Samedi 25 Septembre
C’est aujourd’hui. Je vais enfin le revoir. Après tant d’années… Comment sera-t-il? Parviendrai-je même à le reconnaître ? Je n’ai qu’une photo. Une si petite photo. Toute jaune, toute racornie à présent, mais si précieuse. Il avait six ans, des boucles toutes blondes, des joues à croquer et un sourire d’ange… II n’a pas changé, j’en suis sûre. Un peu, peut-être, physiquement ; il aura l’air d’un vrai petit homme maintenant… Est-ce qu’on a pris soin de ses boucles soyeuses, pendant tout ce temps ? Est-ce qu’on a pensé à lui mettre de la crème, pour protéger sa peau fragile ? Il n’y avait que moi pour lui en mettre; même Samia, sa nourrice, qu’il aimait tant, eh bien il ne supportait pas qu’elle lui masse le visage parce que ses ongles mal coupés ne manquaient jamais de l’écorcher. Très gentille et serviable, cette pauvre fille, mais aucune délicatesse… Quant à son père, enfin son père… son géniteur tout au plus, même pas fichu de savoir quelle crème il fallait utiliser. Si ce n’est pas une preuve qu’il est incapable de s’occuper de lui, ça… Une fois, je l’ai retrouvé braillant à qui mieux mieux parce que sa peau le démangeait; elle était toute rouge, gonflée, et devait atrocement le faire souffrir, le pauvre enfant… Cet imbécile s’était bien évidemment trompé de produit, à croire qu’il ne savait pas lire. J’ai dû emmener le petit en urgence chez son dermatologue, pendant qu’il ricanait de me voir si inquiète. Le monstre… En sept ans, pas une photo, rien ! Enfin si, mais on ne peut pas appeler ça une photo, ce petit bout de papier avec une image toute floue, où l’on distingue à peine mon petit lapin… Seigneur, parviendrai-je à le reconnaître? M’avoir laissée presque sans nouvelles, comme ça, pendant des années… Mais si, bien sûr que je le reconnaîtrai. Même s’il a à présent des cheveux tout raides, bruns, la peau abîmée, mon bébé… Je laisserai parler mon coeur. Un coeur de mère parle toujours, non ? Il me sautera dans les bras. Comme quand il était petit, quand il se ruait sur moi en riant aux éclats, et nous roulions sur le tapis, cet horrible tapis vert que m’avait offert la tante de… Heureusement que je ne le reverrai plus celui-là. Plus jamais, non, jamais. Dire qu’il n’a même pas voulu respecter l’arrêt du tribunal, le misérable. Après sept ans de combat acharné, me heurter à un refus de sa part… Ils ne respectent même pas la loi dans son pays de barbares. Lui de toute façon il ne l’a jamais respectée… Il s’est toujours imaginé que tout lui était permis. Tout. Comment ai-je pu… mais comment ai-je pu un jour l’aimer ? J’étais jeune, bien sûr, c’est ce qu’on se dit systématiquement en guise d’excuse. D’accord, et après ? Comment ai-je pu m’aveugler à ce point ? Et pourquoi ne l’ai-je pas quitté quand j’ai vu qu’il me rendait si malheureuse… Je l’ai aperçu, un jour, au bras d’une… Une… Une grande nunuche à talons… Elle était plus jolie que moi peut-être? Mais je lui avais tout donné, tout donné, tout donné. Tout sacrifié. Que pouvait-il souhaiter de plus? Il m’a tout pris, lui. Et il voulait me voler ce qui m’est le plus cher… Il a réussi… Il a presque réussi à me le subtiliser à jamais… Mais la chance tourne parfois mon ami. On ne fait pas toujours ce qu’on veut…
Mais ce taxi qui n’arrive pas! J’avais bien dit trois heures au téléphone. Il va m’entendre… Et qu’il ne vienne pas m’alléguer qu’il y avait des bouchons. Il ne doit pas y avoir de bouchons pour mon fils adoré. Plus d’obstacles… Il n’a qu’à se débrouiller de toute manière… Je ne sais pas, moi, un taxi ça connaît des raccourcis, des petites rues où personne ne passe… Je ne vais pas arriver en retard tout de même. Pas aujourd’hui… Mon Dieu que j’ai peur, je n’ose même pas me relever pour téléphoner à nouveau à cette maudite agence de taxis, tellement je sens mes jambes flageoler, prêtes à me lâcher elles aussi… Mais il va venir oui ou non? Ah j’entends un klaxon… Difficile de savoir si… On sonne, oui, c’est bon, j’arrive, j’arrive…
Samedi 25 au soir
Il est là. Dans sa chambre. Crevé, naturellement, le pauvre petit… Enfin petit… Il est presque plus grand que moi maintenant. Treize ans, vous pensez… Il… il a tellement changé, ce n’est plus le petit garçon de mon souvenir. Mais il est toujours aussi beau, d’ailleurs, il ne ressemble pas du tout à son père. Ses grands yeux, même s’ils sont noirs, c’est de moi qu’il les tient évidemment ; les cheveux ont foncé, certes, mais ils ont toujours des reflets dorés qui me rappellent les longs cheveux blonds de ma mère. Pauvre enfant ! Il doit être exténué. On ne se rend pas compte de la fatigue d’un tel voyage, à treize ans en plus… I1 devait être intimidé, aussi. On n’a pas trop parlé. Oh, mais il se souvient de moi, c’est même lui qui est venu vers moi, à l’aéroport. J’ai vu cet adolescent s’approcher à pas lents, et mon coeur s’est mis à battre, mais à battre… Impossible d’arrêter ces folles palpitations. Sept ans ! Combien de fois l’ai-je imaginé, ce moment, dans mes rêves ? Nous courrions l’un vers l’autre, en tendant les bras… Nous n’avons pas couru mais c’était tout comme. L’émotion me figeait sur place, c’est tout… Je n’ai pas pleuré non plus… Trop de larmes ont coulé, sans doute, depuis qu’il est parti, il ne m’en reste plus guère. Mais si, que dis-je, je suis en train de sangloter et je renifle même, moi qui déteste ça. Je suis toujours décalée, mais les larmes sont bien là. Lui aussi, sans doute, il pleure à présent… Brave petit, il voulait me montrer qu’il était devenu un homme, alors il a attendu d’être seul pour se laisser aller. Certainement il était tendu, crispé, il avait peur, peut- être, d’être rejeté… Il n’a pas souri. D’anxiété… Il ne savait pas quoi dire, moi non plus. A-t-il bien compris que je l’aime ? Je vais lui dire, je vais le rassurer, tout à l’heure au dîner… Nous pouvons parler tout notre soûl, cette fois, sans retenue. Je lui ai préparé un bon repas, je suis sûre qu’il est affamé, il va dévorer… D’ailleurs, je vais aller l’appeler à table, il doit avoir eu le temps de récupérer un peu et de défaire ses bagages.
Dimanche 26 Septembre, au matin
Il n’a rien mangé ! Enfin presque, il a picoré dans son assiette, et en a laissé les trois quarts… Je ne comprends pas, je ne l’avais jamais aussi bien réussi, ce gratin, et le dessert aussi, pour une fois. La crème anglaise était parfaite, ni trop fade, ni trop sucrée. Pourtant, je n’ai aucun talent de cordon bleu, c’est le moins qu’on puisse dire… Que vais-je en faire, maintenant, je ne peux pas garder tout ça… Bah, jetons-le, une fois n’est pas coutume. Suis-je bête, je n’avais pas pensé qu’il aurait le ventre serré ! Toute à mon plaisir égoïste… Il dort encore, je n’ose pas le réveiller. Il est tard, bien sûr, le décalage horaire a dû le perturber… Il faudra pourtant qu’il se lève tôt, demain. Je l’emmène à l’école à sept heures et demie. Le principal a bien voulu le prendre, il rattrapera facilement le retard, d’ailleurs il parle très bien français; c’est l’impression qu’il m’a faite en tout cas d’après les quelques mots que nous avons échangés. Et cet après-midi… Je l’emmènerai au parc. Nous nous amuserons à nourrir les cygnes… Ils me connaissent bien, maintenant, ils n’ont plus peur de moi. A qui pourraient- ils faire du mal de toute façon? Ils sont si beaux, si purs, si majestueux… D’une blancheur presque trop éclatante. Comme ma robe de mariée… Elle était blanche, elle aussi, si blanche qu’elle en faisait mal à l’oeil. Mais belle, belle à vous couper le souffle, elle semblait promettre tant de bonheur… Je me prenais pour Cendrillon; mais minuit a sonné trop vite… Nous nous promenions, avant notre mariage, main dans la main… Nos études, nous n’y pensions pas, nous nous en moquions. Rien ne comptait que notre amour… Quel gâchis, mon Dieu, qu’avez-vous fait de nos espérances? Ce qui brille est dangereux, hélas, je l’ai compris trop tard… Mais quoi, j’avais envie d’être heureuse. N’avais-je pas droit à ma place au soleil, comme tous les autres ? Il était si tendre son sourire. Il me chavirait le coeur… Non, je ne regrette pas ces moments, mais je n’aurais pas dû l’épouser. Si j’avais su… Mais si nous ne nous étions pas mariés, jamais il n’aurait accepté de me faire un enfant. Je n’aurais pas eu mon petit ange…
Dimanche 26 Septembre au soir
Il faut lui laisser le temps de s’habituer. Oui, bien entendu, il faut lui laisser le temps de s’habituer. Après tout, il a vécu sept ans dans un pays où les femmes sont voilées… Là-bas, il avait ses repères, ses habitudes; tout doit lui sembler tellement différent ici… C’est ce que j’ai essayé d’expliquer à la dame, mais elle ne voulait pas m’écouter. Elle a pris mon fils pour un malappris. Ce n’est pas un malappris! Quelle femme obtuse, comme s’il avait traumatisé sa petite fille… Elle n’avait qu’à ne pas la laisser traîner à moitié nue, aussi, à neuf ou dix ans ça ne se fait plus… C’est vrai qu’il faisait chaud, cet après-midi. Mais même quand il fait chaud, là-bas, les femmes sont très couvertes… Il n’a pas l’habitude, c’est tout… Et puis l’énervement, l’appréhension accumulés depuis quelques jours, c’est tout à fait normal, c’est pour ça qu’il a froncé les sourcils et qu’il s’est mis à crier; bien sûr, en arabe, la fillette a eu peur, elle est allée pleurnicher chez sa maman comme font toutes les fillettes, et voilà ce n’est pas bien grave. Il s’est excusé, de toute façon. De mauvaise grâce, certes, mais il faut lui laisser le temps… Je lui ai expliqué qu’ici, ce n’est pas choquant de voir des cheveux nus, des jambes nues, même le nombril à l’air comme cette gamine ça devient de plus en plus courant… « Elle est impudique, m’a-t-il répondu, elle l’a fait exprès.» Il avait l’air offusqué, je n’ai pas voulu le brusquer. J’ai cherché à le convaincre par d’autres moyens, en lui montrant un gamin torse nu: «Celui-là aussi, il est très peu vêtu, pourtant ça ne te dérange pas ? ». « Ce n’est pas pareil, lui c’est un garçon. », m’a-t-il répliqué d’un ton agressif. Encore une idée stupide que son père a dû lui mettre dans la tête. Il a dû vivre dans une société très masculine, là-bas. Il était temps qu’il revienne, décidément… Qu’a-t-il pu lui raconter sur moi, ce monstre, à mon fils? Que je ne l’aimais pas, que je ne voulais pas de lui, que j’étais une mère indigne, certainement. C’est tout à fait son style. Mais désormais il ne pourra plus répandre son venin… Mon chéri, je te protège maintenant, je te montrerai comme il fait bon vivre ici, je te réchaufferai de mon amour, un amour que je suis seule à pouvoir te donner. Tu verras, on sera bien tous les deux…
Mardi 28 Septembre
Deux jours qu’il va à l’école, et il a l’air de s’adapter. En tout cas, je l’ai vu sortir avec des copains, il ne semble pas isolé, exclu… Il ne parle pas trop, mais j’ai l’impression qu’il est plus détendu. Déjà il mange bien à présent, il en redemande même, c’est un progrès. C’est vrai que j’ai du mal à discuter avec lui… Ce n’est pas le petit garçon bavard que j’imaginais, mais sept ans ça ne se rattrape pas en quelques jours… Il ne s’est pas encore familiarisé, c’est tout. Mais je crois qu’il commence à bien m’aimer, il ne me sourit guère mais il a de petites attentions, comme ça, envers moi…. Ce week-end nous retournons au parc et je suis sûre qu’il poussera des cris de joie en me tenant par la main…
Mercredi 29 Septembre au matin
Il a déchiré le livre que je lui ai offert en cadeau! J’ai retrouvé des morceaux de pages à la poubelle. Pourquoi a-t-il fait ça?
Mercredi 29, au soir
Je n’ai pas osé le lui demander. Il avait un visage fermé, en rentrant de l’école, à midi… Il est resté dans sa chambre tout l’après-midi, sans doute pour travailler. J’ai hésité à toquer pour lui proposer mon aide car il a sans doute un peu de mal avec ses devoirs, mais j’avais peur de le froisser… Un enfant se vexe si vite à son âge. Je suis passée par là, moi aussi. Je n’étais pas une très bonne élève, mais je m’appliquais… Ca me vexait de voir que ma grande soeur réussissait tout mieux que moi, sans effort. J’aurais bien aimé qu’elle m’aide un peu, parfois, mais j’avais honte de devoir quémander… Peut-être qu’il voudrait bien que je lui donne un coup de main, lui aussi, mais qu’il est trop fier pour venir me solliciter? Je n’ose pas, je ne sais pas ce qu’il faut que je fasse. Je ne le connais pas assez bien encore, j’ai peur de tout faire de travers… Je ne sais pas comment lui dire… tout ce que je voulais lui dire après cette longue absence, tout ce que j’ai ressassé pendant sept ans… Ca paraissait si facile, si évident ; mais maintenant les mots ne veulent plus sortir de ma bouche, ils n’y viennent même plus alors qu’avant ils se bousculaient dans mon esprit. Je ne comprends pas je devrais être folle de joie mais je me sens simplement fatiguée, sans énergie, un peu triste enfin non… pas triste mais il y a quelque chose… Je ne saurais pas vraiment le définir, quelque chose, comme un voile devant mes yeux qui atténuerait les couleurs… Pourtant elles sont magnifiques, les couleurs, ce sont celles de l’automne… C’est l’automne, peut-être, qui influe sur mon humeur, ça me fait souvent une drôle d’impression. Le tourbillon des feuilles, il ressemble au tourbillon dans mon coeur, c’est léger, plein de vigueur, entraînant et malgré tout… ça pèse étrangement, ça a quelque chose de douloureux, d’inquiétant aussi… Rien ne reste, tout s’envole, pour se reposer à nouveau et repartir de plus belle… Moi aussi je m’envole et je retombe, il en a toujours été ainsi. Je me sens légère parfois, et parfois si lourde… En ce moment par exemple, j’ai la tête lourde, je crois que je divague, je ferais mieux d’arrêter d’écrire…
Vendredi 31 Septembre
Cela va bientôt faire une semaine qu’il est ici. Je m’habitue à le voir chaque matin, même si parfois, quand j’entends du bruit dans la salle de bain, j’ai un mouvement de frayeur… Un réflexe dû à une longue période de solitude… Il y a bien eu quelqu’un d’autre dans ma vie, pendant un petit moment, il a même habité chez moi, ici. Pas dans la chambre de mon fils, bien sûr, je n’aurais laissé personne y entrer ; non, il dormait sur le canapé du salon, c’était son petit coin quand il venait me voir… Il arrivait sans prévenir, le sourire aux lèvres toujours, c’est cela qui me plaisait en lui. On ne se posait pas trop de questions l’un à l’autre, on se serait fait du mal peut-être, mais ça ne nous empêchait pas de nous comprendre parfaitement, d’avoir confiance, de s’aimer d’une certaine façon. Quand il m’a annoncé qu’il partait pour de bon, qu’il ne reviendrait plus… j’ai senti mon coeur se serrer, mais je savais que ça arriverait un jour… C’était un artiste, il n’avait pas d’attaches, et il saisissait toutes les occasions qui se présentaient à lui. Je l’aurais encouragé à partir s’il l’avait fallu, je n’avais pas le droit de le retenir… Pourtant je l’aimais. Il ne s’agissait pas d’un amour charnel, il m’embrassait à peine quand il venait, mais d’une sorte de correspondance mystérieuse, inexplicable. Je n’ai pas du tout un tempérament d’artiste, moi. J’aime l’ordre, la constance, savoir où je vais dormir le soir, avoir l’assurance d’un bon lit et d’un bon repas. Lui, c’était tout le contraire… Totalement insouciant, confiant en sa belle étoile… Et ça marchait toujours… Malgré toutes nos différences, nous nous entendions à merveille. S’il avait voulu partager ma vie, je l’aurais accueilli avec joie… Mais il avait un autre destin. Est-ce qu’on a un destin ? Je me dis ça plus quand je souffre que quand je suis heureuse… Enfin quoi, qu’il en soit, depuis qu’il est parti, j’ai peur au moindre bruit, même le plus banal. Comme une brosse à dents qui crisse, cela suffit à me faire sursauter. Peut-être parce que mon fils m’est encore un peu trop étranger ? Il faut du temps, je suis toujours trop impatiente. C’est le paradoxe : je voudrais tout avoir tout de suite et j’ai l’impression d’avoir passé ma vie à attendre. Il est là, maintenant, de quoi puis-je me plaindre ? Nous allons apprendre à nous connaître, tout simplement. Le voilà qui se fait couler un bain… Il est comme moi, il aime bien les bains. Il en a pris un presque chaque jour depuis qu’il est ici… Peut-être les conditions d’hygiène n’étaient-elles pas fameuses, là où il vivait avant… Il ne m’en parle pas, je ne sais rien de ce qu’il a vécu. Je ne peux qu’imaginer… Mais je sais que je dois me méfier de mon imagination, elle m’a joué beaucoup de tours déjà. Pourtant, c’est ma seule alliée, ma seule véritable amie, une traîtresse mais une amie quand même. Elle me charme, je l’écoute, et je deviens une autre, la tête dans les étoiles ; c’est si beau là-haut… C’est si beau…
Dimanche 2 Octobre au matin
Je l’ai emmené au théâtre, hier soir. Il a bien aimé, je l’ai lu dans ses yeux… Il m’a posé des questions, après, il s’est montré curieux. Je suis si contente que ça lui ait fait plaisir… Moi qui me demandais hier encore si… enfin s’il ne me détestait pas, s’il ne m’était pas hostile… Il ne sourit pas, je n’arrive pas à savoir ce qu’il pense. Que je suis bête parfois, c’est un petit garçon, il se sent un peu perdu pour l’instant, quoi de plus normal… Il ne connaît rien, je vais lui faire tout découvrir… Je vais lui montrer des revues, des catalogues, nous irons faire les magasins, il achètera tout ce qu’il voudra, sans compter… Je sens que nous allons devenir proches, très proches. Qui sait, peut-être que nous partageons des tas d’intérêts, de passions? Je suis sûre qu’il aime l’histoire, comme moi, les romans qui se passent au Moyen Age, les chevaliers et les nobles dames; peut-être qu’il deviendra un brillant historien, un chercheur reconnu, ou alors non… Un avocat célèbre, un que tout le monde s’arrache pour défendre les causes les plus désespérées… Moi aussi j’aurais bien voulu plaider, je me sens toujours pleine d’éloquence, mais je ne sais pas comment l’employer. Oh, peu importe après tout ce qu’il voudra faire, tout est bien, tout est magnifique, nous allons devenir inséparables tous les deux… Il… Non, ce n’était rien. Un bruit, comme quelqu’un qui glisse; il doit s’amuser dans la baignoire, comme il en faut peu aux enfants…
Mercredi 5 Octobre, au matin
Le principal m’a convoquée. Au téléphone, la dame que j’ai eue n’a pas voulu préciser. J’ai dit que je ne pouvais pas venir avant demain après-midi… Est-ce que je vais lui demander ce qui s’est passé quand il rentrera de l’école ? On commençait à bien s’entendre ; je risque de tout gâcher en parlant… Que faire, mon Dieu ? Je crois que je vais attendre jusqu’à demain, c’est plus sage. Si ça se trouve, ce n’est pas très grave…
Jeudi 6 Octobre
Je sors du bureau du principal. Il m’a mise à la torture… Il me regardait avec tant d’insistance en me disant que mon fils faisait preuve d’insolence envers certains de ses professeurs. Je ne savais plus où me mettre. «Vous savez, n’a-t-il cessé de me répéter, il récuse leur autorité dès qu’il ne se sent pas d’accord avec tel ou tel propos des enseignants. Ceux-ci bien sûr ne supportent plus de voir un gamin de treize ans aussi catégorique, aussi cloîtré dans ses opinions et, permettez-moi chère madame, aussi dédaigneux… » Il me scrutait avec sans-gêne ; on aurait dit qu’il voulait à tout prix me faire baisser les yeux, en dardant sur moi son regard métallique, avec un demi-sourire menaçant… Lui qui m’avait semblé si compréhensif la première fois que j’étais venue le voir, là il se montrait cruel, ça lui faisait plaisir visiblement de me laisser la gorge sèche. « Vous savez, je préfère traiter le problème tout de suite, c’est pour cette raison que j’ai insisté afin que vous veniez rapidement ; cela ne fait qu’une semaine et demie que votre fils est scolarisé, il peut encore tout à fait changer d’attitude, et je comprends que ce ne soit pas très facile pour lui ici au début. Je tenais simplement à vous mettre en garde… » Quand il s’est levé et m’a souri pour mettre fin à l’entretien, j’ai eu l’impression qu’il découvrait ses crocs. J’ai tendu la main, machinalement, puis je suis sortie. Me mettre en garde ? « Votre fils », comme il appuyait sur ce «votre »… il ne va pas tarder à rentrer, mon fils, il devrait déjà être là, qu’est-ce que je vais pouvoir lui dire ? Oh, j’entends la porte qui claque… C’est lui, il monte…
Dimanche 9 Octobre
Il a fait la sourde oreille. En tout cas il n’a rien répondu… J’espère au moins qu’il se taira, désormais, s’il n’est pas d’accord avec ses professeurs… Je n’ai pas eu d’échos depuis, et je n’ai plus abordé le sujet face à lui. Mais les quelques jours qui se sont écoulés, là, ont été plutôt paisibles… Nous avons acheté un chaton. Un vrai bien sûr, sur un coup de tête… Mais je ne regrette pas, il adore ce petit animal, il le chouchoute, il s’amuse avec lui dès qu’il a un moment de libre… Il me fait penser à la petite fille que j’étais, si attachée aux animaux, très curieuse mais très patiente avec eux ; j’habitais dans une ferme, alors forcément, les animaux, ça me connaît… Mon préféré, c’était un petit lapin que j’emmenais partout avec moi, et qui un jour a grignoté plusieurs pages d’un cahier que j’avais laissé traîner sur mon lit ; c’est ainsi que je me suis fait gronder par la maîtresse, qui ne voulait pas croire que ce n’était pas ma faute si je ne pouvais pas lui présenter mon exercice. C’est encore un des souvenirs les plus amusants que je garde de l’école, quoique sur le moment, certainement, je n’aie pas dû tellement rigoler. Je n’ai jamais aimé l’école. Je ne sais pas pourquoi, je ne rencontrais pas de difficultés même si j’étais plutôt moyenne… Mais rester assise sur une chaise, pendant des heures, sage comme une image, ce n’était pas mon truc. Peut-être parce que j’avais l’habitude de l’espace, des champs immenses qui entouraient la ferme… J’étais un peu sauvage. Je partais parfois me promener, toute seule, pendant des heures… On me laissait assez libre, mais j’en abusais. Cela dit, je ne faisais jamais de bêtises. J’avais simplement besoin de me créer mon petit monde à moi, dans un endroit tranquille, à l’abri des regards. Alors là oui je pouvais rester des heures assise, à m’inventer des histoires de fées, de princesses, de sorcières aussi… Comme tous les gamins sans doute, mais je crois que j’avais un imaginaire particulièrement riche. Je lisais beaucoup, tout ce qui me tombait sous la main, j’ai même volé un certain nombre de bouquins à la librairie du village… Une brave femme qui ne comprenait pas pourquoi les rayons se vidaient si facilement alors que sa boutique – la seule à la ronde, pourtant – était bien loin de faire des affaires en or ! Evidemment, peu de gens lisaient par là-bas, et moi qui aimais tant cela je n’avais pas d’argent. Alors je cachais les livres dans mon tablier, j’inspectais un moment les rayons pour me donner une contenance, et je poussais un gros soupir qui semblait dire « Quel dommage qu’ils soient si chers ! » La libraire avait fini par me remarquer, et m’avait prise en affection. Quelquefois, me voyant triste, elle secouait la tête et m’offrait l’un de ses ouvrages, m’évitant ainsi de commettre un acte pour lequel le curé n’aurait pas manqué de me réprimander sévèrement. Mais je n’avouais en confession que des fautes légères, comme d’avoir mangé trop de bonbons, péché que je m’inventais le plus souvent car je n’étais même pas gourmande. Cependant, voler ne me semblait pas un acte grave, dans ma logique de petite fille je me disais que les gens pauvres pouvaient ainsi satisfaire leurs besoins et leurs envies comme les gens riches. Et nous n’avions pas beaucoup d’argent… Je n’ai compris la leçon que lorsque je me suis fait prendre en flagrant délit. Ce n’était plus chez la gentille libraire du village, malheureusement, c’était à la ville, dans un grand magasin à plusieurs étages, qui regorgeait de livres. Je me sentais comme au paradis. J’avais envie de tout emporter… J’ai fini par glisser dans ma poches un recueil de poésies qui avait éveillé ma curiosité – j’avais jusqu’alors lu peu de poèmes. J’étais tellement naïve encore à quinze ans que je n’ai pas réalisé, lorsque la sonnerie s’est déclenchée alors que je sortais du magasin, dans quel pétrin je venais de me mettre… Ce jour-là j’ai cru que j’allais mourir de honte. Un peu comme l’autre fois, chez le principal… J’ai compris que ce n’était pas un geste anodin que de mettre un livre dans sa poche. Mais trop tard. Ils m’ont gardée jusqu’à ce que mes parents viennent me chercher, et encore ils se sont montrés indulgents, ils auraient pu porter plainte. Je n’osais plus regarder mes parents. Ils n’ont rien dit, et cela n’a fait qu’accentuer mon malaise… J’aurais eu besoin qu’ils me grondent, qu’ils me sermonnent, au moins j’aurais pu me défendre, même mal; mais non, rien. Je suis restée avec ma honte. Depuis, bien sûr, je n’ai plus jamais volé. Il y a des expériences, comme ça, qui marquent pour toute la vie…
Jeudi 13 Octobre
Ce n’est pas cette fois encore qu’on aura un vendredi 13. C’est bien dommage parce que, malgré tout ce qu’on peut dire dessus, les vendredi 13 m’ont toujours porté chance, à moi. Et en ce moment j’en aurais bien besoin. Il a reçu une lettre de son… appelons-le son père puisqu’il en est ainsi. Il a souri en la voyant, il s’est précipité sur elle. Lui qui est toujours si lent, si posé… Ce n’est pas ça néanmoins qui m’inquiète. Un enfant qui aime son père, même si j’ai du mal à l’accepter, eh bien oui… c’est dans l’ordre des choses. D’ailleurs, je pense qu’il m’aime autant, moi ; il ne me l’a pas dit mais je le sens, je le vois… Pourtant il manque quelque chose. Il est très familier avec moi, maintenant, avec notre environnement, etc…. on dirait qu’il est là depuis des mois, oui, il s’est très vite habitué. Mais… mais je ressens quand même un vide quelque part. J’ai l’impression qu’il n’y a pas… pas de proximité entre nous, je veux dire… je ne sais pas comment dire… Oh c’est le problème avec les mots, ils sont toujours insuffisants, rétifs, difficiles à manier. Ce que je veux dire, c’est que… qu’il m’échappe un peu, que je n’arrive pas à lui transmettre, que je n’arrive pas… Bien sûr, je ne suis même pas capable de m’exprimer, comment pourrais-je me débrouiller pour lui transmettre quoi que ce soit. Ce qui m’inquiète… Parfois je le vois planté devant la télé, à regarder des chaînes arabes avec le satellite… Je n’ai rien contre le fait qu’il regarde des chaînes arabes, qu’il garde un lien avec sa culture. Enfin si peut-être… Oh que c’est compliqué. Je n’ai rien.., je ne cherche pas à le couper de ses racines mais… il a un air quand il regarde ça, un air tellement absorbé, tellement.., comme coupé du monde et les images… Je ne sais pas ce qu’ils disent mais les images… Non après tout, pourquoi les images seraient- elles différentes de celles que moi j’ai l’habitude de regarder. La même violence, le même frisson qui court parfois quand on voit certaines choses… Mais alors pourquoi cette impression ? Est-ce moi qui… disons-le, qui suis trop possessive? Je sais, j’ai tellement peur qu’on me l’enlève, j’ai tellement de mal à y croire, encore, que peut-être, oui, je le veux trop pour moi… Mais quand même, j’ai la sensation… qu’il me glisse entre les doigts, c’est presque physique, et cet air qu’il a devant la télé, cet air qu’il a, parfois, ça… ça me met étrangement mal à l’aise. Oh, tout ceci est trop compliqué, je m’embrouille, peut-être que je me fais des histoires… Je ne me rends pas bien compte dans quelle mesure la fatigue, l’anxiété, le désir de trop bien faire aussi… faussent ma vision des choses, la modèlent en tout cas. Je suis heureuse pourtant, il me semble, sa présence rend la maison plus vivante, elle la remplit, donne un sens à toutes ces pièces que j’ai passé tant d’années à arpenter, pour tuer l’ennui et le chagrin. Tiens, je ne fume presque plus à présent. Si ce n’est pas un signe, ça… Je l’entends qui tape sur le clavier de l’ordinateur. Il aime beaucoup l’ordinateur. Tant mieux, encore un truc dont je ne me servais presque pas et qui trônait, dérisoirement, à un bureau où je ne m’asseyais presque jamais… Le chaton vient me faire des mamours. Il est encore un peu sauvage, lui, mais c’est fou quand même, en une semaine, comme il s’est fait à nous. Peut-être parce qu’il avait été séparé de sa maman, pauvre petit chaton, il cherchait tout bêtement quelqu’un qui l’aime… Heureusement qu’ils sont là tous les deux, moi qui me suis toujours sentie pleine d’amour à donner, j’aurais fini par me dessécher, comme une plante privée de sève…
Samedi 15 Octobre
Il me ressemble… C’est mon fils, c’est évident, il a hérité des mêmes qualités que moi. Enfin je ne sais pas si c’est une qualité, mais il est comme moi extrêmement têtu et il a horreur de se laisser marcher sur les pieds. Il est combatif… Et malin. Sinon il se serait laissé embobiner par ces trois petits imbéciles qui voulaient profiter du fait qu’il était nouveau, débarqué il n’y a même pas un mois à l’école. Mais ils ne le connaissaient pas mon fils. Bien mal leur en a pris… A la cantine il y en a un qui fait le service, il doit aller chercher les plats, et les rapporter à sa table ; ces trois petits crétins s’arrangeaient toujours pour être à la sienne, ils lui ordonnaient de s’occuper du service et s’emparaient d’office des plats, ne lui laissant presque plus rien lorsqu’ils s’étaient servis, ni aux autres convives d’ailleurs. Il ne supportait pas leur arrogance, mais que pouvait-il faire? Baisser la tête et rien de plus… Seulement il est trop futé pour cela. Il a fini par trouver l’idée : verser deux pots entiers de piment fort dans les pâtes, puis recouvrir d’une fine couche de ketchup, c’est simple mais il fallait y penser. Les trois gloutons se sont précipités dessus et sont devenus écarlates dès la première bouchée… La cruche par malheur n’avait pas été remplie. Ils ont dû traverser la salle en courant jusqu’au robinet, sous les quolibets de toute la cantine… C’était risqué bien sûr car ils auraient pu se retourner contre lui mais mon fils est hardi… Le temps qu’ils réagissent de toute façon, un professeur était venu voir, avait eu tellement peur qu’ils les avaient emmenés à l’infirmerie, et l’histoire a eu un tel retentissement qu’ils ont fini par avouer leur méchant petit manège. C’est un rebelle, il me ressemble, pas question de se faire piétiner… Sous mes apparences angéliques, derrière une naïveté et une tendance à la rêverie bien réelles, je suis tout de suite mobilisée quand il y a une injustice : je sens couver le feu en moi, et gare à celui qui se met en travers de mon chemin… Celui-là risque de le regretter. Je suis petite et frêle – malingre même disait-on de moi – mais pas idiote; et j’avoue que je sais assez bien me défendre, quelques-uns en ont fait l’expérience. Ce qui ne m’empêche pas d’être crédule; si l’on ruse avec moi, on peut facilement m’avoir par la douceur… Je ne sais pas s’il est comme ça aussi, mais pour le coup je suis fière de lui. Plus tard je suis certaine qu’il saura se faire une place. Et il en aura besoin dans ce monde de brutes…
Dimanche 30 Octobre
Ces vacances auront vite passé… Je n’étais même pas là pour profiter de mon petit garçon, j’ai travaillé presque toute la semaine pour remplacer un collègue. Si j’avais le courage, après-demain j’irai voir ma mère et nous irions toutes deux nous recueillir sur la tombe de mon père. Mais je me sens vraiment trop fatiguée… Ce sera pour plus tard. A Noël peut-être, comme ça nous assisterons ensemble à la messe de minuit, comme dans mon enfance… J’ai des souvenirs éblouis de cette messe, encore maintenant. La famille s’y rendait en grande pompe, moi j’étais tout excitée, je mourais d’envie de voir la crèche, je m’en faisais fête depuis des semaines… Mais parvenue dans l’église, brusquement, je devenais calme et grave, saisie par l’atmosphère magique qui régnait à l’intérieur en cette nuit hors du temps où tout semblait s’illuminer, les visages comme les lieux. D’ordinaire, je m’ennuyais terriblement à la messe, je trépignais d’impatience, ne supportant pas la voix lente et monocorde du curé, et je ne comptais plus les réprimandes de mes parents honteux d’avoir une fille aussi indisciplinée. Mais la nuit de Noël tout était différent. J’étais… j’étais pénétrée, de quoi je ne sais pas mais j’étais pénétrée, comme si Dieu descendait parmi nous et particulièrement en moi ; alors, c’était avec une immense ferveur que je joignais ma voix à celles qui s’élevaient sous les voûtes pour célébrer le tout-puissant. Je n’aurais pas été surprise de voir l’enfant Jésus qui trônait dans la crèche au milieu des animaux me faire un petit clin d’oeil ; je croyais tous les miracles possibles, je n’étais plus véritablement sur terre mais quelque part dans le ciel au côté de mes amis les anges. Pourtant je me sentais si proche alors de tous ceux qui m’entouraient, nous ne formions plus qu’un ; pour moi c’était ça que voulait dire communier – ce qu’on me répétait quand je n’étais pas assez attentive au catéchisme – m’unir avec les autres et avec Dieu en une même substance, un même coeur, un même élan vers l’amour et la paix. C’est sans doute un peu naïf ce que je dis là mais c’était vraiment ça que je ressentais. La paix, surtout, la paix qui s’emparait de moi et me submergeait, me laissant dans un état de bien-être si intense, si profond… Enfin je ne sais pas si la paix peut submerger, ce n’est peut-être pas le bon mot, je devrais dire «m’enveloppait»: c’est plus doux, plus tendre, plus délicat. Aujourd’hui encore, quand j’ai la tête trop pleine, ou quand je suis en colère, ou au désespoir, il me suffit d’entrer dans une église pour retrouver aussitôt une parfaite sérénité, un calme immédiat, une sorte de vide mais qui n’est pas un manque, un trou en moi, non, c’est quelque chose qui m’emplit au contraire, c’est une paix intérieure, que plus rien n’est en mesure de troubler. Et plus l’église est grande, lumineuse, plus la musique – s’il y en a – est pure, profonde, plus j’ai le sentiment de m’élever vers Dieu. C’est idiot pourtant, je ne crois pas en Dieu. Enfin, parfois, je me demande… Ca m’arrangerait bien que Dieu existe, de temps en temps. Mais pour cette raison justement, je me méfie… On a vite fait d’y croire quand on en a besoin. Pourtant il m’est déjà arrivé de souhaiter vivre dans un couvent, rien que pour ce calme, cette paix, cette joie aussi, cette joie inexplicable qui me venait en chantant gloire à Dieu… Une immense allégresse, que je n’ai jamais ressentie autrement dans ma vie, sauf lorsque j’ai eu la certitude que mon fils allait revenir vivre avec moi, pour toujours. A ce moment-là, oui, j’ai pensé que Dieu existait, et qu’il était grand…
Vendredi 4 Novembre, au soir.
C’est son anniversaire aujourd’hui. Il a quatorze ans. Je l’avais encouragé à inviter quelques amis, après l’école, mais il n’a pas voulu. Après tout ce n’était pas plus mal… Nous l’avons fêté tous les deux, rien que tous les deux, au restaurant. Nous avons mangé vietnamien, je crois que ça lui a bien plu, lui qui est si difficile… Il avait un petit sourire de contentement, et quand je lui ai offert son cadeau, un baladeur, il a eu l’air ravi… Je ne sais pas si c’était une excellente idée, ce baladeur, pourtant, car maintenant il s’est enfermé dans sa chambre, à écouter de la musique, et il n’en ressortira pas ce soir… J’aurais bien voulu discuter un peu avec lui, c’est vrai, on n’en a jamais vraiment le temps; c’est ma faute aussi, je sais bien, j’ai un boulot très prenant, mais il faut bien qu’on se nourrisse…
Mardi 8 Novembre
Il ne m’a rien dit mais j’ai vite deviné, je commence à bien le connaître, mon petit homme. Je comprends sa colère, je l’aurais ressentie à sa place également, mais comment le lui faire comprendre? Moi aussi, enfant, j’ai été la cible des moqueries parce que ma mère avait un léger accent germanique, et certains enfants en profitaient pour bafouer mon amour- propre en l’imitant de façon grotesque. J’ai bien vu, à ton petit air buté, aux larmes de rage qui perlaient à tes yeux, qu’il avait dû t’arriver quelque chose de semblable… Mais je ne savais pas comment t’en parler, comment aborder le sujet, comment t’amener à me confier ta peine pour te soulager… Ah je m’en mords les doigts, ce n’est pas juste… Je te comprends si bien et j’ai l’impression que je ne peux rien faire, parce que tu te détourneras à la première tentative de ma part. Peut-être que tu te sens responsable ? Moi je me sentais responsable de la défense de ma mère, ça pesait sur mes épaules, peut-être qu’il y avait un peu de honte au fond qu’elle ne parle pas comme les autres mamans mais je prenais sur moi et je ne l’aurais montré pour rien au monde. Toi non plus tu ne le montreras pour rien au monde. Parce que tu ne sais pas que je te comprends et que je peux t’aider. Comment faire pour te l’apprendre? Je brûle de monter dans ta chambre, de te voir, de te secouer… A quoi je sers sinon? Je ne peux pas supporter de te voir souffrir. J’aimerais prendre pour moi toute ta peine et toutes tes souffrances à venir…
Samedi 12 Novembre
Hier il ma demandé pourquoi il n’avait pas cours et en quoi le 11 Novembre était un jour spécial. Quand je lui ai parlé de guerre, il a froncé les sourcils. Je ne sais pas ce que la guerre évoque pour lui. Moi, la guerre, je n’ai jamais connu pour de vrai, mais ma mère en parlait quelquefois à la maison. Elle ne supportait pas de voir des gamins jouer à la guerre. Elle en a tellement souffert, elle… Sa famille a dû fuir l’Allemagne quelques années après l’accession au pouvoir d’Hitler, parce que la situation devenait vraiment intenable pour eux. Pourtant, ma mère correspondait parfaitement au type de ce qu’ils appelaient des Aryens, elle avait des cheveux blonds très clairs, des yeux clairs aussi, qui hésitent entre le bleu et le gris: et elle a toujours eu le teint très pâle, teint dont, à mon plus grand désespoir, j’ai hérité. Elle était petite, encore, quand ils sont partis, c’était la plus petite de la famille. Mais elle en a vues des choses, avant qu’ils quittent leur pays… Elle a vu des Juifs se faire molester en pleine rue, elle a vu des flammes et du sang, de la haine, tellement qu’elle en fait encore des cauchemars aujourd’hui. Je sais qu’elle n’a pas eu une vie facile. Mon père l’aimait beaucoup, et il ne perdait jamais une occasion de le lui montrer. Il prenait toujours sa défense contre les paysans du village qui ne l’aimaient guère, elle, l’Allemande… Ils n’avaient rien compris, ces imbéciles, c’est elle qui s’était fait persécuter par les Nazis, certainement pas eux qui avaient passé la guerre à les ravitailler, mais non, ils sont tellement obtus, ils ne l’ont jamais acceptée. Pourtant, qu’elle était gentille avec tout le monde, comme elle faisait des efforts pour se sentir intégrée… Pour faire plaisir à mon père elle avait choisi de se convertir, au risque de se brouiller mortellement avec ses parents qui étaient très croyants. Elle aurait tout fait pour être agréable à son mari. Est-ce qu’elle l’aimait pour autant ? Il était bien plus âgé qu’elle, et pas du tout du même monde. Il ne connaissait que son village, elle avait traversé des fleuves, des plaines, et des montagnes… Je crois qu’elle se sentait en sécurité auprès de lui et qu’elle a eu beaucoup de chagrin quand il est mort. Elle a reporté toute sa tendresse sur moi, alors, mais moi aussi je suis partie, comme ma soeur, je l’ai laissée toute seule, abandonnée dans un univers hostile… Elle avait senti que j’étais en train de faire une bêtise, mais moi je croyais à l’amour, et puis je ne voulais plus vivre à la campagne… Nous n’avions pas d’argent, mais nous étions heureux. Lui il était riche, et puis il me parlait de son pays, et ça me faisait voyager… Il me promettait monts et merveilles, et moi j’avais envie d’y croire. J’aimais beaucoup ma mère, mais… Il fallait bien que je vive ma vie, non? Elle ne m’en a jamais voulu, elle a compris, et accepté. Qu’a-t-elle fait d’autre qu’accepter, dans sa vie, de toute façon? Je crois d’ailleurs qu’elle est parvenue à une forme de bonheur, surtout depuis qu’elle sait que j’ai retrouvé mon fils ; elle s’occupe des animaux, elle les aime et ils le lui rendent bien. En tout cas elle est sereine, elle possède le plus beau jardin du village, avec des fleurs magnifiques, elle a toujours eu des doigts de fée. Pas comme les paysans qui l’entourent, aux doigts empâtés, aux ongles cornés, crochus, tout usés et cassés… Il faudra que je fasse un effort pour aller lui rendre visite, à Noël, même si c’est loin et fatigant. Elle m’accueille toujours avec joie. Sans me poser de questions, sans me faire jamais de reproches de ne pas être venue plus tôt, d’avoir débarqué sans crier gare… Elle est fidèle, patiente, et discrète. Mais toujours pleine d’amour à donner…
Vendredi 18 Novembre
Je me sens vide. Désespérément vide. Je n’ai envie de rien faire. Je suis incapable de rien faire de toute façon. J’ai encore à peine assez de courage pour me retenir de prendre une cigarette. Dormir… je suis fatiguée sans doute mais dormir n’est pas la solution. Ca m’a pris il y a quelques jours, et ça ne me lâche plus. Je me sens nulle, mollassonne. J’ai toujours eu horreur des gens mous, et en ce moment je le suis plus que personne au monde, je suis tout juste capable de faire mouvoir mon stylo sur la feuille. Je me dégoûte. Il y a plein de choses magnifiques à faire sur terre, et je ne suis pas capable d’en faire une seule. J’ai l’impression de m’être trop donnée, et de n’avoir plus aucune énergie. Je me suis battue pendant des années pour récupérer mon fils, et maintenant qu’il est là… Il y a sûrement des tas de choses à faire pour qu’on s’amuse ensemble, qu’on se sente complices… Je ne suis pas foutue d’en trouver une seule convenable ! J’ai essayé de lui raconter les mêmes histoires que celles dont j’ai été imprégnée durant mon enfance, les histoires de la Bible notamment, mais pas de façon didactique, pour lui faire partager quelque chose qui vient de moi et que je connais bien… Que je suis idiote, bien sûr qu’il n’était pas prêt à les écouter, moi qui croyais qu’il me supplierait de parler, parler encore, comme je faisais quand j’avais son âge, je me suis heurtée à un mur d’indifférence, pire même, à de l’hostilité… Peut-être même qu’il a pris ça comme une agression, parce qu’il est d’une autre culture, et s’imagine que je veux la lui faire oublier… Maintenant je me sens vide, vidée, je n’ai plus d’idées, plus d’horizon. Je ne sais pas par où commencer, je ne sais même pas comment m’occuper de moi-même… Le ciel est limpide, il a fait beau toute la journée, je râlais de ne pas pouvoir sortir, me laisser caresser par le Soleil, fermer les yeux, mais je me consolais en pensant que j’avais trop de boulot pour ça, que je ne pouvais pas me permettre de perdre une minute. Je n’ai rien fait. Une foule de pensées traversait mon esprit, mais je n’ai rien fait, rien de rien. Et le voici qui devient apathique, mon pauvre cerveau dégénéré… Parfois je me demande si j’exige trop de moi-même, et si c’est pour ça que je me retrouve dans des états pareils. Mais alors, une fois que j’y suis parvenue, je pense tout au rebours que je n’exige pas assez, que je me traîne, que je pourrais au moins prendre un balai, ce n’est pas difficile, mais je n’ai même pas assez de volonté pour m’ordonner de me lever et de le prendre, ce fichu balai. Je suis une larve. Pire qu’une larve: une chose. Une chose se laisse manipuler, n’a pas de volonté justement. Je mérite bien mon sort. Je ne mérite rien du tout. Je me fais horreur. Et plus je me fais horreur et moins j’ai de volonté. Et moi qui me targue d’avoir surmonté toutes ces années de douleur grâce à ma volonté…
Mercredi 23 Novembre
C’est peut-être quand on se trouve dans cet état-là qu’on a la tentation de se suicider. Maintenant que j’en suis sortie, il me semble que j’y vois plus clair, que je commence à comprendre… Jusqu’à présent je n’avais jamais compris pourquoi elle s’était donnée la mort.
Peut-être que je n’avais jamais vraiment cherché, non plus, comme je ne l’acceptais pas. Comment peut-on sauter par la fenêtre alors qu’on a seize ans et apparemment tout ce qu’il faut pour être heureuse? Bien sûr, il ne m’a jamais traversé l’esprit que le bonheur ça ne correspondait pas forcément à une somme de choses, une liste de courses à laquelle il ne manque rien. Cette idée me vient seulement maintenant. Mais tout de même… Qu’est-ce qui a bien pu la conduire à gâcher toute une vie, une vie qui recelait tant de promesses, des talents qui suscitaient l’admiration de toutes et de tous… C’est cela, surtout, qui m’a révoltée. Elle aurait pu accomplir tant de belles choses, faire le bonheur de tant de gens qui l’adoraient, faire le sien pour commencer… Non, elle a choisi de disparaître, en un instant, en franchissant ce grillage dont on nous défendait même d’approcher, petites. La veille encore, nous avions joué ensemble, elle avait ri je m’en souviens bien, même si, peut-être, elle avait un air un peu triste… Je ne sais plus. Mais j’étais à mille lieues de me douter qu’elle, ma meilleure amie, allait dès le lendemain me jouer un pareil tour. Je l’ai vue dans son cercueil, froide, inerte, je ne pouvais toujours pas le croire. J’ai demandé à ma mère si elle ne se réveillerait plus… A seize ans, bien sûr qu’on sait que les morts ne reviennent pas, mais on n’arrive pas à l’accepter. Moi en tout cas j’étais affolée, je voulais la secouer, je criais je crois, je ne sais plus trop, on a dû me gifler, et après je ne me rappelle plus. Enfin si, les jours d’après, les mois, les années après, je ne m’en souviens que trop bien… Peut-être que si on m’avait expliqué je me serais résignée, mais personne ne pouvait me fournir d’explications. Alors j’avais l’impression qu’elle était morte pour rien. Qui sait si elle n’avait pas perdu l’équilibre? Tout le monde me disait qu’elle avait choisi, mais je restais incrédule parce que ça me semblait totalement absurde. En même temps, j’étais désespérée et pleine de rage, submergée par un terrible sentiment d’injustice. Quoi, seize ans, seize misérables petites années, et pouf, tout s’arrête, comme ça, d’un seul coup, comme s’il n’y avait rien eu auparavant. Imaginez un athlète qui se fige soudain, instantanément, au plus fort de sa course. C’est impensable. Ca défie les lois de l’entendement. Alors, j’allais sur sa tombe et je lui demandais inlassablement «Pourquoi, pourquoi, pourquoi… » Mais peut-être qu’elle n’était pas au plus fort de sa course, peut-être… qu’elle avait senti une crampe, une crampe tellement forte qu’elle l’empêchait de tenir debout… Et l’idée avait jailli, comme ça, dans sa tête. Comme elle a jailli dans la mienne, il y a quelques jours… Rien de tel que de ressentir, de vivre la même chose pour comprendre. Se sentir vide.. sans but… Qui sait, peut-être que c’était pour ça après tout… Happée par le vide, jusque dans sa mort… Il lui a suffi de faire un pas. Un petit pas qui n’a pas trouvé d’appui… Dans un sens, elle a eu du courage de le faire. Du courage mais pas d’orgueil… Moi, il me semble que c’était une forme d’abdication de sa part. L’aveu d’une défaite… Je ne crains pas trop de suivre son exemple, si un jour cette terrible impression me revient, car je suis trop orgueilleuse. Pour sauter, il faudrait que je reconnaisse que d’une certaine façon, j’ai perdu. Et je déteste par-dessous tout perdre. Echouer, je ne supporte pas cela. C’est quelque chose de tellement humiliant… Petite déjà, j’étais horriblement mauvaise perdante. Je trépignais, je devenais agressive lorsque je me faisais battre, à quelque jeu que ce fût. Je ne pouvais pas me résoudre à perdre alors que j’avais fait tant d’efforts pour gagner… C’est un vilain défaut, sans doute, mais c’est aussi ce qui en bien des occasions m’a permis de tenir. Lorsque j’ai commencé quelque chose, je ne l’abandonne pas. Lorsque je me fais voler mon fils, je mets tout en oeuvre pour le récupérer… Et ça marche, la preuve, puisqu’il est revenu vivre auprès de moi. Peut-être que je le dois, dans un sens, à mon amie, à sa mort, qui a avivé en moi cette flamme de la révolte, ce refus face à tout ce qui peut venir détruire trop brutalement quelque chose de si beau, de si bien commencé…
Lundi 28 Novembre
Il a parfois des réactions qui me surprennent. Ainsi, l’autre jour, dans la rue, avisant un mendiant, il est allé lui porter le petit pain qu’il était en train de manger. J’ai été émerveillée par ce geste simple et si spontané, qui montre comme il a bon coeur. C’est pourquoi, hier, dans le parc, je ne me serais jamais attendue à ce qui s’est passé. Deux petits garçons se promenaient avec leur mère, des gens modestes visiblement, et sans doute des immigrés. Ils se sont arrêtés à une aire de jeu, où nous étions assis, et se sont mis à jouer avec un ballon. La mère les surveillait de loin, mais ne les regardait pas en permanence car elle discutait avec une autre femme, qu’elle venait apparemment de rencontrer. Moi-même je me suis absentée un instant pour aller chercher une boisson chaude, le laissant seul sur le banc face aux deux petits garçons. C’est donc naturellement vers lui, vers cet adolescent qui ressemblait à un grand- frère, que se sont tournés les deux gamins lorsque leur ballon a atterri dans un buisson, où ils étaient incapables de le récupérer tout seuls… J’ai vu la scène de loin, en revenant, avec mon café brûlant dans la main, et j’ai pensé qu’il allait sans hésiter leur donner un coup de main. Mais il est resté à sa place, il m’a semblé que son visage se durcissait, peut-être leur a-t-il répondu quelque chose mais je n’ai pas pu entendre. J’ai cru qu’il n’avait pas compris ce que voulaient les deux enfants, car ils m’avaient paru parler dans une langue inconnue et sans doute n’avaient-ils pas formulé la question en français ; je m’apprêtais donc à accélérer le pas pour débloquer la situation lorsque j’ai vu les petits garçons éclater bruyamment en sanglots, et mon fils se lever et s’éloigner d’un air excédé. Stupéfaite, je lui ai demandé lorsqu’il m’a rejoint ce qui était arrivé, pourquoi il ne leur était pas venu en aide… «Ce sont mes ennemis », a-t-il lâché sans desserrer les dents, «qu’ils ne comptent pas sur moi pour les aider.» Les ennemis de qui, de quoi, ces deux gosses qui jouaient au ballon? Comment lui qui a si bon coeur pouvait-il proférer des paroles aussi absurdes, aussi vides de sens, plutôt que de se précipiter pour leur rendre leur jouet et leur redonner ainsi le sourire ? Je n’ai pas obtenu plus de détails ; je crois juste que c’est à la langue que ces enfants ont employée qu’il les a reconnus pour des « ennemis» et qu’il leur a si grossièrement tourné le dos. Enfin, en temps normal, je suis sûre qu’il aurait été chercher le ballon dès que les petits le lui auraient demandé. Alors qu’est-ce qui lui a pris ? Je ne sais pas si je dois rire tant sa réaction est absurde ou me fâcher, oublier cet incident pour ne retenir que son geste de solidarité envers le mendiant ou bien l’inverse ? Je me sens parfois si désorientée avec lui, alors que d’autres fois il est ouvert, causant, plein de curiosité et de vivacité, comme tout adolescent de son âge. Vraiment parfois je ne sais pas du tout comment m’y prendre, et comment réagir à des situations comme celle-ci… Je ne sais même plus trop… ce que je dois penser de lui… C’est pourtant mon fils…
Dimanche 4 Décembre
Je n’ai jamais su choisir. Entre deux choses, je veux toujours obtenir la meilleure, et finalement, je n’obtiens rien du tout. Ou la pire. Ca a commencé avec les gâteaux. Enfant, j’allais souvent en compagnie de ma mère acheter des gâteaux. Lorsqu’elle me demandait ce que je voulais pour mon goûter, j’hésitais longuement, contemplant tour à tour chaque friandise, ne sachant pas laquelle ferait le plus plaisir à mon palais. Pendant ce temps la boulangère s’impatientait, ma mère devenait nerveuse, et finalement je disais n’importe quoi, pas du tout ce que j’aurais préféré. Mon plaisir était encore plus gâché par les regrets qui m’assaillaient, au souvenir des délices qui m’étaient passés sous le nez. Il eût mieux valu pour moi ne jamais avoir pénétré dans la boulangerie. Quand je suis tombée amoureuse, au lycée, ça a été pareil : ils étaient copains tous les deux, ils avaient l’un comme l’autre tout pour plaire, et je ne savais pas lequel choisir. Ce n’était pas afin de ne pas les diviser que je ne me décidais pas, car leur amitié était assez forte pour y résister ; mais je craignais d’avance de découvrir que mon choix était le mauvais, et de ne pas savoir comment faire demi-tour. La question ne s’est pas posée puisqu’ils ont fini tous les deux par se lasser et par se trouver d’autres belles. J’ai ressenti à ce moment-là tant de colère contre moi-même, j’étais si écoeurée d’avoir ainsi tout foutu en l’air, que je me suis promise de ne plus jamais faire la difficile. C’est en grande partie pour cela aussi que je l’ai suivi, quand il m’a fait la cour, contre l’avis de ma mère. J’avais pourtant bien le temps d’attendre. Mais je suis comme ça, je passe toujours d’un extrême à l’autre, sans pouvoir me fixer un juste milieu. Au fond j’ai parfois l’impression que ma vie est une suite de conneries parce que je suis, et reste, en dépit de toute ma bonne volonté, incapable de choisir…
Samedi 10 Décembre
Comme on a ri lui et moi. Il y avait deux vieux qui s’embrassaient sur un banc, comme on a ri, comme c’était comique à voir. Ce n’est pas que je me moque de tous les vieux qui s’embrassent. Au contraire, c’est touchant, deux personnes qui s’aiment encore, qui s’aiment toujours, malgré le temps. Mais là, vraiment, on aurait dit un remake grotesque de Pretty Woman ou je ne sais quel film américain du même style, qui font palpiter les coeurs romantiques. Au lieu de deux jeunes héros fougueux – bien sûr, on peut discuter de l’intérêt de ce genre de film, mais les histoires d’amour comme celle-là, quand même, c’est toujours beau – au lieu donc de deux jeunes gens sveltes, gracieux et pleins de charme, brûlés par une passion dévorante et sublime, voilà que nous avions sous les yeux deux petits vieux tout rabougris, rougeauds, lui bedonnant comme ça n’est pas permis, elle avec des cheveux gras d’une couleur pas très franche, adepte inconditionnelle du bigoudi, qui se baisotaient à qui mieux-mieux, soufflaient, suaient, d’une maladresse incroyable, mais avec plus d’énergie que s’ils avaient eu vingt ans. Franchement – oui je sais bien, il n’y a pas d’âge pour s’aimer, il n’y a pas de raison non plus pour que seuls les jeunes aient le droit de démontrer bruyamment leur amour en public – mais franchement, il faut avouer qu’ils avaient l’air ridicule. Allons, un peu de dignité, quoi, un peu de goût tout au moins. Je me pinçais les lèvres pour rester sérieuse quand je l’ai entendu rire à côté de moi, d’un rire franc, naturel, un rire gai enfin, un rire d’enfant. Un fou rire quoi mais pur, gentil, câlin. Alors je me suis sentie gagnée par sa gaieté, j’ai commencé à sourire, puis j’ai laissé échapper un petit rire discret, les coins de ma bouche se sont élargis et j’ai ri, ri, ri comme jamais je n’avais ri depuis tant d’années; et plus nous nous regardions et plus notre rire s’accentuait, et nous en pleurions, sans plus savoir pourquoi, c’était si bon, si bon… Quand enfin nous sommes à peu près parvenus à nous calmer, pour notre malheur, notre bonheur, je ne sais plus, les deux petits vieux se sont levés, vexés sans doute d’être la cause d’une telle hilarité, et se sont éloignés de leur démarche claudicante, qu’ils voulaient digne certainement, mais qui n’était digne que d’une scène de Guignol, lui entraîné par le poids de son ventre, le pantalon froissé, les pieds en dedans, et elle le suivant sur ses grosses jambes de son petit pas de souris, son rouge à lèvres vermillon bavant sur le menton, qu’elle avait triple, et ses yeux jaunes tout écarquillés nous regardant avec un air de méchanceté si puéril que notre fou rire, presque éteint, est reparti de plus belle. Mais je ne riais même plus de ces deux polichinelles, je riais de le voir rire, mon fils, aux belles dents éclatantes, les dents de ma mère, rire comme s’il n’y avait rien eu avant, comme s’il n’existait rien au monde que la joie, la gaieté, l’insouciance… Lui qui est toujours si sérieux, austère, comme si l’on avait fourré trop de choses graves ou pesantes dans sa tête, lui qui d’ailleurs m’a toujours semblé témoigner une certaine déférence à l’égard des personnes âgées, il riait du rire de l’innocence, comme on a dû rire aux commencements du monde. J’étais émerveillée. Nous n’avons plus rien dit après mais qu’importe ? Le rire fait parfois passer bien plus de choses que les paroles. Et tant pis pour les petits vieux. Moi aussi on m’a toujours appris le respect envers les personnes âgées mais quoi, ils n’avaient qu’à savoir se tenir, ces deux-là!
Jeudi 15 Décembre
Il part demain… Demain déjà ? Je ne peux pas l’empêcher, il a le droit de revoir son père. D’ailleurs je n’ai aucune raison de m’inquiéter. Il revient d’ici la fin des vacances. Il n’aura pas changé d’ici-là, tout de même ! Deux semaines, ce n’est rien. Je ne les verrai même pas passer. Et j’aurai enfin le temps de souffler, j’en ai bien besoin. Si ça se trouve, lui, il va s’embêter en attendant. Je suis sûre que la vie qu’il mène ici va lui manquer. Enfin, nous n’avons pas le choix, ni moi ni lui non plus. Mais deux semaines, ça passe si vite, il sera bientôt de retour…
Dimanche 18 Décembre
Je me sens seule, seule… Pourquoi n’a-t-il pas téléphoné? Il m’avait promis qu’il m’appellerait, lui il peut me joindre alors que moi je ne peux pas, enfin j’ai son numéro, c’est vrai, mais je ne peux pas appeler, c’est plus fort que moi, si jamais je tombais sur lui, cette voix haïe, non je ne veux plus avoir à l’entendre. Et puis je ne veux pas quémander, je ne suis pas non plus une mendiante, quoi. S’il n’appelle pas il n’appelle pas un point c’est tout. Je ne comprends pas que ça puisse me rendre malade de ne pas le voir pendant deux semaines alors que j’ai vécu sans lui durant des années… Un peu de courage, bon sang, ma vieille. J’ai horreur de gémir sur moi-même et je fais cela tout le temps. Il faudrait que je relise tout ce que j’ai écrit, certainement j’aurais des surprises… C’est un enfant, après tout, un enfant ça a plein de choses dans la tête, il a pu oublier… Mais c’est ça qui me terrifie, au fond : qu’il ait déjà oublié tout ce qu’il a péniblement appris ici pendant ces quelques mois, qu’il soit repris, happé par… par son ancien milieu, son ancien mode de vie, tout ça… Je n’aurais jamais dû le laisser repartir. On était bien tous les deux, non ? Il commençait, me semble-t-il, à… comment dire, à sortir un peu de la coquille qui l’emprisonnait et moi aussi, je m’étais mise à faire craquer un peu la coquille que j’avais autour de moi, en tout cas dans les yeux. Je me fais peut-être des idées, deux semaines ce n’est pas suffisamment long pour qu’une influence même néfaste se fasse sentir sur lui, il n’y a vraiment rien à craindre, je suis une idiote.
Dimanche 23 Mars
Pas suffisamment long sauf s’il s’agit simplement de réveiller quelque chose de profondément ancré en lui… Un enfant c’est de la pâte à modeler. Ca prend la forme qu’on veut. Seulement après ça durcit… Je n’ai pas été là quand il a fallu lui donner une forme, ou au moins par quelques gestes adroits esquisser une silhouette ; maintenant c’est dur, j’ai beau taper dessus ça ne sert plus à rien. De temps en temps un petit éclat saute, mais c’est superficiel. C’est eux qui s’en sont chargés, là-bas, de le modeler. Le problème, ce n’est pas ce qu’on lui a foutu dans la tête… Le problème, c’est qu’on lui a fermé l’esprit, qu’il ne laisse à présent rentrer au goutte-à-goutte que ce qui vient renforcer ce qu’il y a déjà à l’intérieur. Bref on l’a manipulé et il est trop tard pour renverser la tendance. Le plus cruel, ce n’est pas de le voir ainsi fermé, c’est de le voir malheureux… De le voir malheureux sans pouvoir rien faire. Je crève d’amour pour lui, et je ne peux rien faire… Pourtant, il me ressemble beaucoup ; je sais, je comprends tout, c’est comme si je le voyais d’en haut tout en étant très proche de lui, tellement proche de lui, mais j’ai les mains liées… Nous passons à côté l’un de l’autre. Et il n’y a rien à faire. Rien à faire. Il est là devant moi, mais je n’ai pas de prise, pas d’influence… Revient le vieux et douloureux cauchemar, celui du mur d’escalade, pas de prise, ou que des trop dures, et mes doigts dérapent, et je panique, et c’est la chute vertigineuse… Ou alors, pire, c’est le bord d’une falaise, mes doigts glissent inexorablement, mais lentement, très lentement, pour que j’aie le temps de savourer mon impuissance. C’est comme s’il était dans une secte. Je l’ai récupéré physiquement, sans doute, mais pas par l’esprit. J’ai échoué. J’ai perdu. Que faire maintenant ? A quoi me raccrocher ? Croire? Croire en quoi ? Les effets du temps ? Non, le temps est un ennemi, il m’a torturée, il m’a pris mon fils, il ne me le rendra pas. Mourir ? Non plus, c’est trop facile, c’est trop bête. Vivre alors ? C’est moins drôle et c’est plus long, disait je ne sais plus qui. Mais vivre sans envie, sans appétit, est-ce vivre ? Je n’ai plus de chimères dans lesquelles me réfugier. N’importe. J’en réinventerai, encore et toujours, parce qu’elles sont ma seule nourriture…
