Juliette Rebello

janvier 17, 2008

Les épluchures d’orange

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 2:11

Il plongea la main dans la poubelle, l’eau à la bouche. Ils les avaient repérées de loin, celles-ci. Il connaissait bien le majordome, et le guettait tous les jours à la même heure, lorsqu’il sortait les poubelles. Il fallait faire vite, avant que le camion ne passe. Sinon, il était bon pour fouiller les ordures avec les autres enfants, sur le vaste terrain vague où les camions déversaient leur contenu. Ce n’était pas l’odeur pestilentielle de cette décharge sauvage qui le dérangeait, il ne la sentait même plus ; non, il ne voulait plus y aller depuis qu’il s’était sévérement entaillé le pied avec un tesson de bouteille. Mais qu’importe, il avait ses adresses maintenant, et son agilité faisait le reste. Il fallait juste faire attention à ne pas se faire attraper au mauvais moment. Cela lui était arrivé une fois, et il avait remercié le ciel de lui avoir donné de bonnes jambes, car il avait échappé de peu aux crocs du chien qui le poursuivait avec acharnement.

Il les savoura lentement, léchant l’intérieur de l’écorce, grapillant les petits bouts qui étaient restés collés lors de l’épluchage. Les oranges, c’était vraiment son mets préféré. L’ordinaire était plutôt fait d’épluchures de pommes de terre et de carottes, d’un petit morceau de poulet s’il avait de la chance. Parfois, ils jetaient même du pain. Il aimait bien aussi la peau des pommes et des poires, mais les oranges, les écorces d’orange, c’était la récompense, l’objectif ultime de ses longues journées en quête de nourriture. Un véritable délice. Le paradis sur terre. Leur parfum surtout… Il n’en était jamais rassasié.

Aujourd’hui pourtant, quelque chose, un tout petit quelque chose, l’empêchait de goûter tout le plaisir qu’il avait l’habitude d’éprouver en raclant l’écorce magique. C’était peut-être l’orange elle-même, qui avait cette saveur un peu amère… Il ne savait pas très bien. Il avait l’impression que c’était autre chose, mais quoi ? Il se sentait mal à l’aise, un peu comme lorsqu’il se passait la main sur le visage et se heurtait à tous ces boutons qui gâtaient sa peau, naguère si lisse. Il avait des accès d’humeur sombre, qui l’étonnaient lui-même car il n’en connaissait pas la cause et n’avait jamais ressenti cela auparavant. C’était plutôt un enfant insouciant et heureux de vivre. Ses parents l’aimaient, sa petite soeur le faisait rire, il aimait la porter sur son dos, il aimait vagabonder dans les rues, il ne craignait pas la morsure du froid, ni la brûlure du soleil, alors quoi ?

Alors il lui était venu à l’esprit depuis peu une idée toute bête : ces épluchures dont il faisait ses repas, était-ce autre chose finalement qu’une simple enveloppe, qui couvrait des fruits et des légumes plus gros, plus nourrissants, et bien plus alléchants que ce qu’il trouvait dans les poubelles ? Il avait vu plusieurs fois le majordome jeter des épluchures d’un geste désinvolte aux chiens, qui se précipitaient pour les engloutir. Jusqu’à présent, leur gloutonnerie l’avait toujours beaucoup amusé : ils ne savaient pas apprécier ce qui était bon, eux, ni profiter de ce qu’ils recevaient… Mais aujourd’hui des pensées nouvelles et déségréables venaient troubler sa joie : pourquoi ne pouvait-il manger le fruit ou le légume entier, lui, au lieu de se contenter des restes, comme les chiens ? Qui étaient ces gens, leurs maîtres, qui n’avaient pas besoin de fouiller les ordures ? Pourquoi avaient-ils droit à ce qui lui était interdit ? Quand il était petit, il pensait que c’était un terrain de jeu pour enfants, la décharge, et que Dieu plaçait là la nourriture pour que chacun puisse se servir à sa convenance. Evidemment il n’était pas très ordonné, Dieu, puisqu’il mélangeait la nourriture à toutes sortes de matériaux qu’on pouvait utiliser pour des choses très diverses, par exemple pour se chausser ou pour bâtir sa maison. Enfin, au moins il y avait de tout, et jamais la mine ne s’épuisait.

Et puis l’autre jour il avait aperçu cette petite fille assise sur un banc, qui épluchait délicatement une orange toute ronde. Il s’était arrêté, fasciné, et avait suivi des yeux chacun de ses gestes, sans bouger, sans respirer presque, jusqu’à ce qu’elle ait enlevé toute l’écorce du fruit. Mais ce n’était pas la peau qui avait retenu son attention, non, c’était chacun des quartiers d’orange qu’elle avait soigneusement détachés, puis mâchés, un à un. Il avait fait un pas en avant, sans s’en rendre compte, et la petite fille, percevant le mouvement, avait relevé la tête ; il avait voulu sourire, s’approcher, partager son plaisir, et puis soudain il avait eu honte, honte de ses cheveux hirsutes, de ses guenilles couvertes de poussière, de ses pieds nus et noirs de saleté. Elle qui était si bien peignée, si bien habillée… Il s’était enfui, le feu aux joues.

Et maintenant il y avait cette question qui tournait en rond dans sa tête et le laissait sans répit : pourquoi pas lui ? Qu’avait-elle fait pour mériter ce fruit à l’aspect succulent dont il ne récoltait que les reliquats, les jours de chance ? Il y était retourné, tous les jours, furieux de ne pouvoir résister à la tentation, honteux de ne pouvoir se montrer, et de plus en plus malheureux.

Et maintenant une boule d’amertume lui serrait la gorge. Il ne comprenait pas encore très bien, il ne s’expliquait pas tout, pas avec des mots en tout cas, mais il savait, avec certitude, que plus rien ne serait jamais comme avant. Il eut envie d’arracher ses vêtements un par un et de les jeter dans cette poubelle destinée à recevoir ce dont une partie de l’humanité ne voulait plus, et dont l’autre moitié se nourrissait. Il eut envie d’apostropher celui, là-haut, qui était responsable de cet état des choses, celui qu’il remerciait jadis de pourvoir si généreusement aux besoins de chacun.

Et puis, d’un seul coup, sa colère disparut, et il se sentit encore plus nu et dépouillé qu’avant ; sur la peau d’orange qu’il tenait toujours entre ses doigts, intacte, une larme roula, hésitante, vint se nicher au creux de l’écorce, comme pour y chercher un peu de réconfort, et s’y dissout lentement, bercée par les hoquets de l’enfant.

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