pas. Elle essayait même d’étouffer ses gémissements… Et maintenant, maintenant, elle ne pourrait jamais se rattraper en étant une bonne mère. Elle ne pourrait plus avoir d’enfant. Et tout ça, c’était sa faute.
La voix de l’infirmière l’arracha à ses pensées. Un calmant ? Oui, certainement elle en avait besoin. Mais comment le savait-elle ? Ses cris avaient réveillé tout l’étage. Ses cris ? Elle n’avait pas conscience d’avoir crié. Son visage s’empourpra. Quelle honte ! L’infirmière avait l’air gentille, mais elle devait certainement en avoir assez de cette patiente encombrante. Un calmant, deux, ou trois, même, pour dormir. Oublier.
Elle n’entendit pas le docteur, quelques minutes plus tard, s’approcher de son lit et confier à l’infirmière :
« Il est en garde à vue, grâce à notre rapport, et j’espère bien que sa prochaine demeure sera la prison. Mais je sens que ça ne va pas être facile de la convaincre de porter plainte, la malheureuse… »
Il soupira…
« Encore une qui se taira jusqu’à ce qu’il la tue… »
