Juliette Rebello

janvier 17, 2008

Le misérable

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:06

    Il les méprisait. De toutes ses forces, il les méprisait. Ils ne lui avaient rien fait, pourtant. Ils ne le voyaient même pas. Il les servait, tous les jours, mais il avait autant d’existence pour eux qu’une pièce de leur argenterie. Peut-être même moins.

Seule la petite fille, un jour, l’avait remarqué. Elle avait rapporté de l’école un chapeau de clown, à carreaux multicolores, qu’elle avait fabriqué. Il était trop grand pour sa propre tête, alors elle avait avisé le jeune garçon qui leur servait les plats à table, et demandé à son père si elle pouvait le lui essayer. A son père. Pas à lui. L’homme, amusé, avait acquiescé. Et il s’était retrouvé affublé de ce chapeau grotesque, et la petite fille avait ri, s’exclamant : « Qu’il est rigolo, comme ça ! », et il n’avait pas très bien su si elle parlait du chapeau, ou de lui. Il ne lui semblait pas que son visage, crispé par l’effort qu’il faisait pour contenir sa colère, pût prêter à rire, mais pourtant l’enfant battait des mains, ravie, et les parents souriaient. Anselme, le vieux domestique, aurait été aux anges de tenir ce rôle dégradant : il adorait la petite. Lui aussi, il aimait bien les enfants ; mais celle-ci lui faisait penser à sa propre petite sœur, du même âge, et lorsqu’il pensait à elle, les larmes lui venaient aux yeux. De rage et de tristesse mêlées.

Elle ne fabriquait pas de chapeau de clown, elle. Elle n’avait même pas de jeux pour jouer. Elle avait le regard hagard, creusé par la faim, et lorsqu’elle souriait, ce n’était pas une franche hilarité, non, mais simplement la joie de revoir son grand-frère et de savoir qu’il lui apportait de quoi manger. Sans les restes qu’il recueillait à la cuisine, après le repas de ses employeurs, la famille, sa mère et ses quatre frères et sœurs, serait déjà morte de faim. Le maigre salaire qu’il recevait suffisait tout juste à payer le loyer. Les petits, eux ne se plaignaient pas ; mais lui avait connu un sort plus enviable, du temps de son père, et surtout, surtout, il avait connu sa mère heureuse. Tout cela, c’était passé. Disparu, comme son père.

Il serra les dents. Jusqu’à ce jour-là, il n’avait jamais ressenti ce sentiment qui le détruisait à petit feu. Même quand ils avaient envoyé son père en prison. Pour un peu d’argent qu’il avait volé à son patron. C’était un acte répréhensible, bien sûr, mais il n’avait pas osé demander, car il savait que le patron n’aurait jamais dit oui. Et la famille avait froid, il ne restait plus rien pour se chauffer après le loyer, et le bébé criait, criait… Et n’était-ce pas plus répréhensible de faire travailler quelqu’un jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, de le payer une misère, sans lui accorder jamais de congé, sous prétexte qu’il n’avait pas de papiers et ne pouvait se défendre, même dans le pays le plus puissant du monde ?

Le père aurait pu endurer la prison, sans doute. Mais quand il avait appris qu’on allait le renvoyer dans son pays à la sortie, là, c’avait été trop pour lui. Les enfants, on ne pouvait pas : ils étaient nés là, ils avaient la nationalité. Ils avaient des papiers. C’était un réconfort de savoir qu’ils ne subiraient pas les mêmes avanies que lui. Mais ne plus jamais les revoir ! Il n’avait pas supporté. Il s’était pendu.

Depuis ce jour, son fils aîné avait changé. Il ne le voyait pas beaucoup, ce père, mais il l’admirait en secret. Le suicide l’avait terrassé. Il n’avait pu en parler à personne, sa mère en avait quasiment perdu la parole, l’appétit, et le sommeil, et les petits n’arrêtaient pas de pleurer, sans rien comprendre, sinon que leur père ne reviendrait pas. C’était le prêtre qui les avait tous pris en charge : il avait envoyé quelqu’un veiller sur les plus jeunes, gratuitement, jusqu’à ce que la mère se remette ; et il avait trouvé une place pour l’aîné, d’abord à temps partiel, le soir, après la classe, et puis toute la semaine, lorsqu’il était sorti du lycée. Des gens très charitables, avait-il dit, ils n’ont pas vraiment besoin de quelqu’un mais ils t’accueilleront avec joie ; tu feras partie de la famille. Des gens qui allaient à l’église tous les dimanches, donnaient beaucoup aux bonnes œuvres, s’investissaient énormément dans l’église, organisant des pique-niques et des activités pour les enfants. Qui plaignaient les pauvres Africains-Américains victimes de racisme, pleuraient sur les petits enfants d’Afrique qui ne mangeaient pas à leur faim et avaient le ventre tout gonflé. Peut-être auraient-ils fait davantage attention à lui s’il avait été Africain-Américain ?

Leur maison était remplie de Jésus de toutes tailles trônant sur la croix, de jolies broderies clamant qu’on était toujours chez soi, quand l’amour était là, d’images pieuses dessinées par la petite fille à l’école et accrochées avec fierté dans toutes les pièces de la vaste demeure. Il n’avait jamais rien eu contre les riches, avant ; ils étaient riches et lui était pauvre, mais ça s’arrêtait là. Ils ne se fréquentaient pas, ne se connaissaient pas, et peut-être était-ce mieux ainsi pour tout le monde ? Mais depuis qu’il travaillait ici, on n’avait pas dû lui adresser la parole plus de cinq ou six fois ; et encore, toujours pour lui donner des ordres, même s’ils étaient formulés avec politesse. Il n’était qu’une décoration de plus dans la maison, bien habillée, agréable aux yeux de ses employeurs ou de leurs invités. Oh, il était libre de partir, il y avait souvent songé, même ; après tout il pouvait bien trouver un travail ailleurs… Cependant sa mère l’avait supplié de n’en rien faire : il gagnerait sans doute encore moins pour un travail plus pénible, et puis ces gens payaient aussi son assurance santé à présent qu’il était majeur, ce qui était plutôt généreux de leur part, après tout. Mais où commençait vraiment la générosité, quand on avait à sa disposition des millions de dollars ?

En attendant, sa famille avait faim, et personne ne s’en préoccupait. Son père était mort, et personne, sauf le prêtre, n’avait eu un mot de réconfort pour lui. Et encore, il soupçonnait celui-ci d’avoir désapprouvé le suicide de son père, il l’avait entendu en parler à demi-mot à une dame de la chorale, sans se douter de la présence du jeune garçon. On ne reprend pas la vie que Dieu a donnée, même quand on est désespéré. Que connaissait-il du désespoir, ce maudit prêtre ?

Un matin, en sonnant à la porte des patrons, il entendit des cris et des rires de petite fille, mais pas de celle de la maison : la veille, des amis de la famille étaient arrivés, qui devaient rester ici pour les vacances. On avait préparé la grande chambre pour eux. Leur fille, un peu plus jeune que l’autre, dormirait dans une petite pièce qui servait auparavant à entreposer toutes sortes d’objets dans des cartons, et qu’on avait transformée en chambre d’enfant pour l’occasion.

Tous les jours, la maison résonnait de la gaieté des deux petites filles, et malgré son ressentiment il se prit à sourire, comme le vieil Anselme. Les enfants ne savaient pas, eux, ils ne pouvaient pas être tenus pour responsables…

Un après-midi, en entrant au salon pour apporter le thé, il entendit prononcer le mot « prison ». Malgré les frissons qui lui parcouraient l’échine, il tendit l’oreille : un rire désagréable s’éleva, et l’ami de la famille s’écria : « Je les ai bien eus, tout de même. ». Il ne put rester plus longtemps dans la pièce sans attirer l’attention, n’ayant plus rien à faire, mais prit prétexte d’une assiette de petits gâteaux pour revenir écouter la conversation. En fait de conversation, c’était toujours le même personnage qui s’exprimait, et qui visiblement prenait grand plaisir à narrer son histoire.

« Un excellent avocat, je vous le dis, quoique cher, évidemment… Mais enfin, il faut ce qu’il faut…Et puis je suis connu et respecté là-bas, j’ai des amis en haut lieu. Tout de même, j’ai dû régler une belle amende. Et renvoyer tous ceux qui n’avaient pas de papiers, on ne sait jamais… Quant à l’accidenté, avec son bras en moins, il n’a qu’à rentrer chez lui. Croiriez-vous qu’il est venu me voir, même après le procès, pour me supplier de le reprendre dans la plantation : qu’est-ce qu’ils sont serviles, ces gens-là ! Que pourrais-je bien faire d’un éclopé pareil désormais ! Il n’avait qu’à faire un peu plus attention ! »

Puis son ton se durcit :

« Il faut se méfier, avec ces misérables-là, ils se croient tout permis maintenant, alors que si on ne leur avait pas donné de boulot… où en seraient-ils, je vous le demande, où en seraient-ils ? Leur femme et leurs enfants crèveraient de faim, voilà où ils en seraient. Ils ont tout ici, beaucoup plus qu’ils ne pouvaient espérer chez eux en tout cas, mais ce n’est jamais assez pour cette racaille. »

Le jeune garçon eut un haut-le-cœur, et sortit plié en deux. Personne ne le remarqua. Penché au-dessus des toilettes, il serra le porte-serviettes jusqu’à ce que ses articulations jaunissent. Son cœur battait la chamade. Devant lui défilaient les images de son père menotté, de sa mère en larmes, de ses frères et sœurs terrifiés. Du patron de son père, au procès, et de son air profondément indifférent. Ennuyé, même. Plus que de l’argent, c’est du temps que lui avait fait perdre ce malfrat qui l’avait volé. Une amende, voilà ce à quoi la justice l’avait condamné pour avoir employé un sans-papiers. Et son père ? La prison puis l’expulsion, pour avoir voulu éviter à sa famille de mourir de froid. L’avocat commis d’office avait expliqué à sa mère qu’elle pouvait payer pour sortir son mari de prison. Payer pour le sortir de prison, alors qu’il savait pertinemment pourquoi son client avait dérobé cette somme d’argent !

Et maintenant cette ordure, là, dans le salon. Poursuivie pour avoir causé la mutilation d’un homme, et qui s’en sortait indemne ! Il avait eu un excellent avocat, lui ! Il était riche, lui ! Et blanc ! Connu et connaissant ! Et les « misérables » qu’il exploitait, comme l’autre, le patron de son père ? Jetés à la porte comme des malpropres, même le mutilé, devenu inutile. Avec la bénédiction de la justice…

Ce soir-là, il ne sortit pas de la maison pour rentrer chez lui, à l’heure habituelle. Personne ne s’en aperçut. Il resta dans la cuisine, à laver la vaisselle. Il y en avait des montagnes. Anselme lui avait dit de laisser, mais cela lui faisait du bien, de s’occuper les mains. Il lava jusqu’à ce que tout le monde fût parti se coucher. Il essuya les assiettes, une par une, puis les couverts, un par un. Il était calme désormais. Très calme, et résolu.

Il monta les escaliers sans faire de bruit, avec lenteur, en se tenant à la rambarde. Il n’était pas monté souvent à l’étage, mais il reconnaîtrait, même de nuit. La petite pièce se trouvait juste en haut des marches, de toute façon. La porte n’était même pas fermée. Il pénétra doucement dans la chambre d’enfant, baignée par la lumière de la lune. Il attendit un moment, le temps que ses yeux s’habituent à la demi-obscurité. La petite créature, confiante, dormait paisiblement, le visage en partie caché par une mèche de cheveux. Elle était tournée vers la fenêtre. Il la contempla un instant, presque avec tendresse. Il ne lui ferait pas de mal, elle ne sentirait rien. Elle était si menue que cela ne prendrait que quelques secondes. Il n’avait même pas besoin de ses deux mains pour entourer son cou… Lorsque ce fut fini, il fit le tour du lit, la contempla à nouveau. Elle n’avait pas bougé et semblait toujours dormir paisiblement, même si elle avait cessé de respirer.

Il ouvrit la fenêtre, se hissa sur le rebord avec agilité, et sauta.

Un commentaire »

  1. J’aime beaucoup cette nouvelle, je la trouve très émouvante. Elle est à la fois subtile et très efficace.

    Comment par Isabelle A — janvier 20, 2008 @ 12:57 | Répondre


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