Juliette Rebello

janvier 25, 2008

Les clandestins

Classé dans : Nouvelles pour gens pressés — Juliette Rebello @ 9:29

L’idée qu’ils pouvaient disparaître sans que personne ne s’en aperçût leur avait souvent traversé l’esprit. C’était un peu comme être non-existant, pas plus important qu’un chien errant dont personne ne se souciait. Curieusement, ils regrettaient presque, parfois, cet aspect de leur ancienne vie : être quelqu’un. Etre quelqu’un qu’on cherche à assassiner, n’est-ce pas la meilleure preuve d’existence ?

De leur ancienne vie, celle d’avant la fuite éperdue, il y avait tout à regretter : leur langue, leur famille, leur confort, leur passion pour le travail qu’ils exerçaient. Qu’avaient-ils de plus ici ? Le sommeil, sans doute. Des nuits qu’ils ne passaient pas à guetter, barricadés dans leur propre maison, le moindre bruit annonçant la venue des « services spéciaux ». Ici, même sans papiers, ils se sentaient un peu plus en sécurité. On n’allait pas venir en pleine nuit pour les tabasser, ou les emmener Dieu savait où dont ils ne reviendraient jamais. Mais dormaient-ils si bien pour autant ? Dans la patrie des droits de l’homme qui ne voulait pas d’eux, ils dormaient du sommeil sans rêve des déracinés qui se savent sans avenir.

Pourtant, ils parlaient bien français. Presque sans accent. Ils avaient tous les deux des diplômes. Lui avait occupé là-bas un poste dans une université réputée, pendant des années. Elle était journaliste. L’un comme l’autre aurait pu être utile à son nouveau pays, celui où ils avaient trouvé refuge. Seulement voilà : ils n’avaient pas de papier.

Ils n’avaient pas de papier parce que leur demande avait été rejetée. Par deux fois. On ne les jugeait pas en danger dans leur patrie d’origine. C’est vrai, on n’y était pas en danger tant qu’on se taisait. Mais pour eux il était trop tard : ils avaient trop parlé. Ils avaient prononcé des mots qu’on ne voulait pas entendre, là-bas. Des mots qui leur avaient attiré des menaces, puis des coups, puis l’emprisonnement et la torture, pour lui. Ils avaient essayé d’expliquer tout cela, de bonne foi. La patrie de Descartes et de Victor Hugo ne pouvait pas ignorer un raisonnement aussi simple, un appel à l’aide aussi poignant. Et pourtant si. Elle les avait ignorés. Balayés. Affaire classée.

Alors ils vivaient. Au jour le jour. C’était tout ce qui leur restait à faire. Oh, ils pouvaient s’exprimer maintenant ; mais personne ne les entendrait. Et puis, si elle parlait trop fort du patron du restaurant qui lui mettait régulièrement la main aux fesses, ils n’auraient plus de toit. S’il dénonçait l’exploitation dont il était victime dans l’obscure arrière-salle du magasin où il avait trouvé du travail, pour un salaire de misère, ils n’auraient plus de quoi manger. Alors ils se taisaient. A nouveau.

C’était peut-être la fuite, qui avait été leur plus beau moment. Parce qu’alors, malgré la peur, ils avaient encore de l’espoir. Ils étaient pleins d’espoir. Ils s’adapteraient. Travailleraient avec acharnement. Pourvu qu’on les accueillît… Mais pourquoi leur fermerait-on les frontières, alors qu’ils avaient tant à apporter ? Et puis, on ne les remarquerait guère dans la rue, s’ils faisaient un effort pour perdre leur accent : blonds tous les deux, les yeux clairs, la peau pâle, rien qui pût attirer l’attention ou provoquer l’hostilité.

Mais c’était sans compter les quotas. Ils n’étaient pas entrés dans les quotas. On n’entre pas facilement dans les quotas, cheveux blonds ou pas.

Alors, la terreur de chaque instant avait fait place à l’appréhension au quotidien, surtout en fin de semaine, quand ils devaient compter leurs sous pour aller au supermarché. Ils n’avaient jamais eu à compter, auparavant. Le cœur qui bat la chamade avait cédé le terrain aux crampes d’estomac, à la crainte de ne pas savoir où dormir, si l’envie venait à celui qui possédait l’appartement, le patron, de les en déloger. La lutte pour la liberté avait disparu au profit de la bataille pour survivre. Et la lassitude avait succédé à l’exaltation.

Ils avaient pensé avoir des enfants, avant de fuir ; mais maintenant ? Sans argent, sans la moindre ressource ? Et puis, à présent qu’on renvoyait les parents chez eux même lorsque leurs enfants étaient nés en France, comment prendre le risque d’abandonner un petit être derrière eux ?

Ils n’avaient pas osé se l’avouer, mais ils s’étaient posé la question, tous les deux, en leur for intérieur : quelle vie était préférable ?

3 commentaires »

  1. Merci d’être venue sur mon blog et de m’y avoir laissé en cadeau vos coordonnées. Ce texte “Les Clandestins” me parle très fort, car nous avons à Cherbourg des hommes dans cette situation extrêment douloureuse, perdus dans un terrain vague, no man’s land où ils ne reçoivent comme visite que celle des humanitaires, associatifs ou municipaux venant leur apporter un peu de réconfort, ou régulièrement celle de la Police envoyée par le préfet pour les chasser.
    ML

    Comment par Michel Lebonnois — janvier 27, 2008 @ 10:36 | Répondre

  2. Je ne vous connaîs pas et pourtant, je vous adore. Quelle écriture ! Bien de celles que j’aime et que je conseillerais aux écrivains débutants avec qui je partage mon blog. Une bonne maîtrise de la langue (j’adore l’imparfait du subj.), un sujet actuel et agréable; des personnages à la poursuite de leurs rêves malgré les difficultés… (comme nous tous d’ailleurs) et cette d’envie d’être lu même au-delà du désert. Si cela vous dit, je voudrais avoir votre adresse e-mail pour… je ne sais pas pourquoi je vous demande cela; peut-être que c’est important… Bon, quoi dire de plus? Agréable journée,
    Un admirateur.

    Comment par François d'Assise N'dah — janvier 30, 2008 @ 10:17 | Répondre

  3. Bonjour,

    Comment va l’écriture ? Elle va bien semble t-il. De tout coeur avec toi.

    Cordialement.

    François 1er Roman

    Comment par François — mars 16, 2008 @ 11:54 | Répondre


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