Comme tous les jours, il sortit de l’immeuble à sept heures tapantes, le costume impeccablement repassé, la cravate parfaitement nouée – l’oeuvre de sa femme – et se dirigea d’un pas pressé vers sa voiture. Celle-ci était garée un peu plus loin que d’habitude, aujourd’hui. Il n’avait pas de garage, et hier, en rentrant du travail, il avait eu bien du mal à se stationner.
Il pleuvait. Une pluie sombre et triste d’hiver. Tenant d’une main son parapluie, il essaya tant bien que mal de soulever son pantalon de l’autre. Difficile d’éviter les flaques d’eau, d’autant que le trottoir des deux côtés de la rue était particulièrement inégal. Quelle malchance, alors qu’ il venait de s’acheter de nouvelles chaussures, qui lui avaient coûté une fortune…
Il n’entendit pas le camion arriver. Pourtant, les éboueurs passaient tous les jours à la même heure, et il était bien rare qu’il ne les vît pas… Il n’eut pas même le temps de s’écarter un peu : l’eau sale avait jailli sur le bas de son pantalon, l’avait maculé de boue. Il laissa échapper un juron. De dépit, il lâcha son parapluie, et essaya frénétiquement de réparer le désastre, à l’aide du seul mouchoir qui fût en sa possession. En vain. Quand il se releva, il était complétement trempé, et grelottait en claquant des dents. Il n’avait plus qu’à rentrer chez lui et à se changer. Il serait en retard au travail aujourd’hui.
En refaisant le chemin en sens inverse, il aperçut à nouveau le camion-poubelle, qui s’était arrêté devant son immeuble. Il était encore plus pressé qu’auparavant, gardait les yeux baissés à cause de la pluie, aussi ne prit-il pas garde à la poubelle qui, en attendant d’être vidée, barrait le trottoir étroit. Il trébucha, faillit culbuter la tête la première, et ne parvint à rétablir son équilibre que grâce à la poigne solide de l’un des éboueurs qui se trouvait à quelques pas de lui. Le regard des deux hommes se croisa brièvement. L’un vêtu d’un gris plus morne encore que la masse de nuages qui se déversaient sur eux, l’autre bariolé de bandes au jaune éclatant, presque malsain, auprès duquel le soleil aurait fait pâle figure. Le premier grommela un merci à peine audible, et détourna rapidement les yeux. Puis, toute retenue envolée, il se mit à courir vers la porte d’entrée du bâtiment.
Le lendemain, le voile de nuages s’était déchiré, et le ciel était plus clair, malgré la saison. L’homme au costume gris sortit de l’immeuble et se dirigea vers sa voiture. Réglé lui aussi comme du papier à musique, le camion-poubelle fit son apparition au bout de la rue alors qu’il ouvrait la porte de son véhicule. Curieusement, il n’y pénétra pas tout de suite, sans pouvoir s’expliquer pourquoi. Il attendit d’être dépassé par l’engin malodorant, et jeta un coup d’oeil pour voir si l’éboueur qui lui avait permis d’éviter une chute malencontreuse la veille s’y trouvait. Il était bien là, accroché à l’arrière, et ne lui prêta pas la moindre attention. Combien de fois jusqu’à ce jour s’étaient-ils croisés dans cette rue ? Probablement un nombre incalculable. Et pourtant, ils n’avaient jamais fait attention l’un à l’autre. Combien de costume-cravate l’éboueur avait-il l’occasion d’apercevoir chaque matin ? Sans doute des dizaines. Combien d’éboueurs sur son chemin à lui ? Deux ou trois, quand il sortait de l’immeuble, pas plus. Ils avaient fini leur travail quand il revenait, le soir.
Quel genre de travail était-ce là ? Il ne s’était jamais posé la question jusqu’à présent. Un travail pénible, certainement. A bien y réfléchir, c’était le dernier des métiers qu’il aurait choisi, lui qui était si sensible aux odeurs. Mais choisissait-t-on vraiment ce métier ? Il avait bien remarqué, comme tout le monde, que les éboueurs étaient surtout des Noirs et des Maghrébins. Sans y attacher la moindre importance jusqu’à présent. Sans même s’y arrêter.
Mais maintenant qu’il y songeait, il y avait quelque chose là-dedans qui le dérangeait. Qui le turlupinait. Certes, il fallait bien que quelqu’un fasse ce boulot, aussi peu agréable fût-il ! Mais enfin, à quoi aurait-il dû être réduit, lui, pour accepter de vider les déchets nauséabonds des autres, à longueur de journée !
Il se sentit tout à coup une compassion sans limite pour ces hommes courageux qui se chargeaient des tâches rebutantes pour le bien de la communauté, et eut envie de leur témoigner son sentiment. Mais comment ? Pourrait-il les arrêter un instant le matin, pour discuter avec eux, apprendre à les connaître ? L’idée lui parut magnifique, puis totalement extravagante. Ces hommes avaient probablement un emploi du temps aussi contraint que lui. Pourtant, quelle belle idée qu’une solidarité, une bonne et saine solidarité entre les différents corps de métier ! Tout le monde se croisait ici, dans cette grande ville morose, sans jamais se saluer. Quel gâchis…
Il tenta plusieurs fois d’attirer l’attention de l’éboueur, mais peine perdue. Celui-ci et son compagnon avaient les yeux rivés à leur véhicule et aux ordures qu’ils collectaient, un sens de l’efficacité qui excluait toute attention portée à quoi que ce fût d’autre.
Enfin, il lui vint une idée. Il sortit un matin tout guilleret, malgré un crachin persistant qui imprégnait perfidement son costume, sans l’abri d’un parapluie. Ce jour-là, le camion arriva en retard. Cinq minutes qui lui parurent durer des siècles, tant il était impatient. Impatient et fier comme un gamin.
Peut-être avaient-ils plus de travail, les éboueurs, en cette période de fête où les gens achetaient avec fébrilité, et jetaient sans compter les emballages, les restes de nourriture, les bouteilles de vin. Les poubelles semblaient s’être démultipliées, rermplies à ras bord et parfois même débordant. Il savoura à l’avance son effet, imagina le sourire intrigué, puis ravi, de l’homme aux bandes jaunes… Peut-être le début d’une amitié ? En tout cas, on ne devait pas souvent lui témoigner de telles marques de sympathie. Il lui raffraichirait la mémoire, s’il ne souvenait pas : “Vous savez, vous m’avez empêché de m’étaler à plat ventre dans les ordures, un jour…”
Le vacarme du camion se rapprocha. L’odeur aussi. Elles puaient encore plus que d’habitude, toutes ces bennes, déversées les unes après les autres dans cette gueule béante et pestilentielle… Malheureusement, ce ne fut pas le bon qui descendit, mais son collègue. Le costume gris se vit obligé de héler l’éboueur, qui ne l’entendit pas. S’enhardissant, il tira alors sur le bas de sa veste, en se haussant sur la pointe des pieds. L’autre se retourna, contempla en fronçant les sourcils cet homme impeccablement habillé qui lui souriait de toutes ses dents.
“Pour vous, s’écria celui-ci, en agitant un billet qu’il voulait visiblement lui donner. Pour Noël, pour acheter un cadeau à votre femme et à vos enfants !”
L’éboueur ne sembla pas réagir pendant un long moment. Il ne comprenait pas ce que cet ahuri lui voulait, et distinguait mal ses paroles, à cause du vacarme du moteur. Quand il devint manifeste cependant que cet homme ne souhaitait rien lui vendre, seulement lui faire la charité, ses traits se contractèrent et il écarta le billet tendu d’un geste brusque.
“Gardez-le votre argent ! Je n’en veux pas ! cria-t-il avec colère et un fort accent arabe.”
Le camion redémarra alors qu’il prononçait ses derniers mots, laissant son interlocuteur dans un nuage de gaz d’échappement, et toutes ses illusions fracassées comme un verre en cristal au pied de nouveaux mariés.
