Juliette Rebello

mars 1, 2008

Sur le vif

Classé dans : Vieux écrits — Juliette Rebello @ 10:57

Sur le vif, I

Il s’est retourné. Il n’aura pas un mot pour moi. Est-ce que parce mon air las, épuisé, le renvoie à son propre malheur, qu’il veut ignorer ? Est-ce parce qu’à force de vivre côte à côte, nous ne nous voyons plus ? J’ai tellement besoin de son soutien que j’ai envie de le supplier : « Aime-moi, protège-moi, console-moi ! ». Mais en est-il encore temps ? Peut-il m’aimer encore ? Nous ne partageons plus notre vie que par habitude. Nous n’avons plus rien à nous dire. Plus rien. Plus le temps de toute façon.

Je suis un être de paroles. Il me faut parler, rire, taquiner ceux que j’aime. Je suis aussi une rêveuse. Pour cette raison même, j’aime traîner, prendre mon temps, manger le petit-déjeuner en pyjama, rester à ne rien faire les coudes appuyées sur la table de la cuisine, perdue dans mes songes, et puis bouger, me secouer, détendre tout mon corps, dès que l’envie m’en prend. Je vivais ainsi, petite fille, tantôt débraillée, sale, mal coiffée, le nez plongé dans un bouquin au milieu du monstrueux désordre de ma chambre, tantôt bavardant comme une pie avec ma voisine et sautant allégrement en sa compagnie sur notre trampoline magique. Le ciel était plus bleu que sur les dessins d’enfants, les champs et les prairies alentours constituaient pour nous d’immenses terrains de jeux ; notre liberté était entière, nous nous perdions avec délice dans les épis, nous nous battions parfois, rien ne nous faisait peur, ni les gronderies ni les fessées ni les histoires à dormir debout qu’on nous racontait pour nous rendre un peu plus sages. Rien, que l’ennui qui quelquefois s’emparait de nous lorsque l’une se retrouvait sans l’autre, que le mauvais temps nous retenait à la maison et que notre provision de livres et de jeux se voyait momentanément épuisée…

L’ennui ! Que donnerais-je, pour le connaître à nouveau ! Ma fortune est bien maigre, hélas, pour pouvoir me l’offrir. Pourquoi avoir quitté ces champs, qui donnaient bien assez de nourriture ? Parce qu’il n’y avait pas de travail ? Parce que je l’ai rencontré, ce prince charmant que me promettaient mes lectures ? Je me suis trompée de paradis. Maintenant il y a le bruit, la poussière, la saleté. Maintenant on m’a retiré, non seulement le droit, mais le temps de rêver. Entre six heures du matin et huit heures du soir, pas une minute à moi : chaque jour la même chose, le réveil, le petit-déjeuner avalé de travers, la course dans le métro, et puis rester vissée des heures entières sur une chaise, à un bureau, face à plusieurs centaines de feuilles dont les caractères s’effacent tant ils sont semblables… Oh si pardon, l’ennui, je connais : l’œil sur la montre dont l’aiguille n’avance pas, le « quand est-ce que ça va finir ? », bon dieu, je connais. Mais qu’est-ce qui m’attend quand c’est fini ? La course à nouveau, la faim qui me tiraille l’estomac, le repas à préparer, et puis dormir, lorsque j’y parviens… Ce n’est pas possible, le monde est si riche, il y a tant de gens à rencontrer, tant d’endroits à explorer ! Et je suis coincée dans mes quelques mètres carrés, et je vois les mêmes personnes tout au long de ma journée, mais rien que d’impersonnel dans nos rapports… Je ne parle plus qu’avec moi-même. Triste monologue qui répète les mêmes motifs à l’infini. Je suis pourtant passée si près du bonheur… J’avais un bon travail, un enfant qui bougeait dans mon ventre… Je venais de sortir de chez le coiffeur. Bon sang, si seulement j’avais choisi d’y aller un autre jour ! S’il n’y avait pas eu de vent ce jour-là ! Ou pas de soleil, j’aurais pris un taxi, ou le métro, plutôt que de marcher ! Il a suffi d’une mèche de cheveux. Mon enfant et mes rêves sont morts à cause d’une mèche de cheveux… Comment supporter cela ? Un coup de vent, la mèche se rabat sur mes yeux, sans cela je l’aurais vu ce fou qui sortait d’une petite rue et qui a démarré en trombe… Le bruit n’a servi à rien. Il était trop tard, j’ai perdu mon enfant, et toutes mes chances d’en avoir jamais un autre, j’ai gagné un handicap, léger certes mais qui m’a contrainte à changer de travail. J’ai gagné la douleur de mon mari, notre incapacité mutuelle à nous réconforter, j’ai gagné cette vie que j’exècre…

Je pâlis. Il y a deux factures sur la table. Nous pouvons déjà à peine payer le loyer… Je n’en peux plus de ces calculs d’argent, de cette tactique à renouveler sans cesse pour survivre… Pas un instant mon esprit ne peut se reposer. Avant-hier – oh, c’est tellement stupide ! – j’ai oublié ma carte de métro, et c’est le jour qu’ont choisi les contrôleurs pour faire leur apparition. Tout s’enchaine quand on est épuisé nerveusement : on casse tout, on oublie tout, et cela provoque un effet boule de neige, inévitablement…

Je le regarde. Nous nous sommes pourtant tant aimés ! Ô âge bienheureux de toutes les illusions ! Quel égoïsme, alors, nous nous croyions intouchables. Nous avons tant vieilli !

Je sens la folie qui me guette, je comprends à présent cette drôle d’expression, « péter les plombs » : on pète les plombs quand il y a surcharge, quand tout s’accumule… J’ai l’impression qu’il ne manque plus qu’une petite goutte, un rien, pour que j’en arrive là.

Le mieux que je puisse faire est d’aller me coucher. Je ne me sens capable de rien d’autre, même pas de manger. Je n’ai pas faim.

« Tu n’as pas faim ? »

La voix peinée, hésitante, me fait trébucher. Il pose sur la table une marmite dont mon rhume m’avait empêché de percevoir l’odeur… Il me sourit timidement :

« Il y en a assez pour trois, il faut que tu m’aides… »

Cela fait des années qu’il a renoncé à faire la cuisine, j’en ai le souffle coupé. Il s’approche de moi, me serre contre lui avec une tendresse inquiète :

« Qu’y a-t-il, mon amour ? »

Ces quelques mots gentils me ramènent à la vie. Je sens des larmes qui roulent sur mes joues, il les lèche au passage et fait semblant de s’en délecter.

« Mmm… chérie, tu devrais pleurer plus souvent. »

Il me donne à manger, comme à un enfant. Me porte doucement au lit, se charge de la vaisselle, vient me rejoindre et m’enlace… Pour la première fois depuis longtemps, je m’endors en quelques minutes, tout contre lui, rassurée par sa chaleur qui m’enveloppe.

Un bruit léger me réveille à demi. Le soleil entre déjà par la fenêtre, il est temps de se lever, pourquoi le réveil n’a-t-il pas sonné ? Mais le bruit arrête net mon élan de panique, il vient de tout près de moi, c’est celui que j’aime, celui que j’aime qui sanglote…

« Chérie, je ne sais pas comment te le dire… On m’a mis à la porte, j’ai perdu mon boulot… Je n’ai plus rien… »

Je le regarde sans comprendre, puis les mots pénètrent mon esprit, s’y impriment cruellement en lettres de feu. La voilà, la goutte que je redoutais, ce n’est pas une goutte, mais un torrent qui déferle…

Il sanglote de plus belle. Tout à coup, le réveil se met à sonner, strident, comme chaque matin. « Debout ! » L’ordre me soulève presque automatiquement. Mais il y a un homme, qui pleure à côté de moi, l’homme que j’aime…

J’éteins le réveil, je rabats la couverture, et tout doucement, tout doucement, j’essuie ses larmes. Je l’entoure de mes bras, l’amène à poser sa tête contre ma poitrine, il s’y réfugie comme un gamin perdu, et je murmure :

« Tout va bien, tout va bien… Je t’aime, nous sommes ensemble, que peut-il nous bien arriver ? »


Sur le vif, II

J’ai vingt-et-un ans et je vais bientôt mourir. Oh bien sûr, ils ne me l’ont pas dit comme ça. Ils ont essayé de me faire croire qu’il y a de l’espoir, mais j’ai bien compris. Une tumeur maligne au cerveau, on n’en guérit pas d’un coup de baguette magique… Que je voudrais en avoir une, de baguette magique, pourtant, en ce moment ! J’ai besoin d’une fée pour voler à mon secours. Avant que tout ne s’écroule…

J’ai vingt-et-un ans et je vais bientôt vivre. Tu m’entends, mon fidèle compagnon, toi qui m’as soutenue pendant toutes ces longues années, vivre ! Je n’y croyais plus. Je viens de fêter mon anniversaire, il y a quelques jours, et hier on m’annonce que je vais recevoir une greffe ! Une greffe ! Quel plus beau cadeau pouvait-on me faire ? Je n’arrive pourtant pas à y croire…

J’ai l’impression que tout va s’effondrer sous mes pieds. Je vacille, je me sens assommée, comme par un coup de massue. Plus de projets, plus d’ambitions, plus d’espoirs ou de craintes pour l’avenir… Il n’y a plus d’avenir pour moi ! Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ?

C’est peut-être ignoble ce que je pense, mais quand je vois des enfants cancéreux, quand je vois des aveugles ou des sourds de naissance, je me dis qu’ils ont toujours vécu avec ça, qu’ils sont habitués… Moi on m’annonce l’atroce nouvelle du jour au lendemain, et tout mon univers bascule, plus rien n’a de sens quand la mort devient brutalement si proche.

Je l’ai attendue toute ma vie. Jour après jour, alors que mon état se dégradait lentement. J’en ai tellement rêvé… Mais il me fallait toujours patienter. Je lisais la pitié et la compassion dans les yeux des autres, tragiquement impuissants. Et voilà que c’est arrivé… Je me sens assommée, c’est comme un coup de massue, c’est tellement brutal. Devrais-je le dire, même à toi qui ne m’as jamais trahie ? Eh bien, je ne sais même pas si ça me rend véritablement heureuse. Je ne voyais ma vie qu’au futur, un hypothétique futur qui me rendrait mon bonheur et ma liberté, et voici que je vais pouvoir vivre au présent, bientôt, très bientôt. Je devrais être folle de joie, et j’ai peur…

Je n’ai plus envie de me lever, de prendre mon petit-déjeuner, d’accomplir ces gestes simples du quotidien qui rythment la vie de tout un chacun. A quoi bon ? Puisque dans peu de temps je ne serai plus là… J’étais une bâtisseuse, la tête pleine de rêves, d’idées à creuser, de folies que je savais pouvoir un jour réaliser. Oh mon avion, que je ne piloterai jamais… Oh Californie, dont je ne foulerai jamais le sol, pour surplomber l’océan du haut du Golden Gate… Oh ma petite Coralie, que je ne mettrai jamais au monde… Ce n’est pas juste, non ce n’est pas juste !

J’ai peur, et malgré tout je me sens tout à coup envahie d’une énergie nouvelle, venue d’on ne sait où. Tout à coup je n’accomplis plus tous ces gestes du quotidien par habitude, mais parce qu’ils deviennent chargés de sens : il faut que je me lève car il y a tant à découvrir, il faut que je me gave de vitamines au petit-déjeuner car sans elles on ne tient pas longtemps quand on explore le monde, il faut que je fasse ma toilette car je dois présenter un visage frais et riant au jour qui m’attend. Je ne sais même plus par quoi commencer, j’ai envie de faire tellement de choses ! Voyager, tiens, moi qui ai toujours rêvé de la Californie. Avant je ne pouvais pas, je n’aurais jamais tenu douze heures ou plus dans un avion sans assistance médicale. Mais aujourd’hui ? Aujourd’hui tout est possible !

Je veux retourner dans la maison de mon enfance. Il n’y a que là-bas que je me sentirai bien. Là-bas, peut-être pourrai-je oublier l’angoisse qui m’étreint, le désespoir qui me gagne, et cette boule terrible qui me serre la gorge, m’empêche de parler, presque de respirer. Là-bas, il n’y aura personne pour s’apitoyer sur mon sort. Les vaches et les chevaux ne pleurent pas, eux. Et les quelques êtres humains qui y vivent ne savent sans doute pas ce qu’est une tumeur au cerveau. Je leur dirai que ce n’est pas plus grave qu’une angine, ils me feront confiance. La nature me consolera, m’aidera, me bercera. Elle est immortelle, elle me donnera l’énergie nécessaire pour continuer, pour me battre. Oh mon enfance ! Il me semble que j’en sors à peine, et c’est déjà pour quitter cette terre ! Je voudrais qu’à nouveau on me chante une comptine, qu’à nouveau on déplie la chaise longue sur la terrasse pour que je puisse me dorer au soleil en sirotant une orangeade, qu’à nouveau on me permette de chahuter autant que j’en ai envie, puisqu’il n’y a pas de voisins… Si seulement je pouvais y retourner. Mais on a vendu la maison…

Maintenant je vais peut-être pouvoir y aller ? On m’a défendu d’y séjourner car il n’y avait pas d’hôpital à proximité. En plus, si les secours devaient rappliquer en urgence, ça risquait de poser problème en cas de fortes précipitations car la route, ou plutôt le chemin, n’est pas toujours très praticable… Et gna gna gna, et gna gna gna. A la rigueur, on aurait pu me sauver par hélicoptère, non ? J’aurais bien aimé, moi, être hélitroyée, comme dans les films d’action. Au moins, ça m’aurait donné un peu d’importance. Pas le temps de réfléchir, de la maîtrise, du sang-froid, une vie est en jeu. Oui, j’aurais volontiers prêté la mienne. Plutôt que de lire dans les yeux des autres cette pitié que je déteste, plutôt que de voir le temps se traîner, s’étirer, s’écouler à tous petits pas, sans que rien, rien, ne vienne jamais changer ma vie monotone.

Maintenant, je vais pouvoir partir en balade, pendant des jours et des jours, dans la montagne. Plus besoin d’hôpital, de soins, d’infirmières dévouées… A moi la liberté ! Sac au dos, sans rien d’autre à l’intérieur qu’un casse-croûte et une paire de jumelles, et c’est parti pour l’aventure…

Peut-on vivre au présent ? Totalement au présent, sans se soucier du futur ? Saisir ce petit point qui disparaît sans cesse, nous file si vite entre les doigts qu’on a peine à le suivre ? J’ai toujours su en profiter, pourtant, je suis tout à fait ce qu’on appelle une bonne vivante. Une bonne vivante, quelle expression cruelle ! Maintenant je n’y arrive plus, il m’échappe ce petit point fugueur, alors que c’est maintenant plus que jamais qu’il faut le retenir…

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