<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	xmlns:georss="http://www.georss.org/georss" xmlns:geo="http://www.w3.org/2003/01/geo/wgs84_pos#" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/"
	>

<channel>
	<title>Juliette Rebello &#187; Nouvelles pour ceux qui ont le temps</title>
	<atom:link href="http://julietterebello.wordpress.com/category/nouvelles-pour-ceux-qui-ont-le-temps/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>http://julietterebello.wordpress.com</link>
	<description>Nouvelles et romans écrits par Juliette Rebello</description>
	<lastBuildDate>Thu, 07 Aug 2008 18:41:54 +0000</lastBuildDate>
	<generator>http://wordpress.com/</generator>
	<language>fr</language>
	<sy:updatePeriod>hourly</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>1</sy:updateFrequency>
	<cloud domain='julietterebello.wordpress.com' port='80' path='/?rsscloud=notify' registerProcedure='' protocol='http-post' />
<image>
		<url>http://www.gravatar.com/blavatar/22964a0def777a9bca943f03b93c5a6d?s=96&#038;d=http://s.wordpress.com/i/buttonw-com.png</url>
		<title>Juliette Rebello &#187; Nouvelles pour ceux qui ont le temps</title>
		<link>http://julietterebello.wordpress.com</link>
	</image>
	<atom:link rel="search" type="application/opensearchdescription+xml" href="http://julietterebello.wordpress.com/osd.xml" title="Juliette Rebello" />
		<item>
		<title>Impuissance (nouvelle)</title>
		<link>http://julietterebello.wordpress.com/2008/07/19/impuissance/</link>
		<comments>http://julietterebello.wordpress.com/2008/07/19/impuissance/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 19 Jul 2008 12:46:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour ceux qui ont le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Vieux écrits]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://julietterebello.wordpress.com/?p=20</guid>
		<description><![CDATA[Samedi 25 Septembre
C’est aujourd’hui. Je vais enfin le revoir. Après tant d’années&#8230; Comment sera-t-il? Parviendrai-je même à le reconnaître ? Je n’ai qu’une photo. Une si petite photo. Toute jaune, toute racornie à présent, mais si précieuse. Il avait six ans, des boucles toutes blondes, des joues à croquer et un sourire d’ange&#8230; II n’a [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=20&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Samedi 25 Septembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">C’est aujourd’hui. Je vais enfin le revoir. Après tant d’années&#8230; Comment sera-t-il? Parviendrai-je même à le reconnaître ? Je n’ai qu’une photo. Une si petite photo. Toute jaune, toute racornie à présent, mais si précieuse. Il avait six ans, des boucles toutes blondes, des joues à croquer et un sourire d’ange&#8230; II n’a pas changé, j’en suis sûre. Un peu, peut-être, physiquement ; il aura l’air d’un vrai petit homme maintenant&#8230; Est-ce qu’on a pris soin de ses boucles soyeuses, pendant tout ce temps ? Est-ce qu’on a pensé à lui mettre de la crème, pour protéger sa peau fragile ? Il n’y avait que moi pour lui en mettre; même Samia, sa nourrice, qu’il aimait tant, eh bien il ne supportait pas qu’elle lui masse le visage parce que ses ongles mal coupés ne manquaient jamais de l’écorcher. Très gentille et serviable, cette pauvre fille, mais aucune délicatesse&#8230; Quant à son père, enfin son père&#8230; son géniteur tout au plus, même pas fichu de savoir quelle crème il fallait utiliser. Si ce n’est pas une preuve qu’il est incapable de s’occuper de lui, ça&#8230; Une fois, je l’ai retrouvé braillant à qui mieux mieux parce que sa peau le démangeait; elle était toute rouge, gonflée, et devait atrocement le faire souffrir, le pauvre enfant&#8230; Cet imbécile s’était bien évidemment trompé de produit, à croire qu’il ne savait pas lire. J’ai dû emmener le petit en urgence chez son dermatologue, pendant qu’il ricanait de me voir si inquiète. Le monstre&#8230; En sept ans, pas une photo, rien ! Enfin si, mais on ne peut pas appeler ça une photo, ce petit bout de papier avec une image toute floue, où l’on distingue à peine mon petit lapin&#8230; Seigneur, parviendrai-je à le reconnaître? M’avoir laissée presque sans nouvelles, comme ça, pendant des années&#8230; Mais si, bien sûr que je le reconnaîtrai. Même s’il a à présent des cheveux tout raides, bruns, la peau abîmée, mon bébé&#8230; Je laisserai parler mon coeur. Un coeur de mère parle toujours, non ? Il me sautera dans les bras. Comme quand il était petit, quand il se ruait sur moi en riant aux éclats, et nous roulions sur le tapis, cet horrible tapis vert que m’avait offert la tante de&#8230; Heureusement que je ne le reverrai plus celui-là. Plus jamais, non, jamais. Dire qu’il n’a même pas voulu respecter l’arrêt du tribunal, le misérable. Après sept ans de combat acharné, me heurter à un refus de sa part&#8230; Ils ne respectent même pas la loi dans son pays de barbares. Lui de toute façon il ne l’a jamais respectée&#8230; Il s’est toujours imaginé que tout lui était permis. Tout. Comment ai-je pu&#8230; mais comment ai-je pu un jour l’aimer ? J’étais jeune, bien sûr, c’est ce qu’on se dit systématiquement en guise d’excuse. D’accord, et après ? Comment ai-je pu m’aveugler à ce point ? Et pourquoi ne l’ai-je pas quitté quand j’ai vu qu’il me rendait si malheureuse&#8230; Je l’ai aperçu, un jour, au bras d’une&#8230; Une&#8230; Une grande nunuche à talons&#8230; Elle était plus jolie que moi peut-être? Mais je lui avais tout donné, tout donné, tout donné. Tout sacrifié. Que pouvait-il souhaiter de plus? Il m’a tout pris, lui. Et il voulait me voler ce qui m’est le plus cher&#8230; Il a réussi&#8230; Il a presque réussi à me le subtiliser à jamais&#8230; Mais la chance tourne parfois mon ami. On ne fait pas toujours ce qu’on veut&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Mais ce taxi qui n’arrive pas! J’avais bien dit trois heures au téléphone. Il va m’entendre&#8230; Et qu’il ne vienne pas m’alléguer qu’il y avait des bouchons. Il ne doit pas y avoir de bouchons pour mon fils adoré. Plus d’obstacles&#8230; Il n’a qu’à se débrouiller de toute manière&#8230; Je ne sais pas, moi, un taxi ça connaît des raccourcis, des petites rues où personne ne passe&#8230; Je ne vais pas arriver en retard tout de même. Pas aujourd’hui&#8230; Mon Dieu que j’ai peur, je n’ose même pas me relever pour téléphoner à nouveau à cette maudite agence de taxis, tellement je sens mes jambes flageoler, prêtes à me lâcher elles aussi&#8230; Mais il va venir oui ou non? Ah j’entends un klaxon&#8230; Difficile de savoir si&#8230; On sonne, oui, c’est bon, j’arrive, j’arrive&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Samedi 25 au soir</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il est là. Dans sa chambre. Crevé, naturellement, le pauvre petit&#8230; Enfin petit&#8230; Il est presque plus grand que moi maintenant. Treize ans, vous pensez&#8230; Il&#8230; il a tellement changé, ce n’est plus le petit garçon de mon souvenir. Mais il est toujours aussi beau, d’ailleurs, il ne ressemble pas du tout à son père. Ses grands yeux, même s’ils sont noirs, c’est de moi qu’il les tient évidemment ; les cheveux ont foncé, certes, mais ils ont toujours des reflets dorés qui me rappellent les longs cheveux blonds de ma mère. Pauvre enfant ! Il doit être exténué. On ne se rend pas compte de la fatigue d’un tel voyage, à treize ans en plus&#8230; I1 devait être intimidé, aussi. On n’a pas trop parlé. Oh, mais il se souvient de moi, c’est même lui qui est venu vers moi, à l’aéroport. J’ai vu cet adolescent s’approcher à pas lents, et mon coeur s’est mis à battre, mais à battre&#8230; Impossible d’arrêter ces folles palpitations. Sept ans ! Combien de fois l’ai-je imaginé, ce moment, dans mes rêves ? Nous courrions l’un vers l’autre, en tendant les bras&#8230; Nous n’avons pas couru mais c’était tout comme. L’émotion me figeait sur place, c’est tout&#8230; Je n’ai pas pleuré non plus&#8230; Trop de larmes ont coulé, sans doute, depuis qu’il est parti, il ne m’en reste plus guère. Mais si, que dis-je, je suis en train de sangloter et je renifle même, moi qui déteste ça. Je suis toujours décalée, mais les larmes sont bien là. Lui aussi, sans doute, il pleure à présent&#8230; Brave petit, il voulait me montrer qu’il était devenu un homme, alors il a attendu d’être seul pour se laisser aller. Certainement il était tendu, crispé, il avait peur, peut- être, d’être rejeté&#8230; Il n’a pas souri. D’anxiété&#8230; Il ne savait pas quoi dire, moi non plus. A-t-il bien compris que je l’aime ? Je vais lui dire, je vais le rassurer, tout à l’heure au dîner&#8230; Nous pouvons parler tout notre soûl, cette fois, sans retenue. Je lui ai préparé un bon repas, je suis sûre qu’il est affamé, il va dévorer&#8230; D’ailleurs, je vais aller l’appeler à table, il doit avoir eu le temps de récupérer un peu et de défaire ses bagages.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche 26 Septembre, au matin</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il n’a rien mangé ! Enfin presque, il a picoré dans son assiette, et en a laissé les trois quarts&#8230; Je ne comprends pas, je ne l’avais jamais aussi bien réussi, ce gratin, et le dessert aussi, pour une fois. La crème anglaise était parfaite, ni trop fade, ni trop sucrée. Pourtant, je n’ai aucun talent de cordon bleu, c’est le moins qu’on puisse dire&#8230; Que vais-je en faire, maintenant, je ne peux pas garder tout ça&#8230; Bah, jetons-le, une fois n’est pas coutume. Suis-je bête, je n’avais pas pensé qu’il aurait le ventre serré ! Toute à mon plaisir égoïste&#8230; Il dort encore, je n’ose pas le réveiller. Il est tard, bien sûr, le décalage horaire a dû le perturber&#8230; Il faudra pourtant qu’il se lève tôt, demain. Je l’emmène à l’école à sept heures et demie. Le principal a bien voulu le prendre, il rattrapera facilement le retard, d’ailleurs il parle très bien français; c’est l’impression qu’il m’a faite en tout cas d’après les quelques mots que nous avons échangés. Et cet après-midi&#8230; Je l’emmènerai au parc. Nous nous amuserons à nourrir les cygnes&#8230; Ils me connaissent bien, maintenant, ils n’ont plus peur de moi. A qui pourraient- ils faire du mal de toute façon? Ils sont si beaux, si purs, si majestueux&#8230; D’une blancheur presque trop éclatante. Comme ma robe de mariée&#8230; Elle était blanche, elle aussi, si blanche qu’elle en faisait mal à l’oeil. Mais belle, belle à vous couper le souffle, elle semblait promettre tant de bonheur&#8230; Je me prenais pour Cendrillon; mais minuit a sonné trop vite&#8230; Nous nous promenions, avant notre mariage, main dans la main&#8230; Nos études, nous n’y pensions pas, nous nous en moquions. Rien ne comptait que notre amour&#8230; Quel gâchis, mon Dieu, qu’avez-vous fait de nos espérances? Ce qui brille est dangereux, hélas, je l’ai compris trop tard&#8230; Mais quoi, j’avais envie d’être heureuse. N’avais-je pas droit à ma place au soleil, comme tous les autres ? Il était si tendre son sourire. Il me chavirait le coeur&#8230; Non, je ne regrette pas ces moments, mais je n’aurais pas dû l’épouser. Si j’avais su&#8230; Mais si nous ne nous étions pas mariés, jamais il n’aurait accepté de me faire un enfant. Je n’aurais pas eu mon petit ange&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche 26 Septembre au soir</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il faut lui laisser le temps de s’habituer. Oui, bien entendu, il faut lui laisser le temps de s’habituer. Après tout, il a vécu sept ans dans un pays où les femmes sont voilées&#8230; Là-bas, il avait ses repères, ses habitudes; tout doit lui sembler tellement différent ici&#8230; C’est ce que j’ai essayé d’expliquer à la dame, mais elle ne voulait pas m’écouter. Elle a pris mon fils pour un malappris. Ce n’est pas un malappris! Quelle femme obtuse, comme s’il avait traumatisé sa petite fille&#8230; Elle n’avait qu’à ne pas la laisser traîner à moitié nue, aussi, à neuf ou dix ans ça ne se fait plus&#8230; C’est vrai qu’il faisait chaud, cet après-midi. Mais même quand il fait chaud, là-bas, les femmes sont très couvertes&#8230; Il n’a pas l’habitude, c’est tout&#8230; Et puis l’énervement, l’appréhension accumulés depuis quelques jours, c’est tout à fait normal, c’est pour ça qu’il a froncé les sourcils et qu’il s’est mis à crier; bien sûr, en arabe, la fillette a eu peur, elle est allée pleurnicher chez sa maman comme font toutes les fillettes, et voilà ce n’est pas bien grave. Il s’est excusé, de toute façon. De mauvaise grâce, certes, mais il faut lui laisser le temps&#8230; Je lui ai expliqué qu’ici, ce n’est pas choquant de voir des cheveux nus, des jambes nues, même le nombril à l’air comme cette gamine ça devient de plus en plus courant&#8230; « Elle est impudique, m’a-t-il répondu, elle l’a fait exprès.» Il avait l’air offusqué, je n’ai pas voulu le brusquer. J’ai cherché à le convaincre par d’autres moyens, en lui montrant un gamin torse nu: «Celui-là aussi, il est très peu vêtu, pourtant ça ne te dérange pas ? ». « Ce n’est pas pareil, lui c’est un garçon. », m’a-t-il répliqué d’un ton agressif. Encore une idée stupide que son père a dû lui mettre dans la tête. Il a dû vivre dans une société très masculine, là-bas. Il était temps qu’il revienne, décidément&#8230; Qu’a-t-il pu lui raconter sur moi, ce monstre, à mon fils? Que je ne l’aimais pas, que je ne voulais pas de lui, que j’étais une mère indigne, certainement. C’est tout à fait son style. Mais désormais il ne pourra plus répandre son venin&#8230; Mon chéri, je te protège maintenant, je te montrerai comme il fait bon vivre ici, je te réchaufferai de mon amour, un amour que je suis seule à pouvoir te donner. Tu verras, on sera bien tous les deux&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Mardi 28 Septembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Deux jours qu’il va à l’école, et il a l’air de s’adapter. En tout cas, je l’ai vu sortir avec des copains, il ne semble pas isolé, exclu&#8230; Il ne parle pas trop, mais j’ai l’impression qu’il est plus détendu. Déjà il mange bien à présent, il en redemande même, c’est un progrès. C’est vrai que j’ai du mal à discuter avec lui&#8230; Ce n’est pas le petit garçon bavard que j’imaginais, mais sept ans ça ne se rattrape pas en quelques jours&#8230; Il ne s’est pas encore familiarisé, c’est tout. Mais je crois qu’il commence à bien m’aimer, il ne me sourit guère mais il a de petites attentions, comme ça, envers moi&#8230;. Ce week-end nous retournons au parc et je suis sûre qu’il poussera des cris de joie en me tenant par la main&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Mercredi 29 Septembre au matin</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il a déchiré le livre que je lui ai offert en cadeau! J’ai retrouvé des morceaux de pages à la poubelle. Pourquoi a-t-il fait ça?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Mercredi 29, au soir</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Je n’ai pas osé le lui demander. Il avait un visage fermé, en rentrant de l’école, à midi&#8230; Il est resté dans sa chambre tout l’après-midi, sans doute pour travailler. J’ai hésité à toquer pour lui proposer mon aide car il a sans doute un peu de mal avec ses devoirs, mais j’avais peur de le froisser&#8230; Un enfant se vexe si vite à son âge. Je suis passée par là, moi aussi. Je n’étais pas une très bonne élève, mais je m’appliquais&#8230; Ca me vexait de voir que ma grande soeur réussissait tout mieux que moi, sans effort. J’aurais bien aimé qu’elle m’aide un peu, parfois, mais j’avais honte de devoir quémander&#8230; Peut-être qu’il voudrait bien que je lui donne un coup de main, lui aussi, mais qu’il est trop fier pour venir me solliciter? Je n’ose pas, je ne sais pas ce qu’il faut que je fasse. Je ne le connais pas assez bien encore, j’ai peur de tout faire de travers&#8230; Je ne sais pas comment lui dire&#8230; tout ce que je voulais lui dire après cette longue absence, tout ce que j’ai ressassé pendant sept ans&#8230; Ca paraissait si facile, si évident ; mais maintenant les mots ne veulent plus sortir de ma bouche, ils n’y viennent même plus alors qu’avant ils se bousculaient dans mon esprit. Je ne comprends pas je devrais être folle de joie mais je me sens simplement fatiguée, sans énergie, un peu triste enfin non&#8230; pas triste mais il y a quelque chose&#8230; Je ne saurais pas vraiment le définir, quelque chose, comme un voile devant mes yeux qui atténuerait les couleurs&#8230; Pourtant elles sont magnifiques, les couleurs, ce sont celles de l’automne&#8230; C’est l’automne, peut-être, qui influe sur mon humeur, ça me fait souvent une drôle d’impression. Le tourbillon des feuilles, il ressemble au tourbillon dans mon coeur, c’est léger, plein de vigueur, entraînant et malgré tout&#8230; ça pèse étrangement, ça a quelque chose de douloureux, d’inquiétant aussi&#8230; Rien ne reste, tout s’envole, pour se reposer à nouveau et repartir de plus belle&#8230; Moi aussi je m’envole et je retombe, il en a toujours été ainsi. Je me sens légère parfois, et parfois si lourde&#8230; En ce moment par exemple, j’ai la tête lourde, je crois que je divague, je ferais mieux d’arrêter d’écrire&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Vendredi</span> 31<span lang="FR"> Septembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Cela va bientôt faire une semaine qu’il est ici. Je m’habitue à le voir chaque matin, même si parfois, quand j’entends du bruit dans la salle de bain, j’ai un mouvement de frayeur&#8230; Un réflexe dû à une longue période de solitude&#8230; Il y a bien eu quelqu’un d’autre dans ma vie, pendant un petit moment, il a même habité chez moi, ici. Pas dans la chambre de mon fils, bien sûr, je n’aurais laissé personne y entrer ; non, il dormait sur le canapé du salon, c’était son petit coin quand il venait me voir&#8230; Il arrivait sans prévenir, le sourire aux lèvres toujours, c’est cela qui me plaisait en lui. On ne se posait pas trop de questions l’un à l’autre, on se serait fait du mal peut-être, mais ça ne nous empêchait pas de nous comprendre parfaitement, d’avoir confiance, de s’aimer d’une certaine façon. Quand il m’a annoncé qu’il partait pour de bon, qu’il ne reviendrait plus&#8230; j’ai senti mon coeur se serrer, mais je savais que ça arriverait un jour&#8230; C’était un artiste, il n’avait pas d’attaches, et il saisissait toutes les occasions qui se présentaient à lui. Je l’aurais encouragé à partir s’il l’avait fallu, je n’avais pas le droit de le retenir&#8230; Pourtant je l’aimais. Il ne s’agissait pas d’un amour charnel, il m’embrassait à peine quand il venait, mais d’une sorte de correspondance mystérieuse, inexplicable. Je n’ai pas du tout un tempérament d’artiste, moi. J’aime l’ordre, la constance, savoir où je vais dormir le soir, avoir l’assurance d’un bon lit et d’un bon repas. Lui, c’était tout le contraire&#8230; Totalement insouciant, confiant en sa belle étoile&#8230; Et ça marchait toujours&#8230; Malgré toutes nos différences, nous nous entendions à merveille. S’il avait voulu partager ma vie, je l’aurais accueilli avec joie&#8230; Mais il avait un autre destin. Est-ce qu’on a un destin ? Je me dis ça plus quand je souffre que quand je suis heureuse&#8230; Enfin quoi, qu’il en soit, depuis qu’il est parti, j’ai peur au moindre bruit, même le plus banal. Comme une brosse à dents qui crisse, cela suffit à me faire sursauter. Peut-être parce que mon fils m’est encore un peu trop étranger ? Il faut du temps, je suis toujours trop impatiente. C’est le paradoxe : je voudrais tout avoir tout de suite et j’ai l’impression d’avoir passé ma vie à attendre. Il est là, maintenant, de quoi puis-je me plaindre ? Nous allons apprendre à nous connaître, tout simplement. Le voilà qui se fait couler un bain&#8230; Il est comme moi, il aime bien les bains. Il en a pris un presque chaque jour depuis qu’il est ici&#8230; Peut-être les conditions d’hygiène n’étaient-elles pas fameuses, là où il vivait avant&#8230; Il ne m’en parle pas, je ne sais rien de ce qu’il a vécu. Je ne peux qu’imaginer&#8230; Mais je sais que je dois me méfier de mon imagination, elle m’a joué beaucoup de tours déjà. Pourtant, c’est ma seule alliée, ma seule véritable amie, une traîtresse mais une amie quand même. Elle me charme, je l’écoute, et je deviens une autre, la tête dans les étoiles ; c’est si beau là-haut&#8230; C’est si beau&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche 2 Octobre au matin</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Je l’ai emmené au théâtre, hier soir. Il a bien aimé, je l’ai lu dans ses yeux&#8230; Il m’a posé des questions, après, il s’est montré curieux. Je suis si contente que ça lui ait fait plaisir&#8230; Moi qui me demandais hier encore si&#8230; enfin s’il ne me détestait pas, s’il ne m’était pas hostile&#8230; Il ne sourit pas, je n’arrive pas à savoir ce qu’il pense. Que je suis bête parfois, c’est un petit garçon, il se sent un peu perdu pour l’instant, quoi de plus normal&#8230; Il ne connaît rien, je vais lui faire tout découvrir&#8230; Je vais lui montrer des revues, des catalogues, nous irons faire les magasins, il achètera tout ce qu’il voudra, sans compter&#8230; Je sens que nous allons devenir proches, très proches. Qui sait, peut-être que nous partageons des tas d’intérêts, de passions? Je suis sûre qu’il aime l’histoire, comme moi, les romans qui se passent au Moyen Age, les chevaliers et les nobles dames; peut-être qu’il deviendra un brillant historien, un chercheur reconnu, ou alors non&#8230; Un avocat célèbre, un que tout le monde s’arrache pour défendre les causes les plus désespérées&#8230; Moi aussi j’aurais bien voulu plaider, je me sens toujours pleine d’éloquence, mais je ne sais pas comment l’employer. Oh, peu importe après tout ce qu’il voudra faire, tout est bien, tout est magnifique, nous allons devenir inséparables tous les deux&#8230; Il&#8230; Non, ce n’était rien. Un bruit, comme quelqu’un qui glisse; il doit s’amuser dans la baignoire, comme il en faut peu aux enfants&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Mercredi 5 Octobre, au matin</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Le principal m’a convoquée. Au téléphone, la dame que j’ai eue n’a pas voulu préciser. J’ai dit que je ne pouvais pas venir avant demain après-midi&#8230; Est-ce que je vais lui demander ce qui s’est passé quand il rentrera de l’école ? On commençait à bien s’entendre ; je risque de tout gâcher en parlant&#8230; Que faire, mon Dieu ? Je crois que je vais attendre jusqu’à demain, c’est plus sage. Si ça se trouve, ce n’est pas très grave&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Jeudi 6 Octobre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Je sors du bureau du principal. Il m’a mise à la torture&#8230; Il me regardait avec tant d’insistance en me disant que mon fils faisait preuve d’insolence envers certains de ses professeurs. Je ne savais plus où me mettre. «Vous savez, n’a-t-il cessé de me répéter, il récuse leur autorité dès qu’il ne se sent pas d’accord avec tel ou tel propos des enseignants. Ceux-ci bien sûr ne supportent plus de voir un gamin de treize ans aussi catégorique, aussi cloîtré dans ses opinions et, permettez-moi chère madame, aussi dédaigneux&#8230; » Il me scrutait avec sans-gêne ; on aurait dit qu’il voulait à tout prix me faire baisser les yeux, en dardant sur moi son regard métallique, avec un demi-sourire menaçant&#8230; Lui qui m’avait semblé si compréhensif la première fois que j’étais venue le voir, là il se montrait cruel, ça lui faisait plaisir visiblement de me laisser la gorge sèche. « Vous savez, je préfère traiter le problème tout de suite, c’est pour cette raison que j’ai insisté afin que vous veniez rapidement ; cela ne fait qu’une semaine et demie que votre fils est scolarisé, il peut encore tout à fait changer d’attitude, et je comprends que ce ne soit pas très facile pour lui ici au début. Je tenais simplement à vous mettre en garde&#8230; » Quand il s’est levé et m’a souri pour mettre fin à l’entretien, j’ai eu l’impression qu’il découvrait ses crocs. J’ai tendu la main, machinalement, puis je suis sortie. Me mettre en garde ? « Votre fils », comme il appuyait sur ce «votre »&#8230; il ne va pas tarder à rentrer, mon fils, il devrait déjà être là, qu’est-ce que je vais pouvoir lui dire ? Oh, j’entends la porte qui claque&#8230; C’est lui, il monte&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche 9 Octobre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il a fait la sourde oreille. En tout cas il n’a rien répondu&#8230; J’espère au moins qu’il se taira, désormais, s’il n’est pas d’accord avec ses professeurs&#8230; Je n’ai pas eu d’échos depuis, et je n’ai plus abordé le sujet face à lui. Mais les quelques jours qui se sont écoulés, là, ont été plutôt paisibles&#8230; Nous avons acheté un chaton. Un vrai bien sûr, sur un coup de tête&#8230; Mais je ne regrette pas, il adore ce petit animal, il le chouchoute, il s’amuse avec lui dès qu’il a un moment de libre&#8230; Il me fait penser à la petite fille que j’étais, si attachée aux animaux, très curieuse mais très patiente avec eux ; j’habitais dans une ferme, alors forcément, les animaux, ça me connaît&#8230; Mon préféré, c’était un petit lapin que j’emmenais partout avec moi, et qui un jour a grignoté plusieurs pages d’un cahier que j’avais laissé traîner sur mon lit ; c’est ainsi que je me suis fait gronder par la maîtresse, qui ne voulait pas croire que ce n’était pas ma faute si je ne pouvais pas lui présenter mon exercice. C’est encore un des souvenirs les plus amusants que je garde de l’école, quoique sur le moment, certainement, je n’aie pas dû tellement rigoler. Je n’ai jamais aimé l’école. Je ne sais pas pourquoi, je ne rencontrais pas de difficultés même si j’étais plutôt moyenne&#8230; Mais rester assise sur une chaise, pendant des heures, sage comme une image, ce n’était pas mon truc. Peut-être parce que j’avais l’habitude de l’espace, des champs immenses qui entouraient la ferme&#8230; J’étais un peu sauvage. Je partais parfois me promener, toute seule, pendant des heures&#8230; On me laissait assez libre, mais j’en abusais. Cela dit, je ne faisais jamais de bêtises. J’avais simplement besoin de me créer mon petit monde à moi, dans un endroit tranquille, à l’abri des regards. Alors là oui je pouvais rester des heures assise, à m’inventer des histoires de fées, de princesses, de sorcières aussi&#8230; Comme tous les gamins sans doute, mais je crois que j’avais un imaginaire particulièrement riche. Je lisais beaucoup, tout ce qui me tombait sous la main, j’ai même volé un certain nombre de bouquins à la librairie du village&#8230; Une brave femme qui ne comprenait pas pourquoi les rayons se vidaient si facilement alors que sa boutique &#8211; la seule à la ronde, pourtant &#8211; était bien loin de faire des affaires en or ! Evidemment, peu de gens lisaient par là-bas, et moi qui aimais tant cela je n’avais pas d’argent. Alors je cachais les livres dans mon tablier, j’inspectais un moment les rayons pour me donner une contenance, et je poussais un gros soupir qui semblait dire « Quel dommage qu’ils soient si chers ! » La libraire avait fini par me remarquer, et m’avait prise en affection. Quelquefois, me voyant triste, elle secouait la tête et m’offrait l’un de ses ouvrages, m’évitant ainsi de commettre un acte pour lequel le curé n’aurait pas manqué de me réprimander sévèrement. Mais je n’avouais en confession que des fautes légères, comme d’avoir mangé trop de bonbons, péché que je m’inventais le plus souvent car je n’étais même pas gourmande. Cependant, voler ne me semblait pas un acte grave, dans ma logique de petite fille je me disais que les gens pauvres pouvaient ainsi satisfaire leurs besoins et leurs envies comme les gens riches. Et nous n’avions pas beaucoup d’argent&#8230; Je n’ai compris la leçon que lorsque je me suis fait prendre en flagrant délit. Ce n’était plus chez la gentille libraire du village, malheureusement, c’était à la ville, dans un grand magasin à plusieurs étages, qui regorgeait de livres. Je me sentais comme au paradis. J’avais envie de tout emporter&#8230; J’ai fini par glisser dans ma poches un recueil de poésies qui avait éveillé ma curiosité &#8211; j’avais jusqu’alors lu peu de poèmes. J’étais tellement naïve encore à quinze ans que je n’ai pas réalisé, lorsque la sonnerie s’est déclenchée alors que je sortais du magasin, dans quel pétrin je venais de me mettre&#8230; Ce jour-là j’ai cru que j’allais mourir de honte. Un peu comme l’autre fois, chez le principal&#8230; J’ai compris que ce n’était pas un geste anodin que de mettre un livre dans sa poche. Mais trop tard. Ils m’ont gardée jusqu’à ce que mes parents viennent me chercher, et encore ils se sont montrés indulgents, ils auraient pu porter plainte. Je n’osais plus regarder mes parents. Ils n’ont rien dit, et cela n’a fait qu’accentuer mon malaise&#8230; J’aurais eu besoin qu’ils me grondent, qu’ils me sermonnent, au moins j’aurais pu me défendre, même mal; mais non, rien. Je suis restée avec ma honte. Depuis, bien sûr, je n’ai plus jamais volé. Il y a des expériences, comme ça, qui marquent pour toute la vie&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Jeudi 13 Octobre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Ce n’est pas cette fois encore qu’on aura un vendredi 13. C’est bien dommage parce que, malgré tout ce qu’on peut dire dessus, les vendredi 13 m’ont toujours porté chance, à moi. Et en ce moment j’en aurais bien besoin. Il a reçu une lettre de son&#8230; appelons-le son père puisqu’il en est ainsi. Il a souri en la voyant, il s’est précipité sur elle. Lui qui est toujours si lent, si posé&#8230; Ce n’est pas ça néanmoins qui m’inquiète. Un enfant qui aime son père, même si j’ai du mal à l’accepter, eh bien oui&#8230; c’est dans l’ordre des choses. D’ailleurs, je pense qu’il m’aime autant, moi ; il ne me l’a pas dit mais je le sens, je le vois&#8230; Pourtant il manque quelque chose. Il est très familier avec moi, maintenant, avec notre environnement, etc&#8230;. on dirait qu’il est là depuis des mois, oui, il s’est très vite habitué. Mais&#8230; mais je ressens quand même un vide quelque part. J’ai l’impression qu’il n’y a pas&#8230; pas de proximité entre nous, je veux dire&#8230; je ne sais pas comment dire&#8230; Oh c’est le problème avec les mots, ils sont toujours insuffisants, rétifs, difficiles à manier. Ce que je veux dire, c’est que&#8230; qu’il m’échappe un peu, que je n’arrive pas à lui transmettre, que je n’arrive pas&#8230; Bien sûr, je ne suis même pas capable de m’exprimer, comment pourrais-je me débrouiller pour lui transmettre quoi que ce soit. Ce qui m’inquiète&#8230; Parfois je le vois planté devant la télé, à regarder des chaînes arabes avec le satellite&#8230; Je n’ai rien contre le fait qu’il regarde des chaînes arabes, qu’il garde un lien avec sa culture. Enfin si peut-être&#8230; Oh que c’est compliqué. Je n’ai rien.., je ne cherche pas à le couper de ses racines mais&#8230; il a un air quand il regarde ça, un air tellement absorbé, tellement.., comme coupé du monde et les images&#8230; Je ne sais pas ce qu’ils disent mais les images&#8230; Non après tout, pourquoi les images seraient- elles différentes de celles que moi j’ai l’habitude de regarder. La même violence, le même frisson qui court parfois quand on voit certaines choses&#8230; Mais alors pourquoi cette impression ? Est-ce moi qui&#8230; disons-le, qui suis trop possessive? Je sais, j’ai tellement peur qu’on me l’enlève, j’ai tellement de mal à y croire, encore, que peut-être, oui, je le veux trop pour moi&#8230; Mais quand même, j’ai la sensation&#8230; qu’il me glisse entre les doigts, c’est presque physique, et cet air qu’il a devant la télé, cet air qu’il a, parfois, ça&#8230; ça me met étrangement mal à l’aise. Oh, tout ceci est trop compliqué, je m’embrouille, peut-être que je me fais des histoires&#8230; Je ne me rends pas bien compte dans quelle mesure la fatigue, l’anxiété, le désir de trop bien faire aussi&#8230; faussent ma vision des choses, la modèlent en tout cas. Je suis heureuse pourtant, il me semble, sa présence rend la maison plus vivante, elle la remplit, donne un sens à toutes ces pièces que j’ai passé tant d’années à arpenter, pour tuer l’ennui et le chagrin. Tiens, je ne fume presque plus à présent. Si ce n’est pas un signe, ça&#8230; Je l’entends qui tape sur le clavier de l’ordinateur. Il aime beaucoup l’ordinateur. Tant mieux, encore un truc dont je ne me servais presque pas et qui trônait, dérisoirement, à un bureau où je ne m’asseyais presque jamais&#8230; Le chaton vient me faire des mamours. Il est encore un peu sauvage, lui, mais c’est fou quand même, en une semaine, comme il s’est fait à nous. Peut-être parce qu’il avait été séparé de sa maman, pauvre petit chaton, il cherchait tout bêtement quelqu’un qui l’aime&#8230; Heureusement qu’ils sont là tous les deux, moi qui me suis toujours sentie pleine d’amour à donner, j’aurais fini par me dessécher, comme une plante privée de sève&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Samedi 15 Octobre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il me ressemble&#8230; C’est mon fils, c’est évident, il a hérité des mêmes qualités que moi. Enfin je ne sais pas si c’est une qualité, mais il est comme moi extrêmement têtu et il a horreur de se laisser marcher sur les pieds. Il est combatif&#8230; Et malin. Sinon il se serait laissé embobiner par ces trois petits imbéciles qui voulaient profiter du fait qu’il était nouveau, débarqué il n’y a même pas un mois à l’école. Mais ils ne le connaissaient pas mon fils. Bien mal leur en a pris&#8230; A la cantine il y en a un qui fait le service, il doit aller chercher les plats, et les rapporter à sa table ; ces trois petits crétins s’arrangeaient toujours pour être à la sienne, ils lui ordonnaient de s’occuper du service et s’emparaient d’office des plats, ne lui laissant presque plus rien lorsqu’ils s’étaient servis, ni aux autres convives d’ailleurs. Il ne supportait pas leur arrogance, mais que pouvait-il faire? Baisser la tête et rien de plus&#8230; Seulement il est trop futé pour cela. Il a fini par trouver l’idée : verser deux pots entiers de piment fort dans les pâtes, puis recouvrir d’une fine couche de ketchup, c’est simple mais il fallait y penser. Les trois gloutons se sont précipités dessus et sont devenus écarlates dès la première bouchée&#8230; La cruche par malheur n’avait pas été remplie. Ils ont dû traverser la salle en courant jusqu’au robinet, sous les quolibets de toute la cantine&#8230; C’était risqué bien sûr car ils auraient pu se retourner contre lui mais mon fils est hardi&#8230; Le temps qu’ils réagissent de toute façon, un professeur était venu voir, avait eu tellement peur qu’ils les avaient emmenés à l’infirmerie, et l’histoire a eu un tel retentissement qu’ils ont fini par avouer leur méchant petit manège. C’est un rebelle, il me ressemble, pas question de se faire piétiner&#8230; Sous mes apparences angéliques, derrière une naïveté et une tendance à la rêverie bien réelles, je suis tout de suite mobilisée quand il y a une injustice : je sens couver le feu en moi, et gare à celui qui se met en travers de mon chemin&#8230; Celui-là risque de le regretter. Je suis petite et frêle &#8211; malingre même disait-on de moi &#8211; mais pas idiote; et j’avoue que je sais assez bien me défendre, quelques-uns en ont fait l’expérience. Ce qui ne m’empêche pas d’être crédule; si l’on ruse avec moi, on peut facilement m’avoir par la douceur&#8230; Je ne sais pas s’il est comme ça aussi, mais pour le coup je suis fière de lui. Plus tard je suis certaine qu’il saura se faire une place. Et il en aura besoin dans ce monde de brutes&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche 30 Octobre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Ces vacances auront vite passé&#8230; Je n’étais même pas là pour profiter de mon petit garçon, j’ai travaillé presque toute la semaine pour remplacer un collègue. Si j’avais le courage, après-demain j’irai voir ma mère et nous irions toutes deux nous recueillir sur la tombe de mon père. Mais je me sens vraiment trop fatiguée&#8230; Ce sera pour plus tard. A Noël peut-être, comme ça nous assisterons ensemble à la messe de minuit, comme dans mon enfance&#8230; J’ai des souvenirs éblouis de cette messe, encore maintenant. La famille s’y rendait en grande pompe, moi j’étais tout excitée, je mourais d’envie de voir la crèche, je m’en faisais fête depuis des semaines&#8230; Mais parvenue dans l’église, brusquement, je devenais calme et grave, saisie par l’atmosphère magique qui régnait à l’intérieur en cette nuit hors du temps où tout semblait s’illuminer, les visages comme les lieux. D’ordinaire, je m’ennuyais terriblement à la messe, je trépignais d’impatience, ne supportant pas la voix lente et monocorde du curé, et je ne comptais plus les réprimandes de mes parents honteux d’avoir une fille aussi indisciplinée. Mais la nuit de Noël tout était différent. J’étais&#8230; j’étais pénétrée, de quoi je ne sais pas mais j’étais pénétrée, comme si Dieu descendait parmi nous et particulièrement en moi ; alors, c’était avec une immense ferveur que je joignais ma voix à celles qui s’élevaient sous les voûtes pour célébrer le tout-puissant. Je n’aurais pas été surprise de voir l’enfant Jésus qui trônait dans la crèche au milieu des animaux me faire un petit clin d’oeil ; je croyais tous les miracles possibles, je n’étais plus véritablement sur terre mais quelque part dans le ciel au côté de mes amis les anges. Pourtant je me sentais si proche alors de tous ceux qui m’entouraient, nous ne formions plus qu’un ; pour moi c’était ça que voulait dire communier &#8211; ce qu’on me répétait quand je n’étais pas assez attentive au catéchisme &#8211; m’unir avec les autres et avec Dieu en une même substance, un même coeur, un même élan vers l’amour et la paix. C’est sans doute un peu naïf ce que je dis là mais c’était vraiment ça que je ressentais. La paix, surtout, la paix qui s’emparait de moi et me submergeait, me laissant dans un état de bien-être si intense, si profond&#8230; Enfin je ne sais pas si la paix peut submerger, ce n’est peut-être pas le bon mot, je devrais dire «m’enveloppait»: c’est plus doux, plus tendre, plus délicat. Aujourd’hui encore, quand j’ai la tête trop pleine, ou quand je suis en colère, ou au désespoir, il me suffit d’entrer dans une église pour retrouver aussitôt une parfaite sérénité, un calme immédiat, une sorte de vide mais qui n’est pas un manque, un trou en moi, non, c’est quelque chose qui m’emplit au contraire, c’est une paix intérieure, que plus rien n’est en mesure de troubler. Et plus l’église est grande, lumineuse, plus la musique &#8211; s’il y en a &#8211; est pure, profonde, plus j’ai le sentiment de m’élever vers Dieu. C’est idiot pourtant, je ne crois pas en Dieu. Enfin, parfois, je me demande&#8230; Ca m’arrangerait bien que Dieu existe, de temps en temps. Mais pour cette raison justement, je me méfie&#8230; On a vite fait d’y croire quand on en a besoin. Pourtant il m’est déjà arrivé de souhaiter vivre dans un couvent, rien que pour ce calme, cette paix, cette joie aussi, cette joie inexplicable qui me venait en chantant gloire à Dieu&#8230; Une immense allégresse, que je n’ai jamais ressentie autrement dans ma vie, sauf lorsque j’ai eu la certitude que mon fils allait revenir vivre avec moi, pour toujours. A ce moment-là, oui, j’ai pensé que Dieu existait, et qu’il était grand&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Vendredi 4 Novembre, au soir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">C’est son anniversaire aujourd’hui. Il a quatorze ans. Je l’avais encouragé à inviter quelques amis, après l’école, mais il n’a pas voulu. Après tout ce n’était pas plus mal&#8230; Nous l’avons fêté tous les deux, rien que tous les deux, au restaurant. Nous avons mangé vietnamien, je crois que ça lui a bien plu, lui qui est si difficile&#8230; Il avait un petit sourire de contentement, et quand je lui ai offert son cadeau, un baladeur, il a eu l’air ravi&#8230; Je ne sais pas si c’était une excellente idée, ce baladeur, pourtant, car maintenant il s’est enfermé dans sa chambre, à écouter de la musique, et il n’en ressortira pas ce soir&#8230; J’aurais bien voulu discuter un peu avec lui, c’est vrai, on n’en a jamais vraiment le temps; c’est ma faute aussi, je sais bien, j’ai un boulot très prenant, mais il faut bien qu’on se nourrisse&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Mardi 8 Novembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il ne m’a rien dit mais j’ai vite deviné, je commence à bien le connaître, mon petit homme. Je comprends sa colère, je l’aurais ressentie à sa place également, mais comment le lui faire comprendre? Moi aussi, enfant, j’ai été la cible des moqueries parce que ma mère avait un léger accent germanique, et certains enfants en profitaient pour bafouer mon amour- propre en l’imitant de façon grotesque. J’ai bien vu, à ton petit air buté, aux larmes de rage qui perlaient à tes yeux, qu’il avait dû t’arriver quelque chose de semblable&#8230; Mais je ne savais pas comment t’en parler, comment aborder le sujet, comment t’amener à me confier ta peine pour te soulager&#8230; Ah je m’en mords les doigts, ce n’est pas juste&#8230; Je te comprends si bien et j’ai l’impression que je ne peux rien faire, parce que tu te détourneras à la première tentative de ma part. Peut-être que tu te sens responsable ? Moi je me sentais responsable de la défense de ma mère, ça pesait sur mes épaules, peut-être qu’il y avait un peu de honte au fond qu’elle ne parle pas comme les autres mamans mais je prenais sur moi et je ne l’aurais montré pour rien au monde. Toi non plus tu ne le montreras pour rien au monde. Parce que tu ne sais pas que je te comprends et que je peux t’aider. Comment faire pour te l’apprendre? Je brûle de monter dans ta chambre, de te voir, de te secouer&#8230; A quoi je sers sinon? Je ne peux pas supporter de te voir souffrir. J’aimerais prendre pour moi toute ta peine et toutes tes souffrances à venir&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Samedi 12 Novembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Hier il ma demandé pourquoi il n’avait pas cours et en quoi le 11 Novembre était un jour spécial. Quand je lui ai parlé de guerre, il a froncé les sourcils. Je ne sais pas ce que la guerre évoque pour lui. Moi, la guerre, je n’ai jamais connu pour de vrai, mais ma mère en parlait quelquefois à la maison. Elle ne supportait pas de voir des gamins jouer à la guerre. Elle en a tellement souffert, elle&#8230; Sa famille a dû fuir l’Allemagne quelques années après l’accession au pouvoir d’Hitler, parce que la situation devenait vraiment intenable pour eux. Pourtant, ma mère correspondait parfaitement au type de ce qu’ils appelaient des Aryens, elle avait des cheveux blonds très clairs, des yeux clairs aussi, qui hésitent entre le bleu et le gris: et elle a toujours eu le teint très pâle, teint dont, à mon plus grand désespoir, j’ai hérité. Elle était petite, encore, quand ils sont partis, c’était la plus petite de la famille. Mais elle en a vues des choses, avant qu’ils quittent leur pays&#8230; Elle a vu des Juifs se faire molester en pleine rue, elle a vu des flammes et du sang, de la haine, tellement qu’elle en fait encore des cauchemars aujourd’hui. Je sais qu’elle n’a pas eu une vie facile. Mon père l’aimait beaucoup, et il ne perdait jamais une occasion de le lui montrer. Il prenait toujours sa défense contre les paysans du village qui ne l’aimaient guère, elle, l’Allemande&#8230; Ils n’avaient rien compris, ces imbéciles, c’est elle qui s’était fait persécuter par les Nazis, certainement pas eux qui avaient passé la guerre à les ravitailler, mais non, ils sont tellement obtus, ils ne l’ont jamais acceptée. Pourtant, qu’elle était gentille avec tout le monde, comme elle faisait des efforts pour se sentir intégrée&#8230; Pour faire plaisir à mon père elle avait choisi de se convertir, au risque de se brouiller mortellement avec ses parents qui étaient très croyants. Elle aurait tout fait pour être agréable à son mari. Est-ce qu’elle l’aimait pour autant ? Il était bien plus âgé qu’elle, et pas du tout du même monde. Il ne connaissait que son village, elle avait traversé des fleuves, des plaines, et des montagnes&#8230; Je crois qu’elle se sentait en sécurité auprès de lui et qu’elle a eu beaucoup de chagrin quand il est mort. Elle a reporté toute sa tendresse sur moi, alors, mais moi aussi je suis partie, comme ma soeur, je l’ai laissée toute seule, abandonnée dans un univers hostile&#8230; Elle avait senti que j’étais en train de faire une bêtise, mais moi je croyais à l’amour, et puis je ne voulais plus vivre à la campagne&#8230; Nous n’avions pas d’argent, mais nous étions heureux. Lui il était riche, et puis il me parlait de son pays, et ça me faisait voyager&#8230; Il me promettait monts et merveilles, et moi j’avais envie d’y croire. J’aimais beaucoup ma mère, mais&#8230; Il fallait bien que je vive ma vie, non? Elle ne m’en a jamais voulu, elle a compris, et accepté. Qu’a-t-elle fait d’autre qu’accepter, dans sa vie, de toute façon? Je crois d’ailleurs qu’elle est parvenue à une forme de bonheur, surtout depuis qu’elle sait que j’ai retrouvé mon fils ; elle s’occupe des animaux, elle les aime et ils le lui rendent bien. En tout cas elle est sereine, elle possède le plus beau jardin du village, avec des fleurs magnifiques, elle a toujours eu des doigts de fée. Pas comme les paysans qui l’entourent, aux doigts empâtés, aux ongles cornés, crochus, tout usés et cassés&#8230; Il faudra que je fasse un effort pour aller lui rendre visite, à Noël, même si c’est loin et fatigant. Elle m’accueille toujours avec joie. Sans me poser de questions, sans me faire jamais de reproches de ne pas être venue plus tôt, d’avoir débarqué sans crier gare&#8230; Elle est fidèle, patiente, et discrète. Mais toujours pleine d’amour à donner&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Vendredi 18 Novembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Je me sens vide. Désespérément vide. Je n’ai envie de rien faire. Je suis incapable de rien faire de toute façon. J’ai encore à peine assez de courage pour me retenir de prendre une cigarette. Dormir&#8230; je suis fatiguée sans doute mais dormir n’est pas la solution. Ca m’a pris il y a quelques jours, et ça ne me lâche plus. Je me sens nulle, mollassonne. J’ai toujours eu horreur des gens mous, et en ce moment je le suis plus que personne au monde, je suis tout juste capable de faire mouvoir mon stylo sur la feuille. Je me dégoûte. Il y a plein de choses magnifiques à faire sur terre, et je ne suis pas capable d’en faire une seule. J’ai l’impression de m’être trop donnée, et de n’avoir plus aucune énergie. Je me suis battue pendant des années pour récupérer mon fils, et maintenant qu’il est là&#8230; Il y a sûrement des tas de choses à faire pour qu’on s’amuse ensemble, qu’on se sente complices&#8230; Je ne suis pas foutue d’en trouver une seule convenable ! J’ai essayé de lui raconter les mêmes histoires que celles dont j’ai été imprégnée durant mon enfance, les histoires de la Bible notamment, mais pas de façon didactique, pour lui faire partager quelque chose qui vient de moi et que je connais bien&#8230; Que je suis idiote, bien sûr qu’il n’était pas prêt à les écouter, moi qui croyais qu’il me supplierait de parler, parler encore, comme je faisais quand j’avais son âge, je me suis heurtée à un mur d’indifférence, pire même, à de l’hostilité&#8230; Peut-être même qu’il a pris ça comme une agression, parce qu’il est d’une autre culture, et s’imagine que je veux la lui faire oublier&#8230; Maintenant je me sens vide, vidée, je n’ai plus d’idées, plus d’horizon. Je ne sais pas par où commencer, je ne sais même pas comment m’occuper de moi-même&#8230; Le ciel est limpide, il a fait beau toute la journée, je râlais de ne pas pouvoir sortir, me laisser caresser par le Soleil, fermer les yeux, mais je me consolais en pensant que j’avais trop de boulot pour ça, que je ne pouvais pas me permettre de perdre une minute. Je n’ai rien fait. Une foule de pensées traversait mon esprit, mais je n’ai rien fait, rien de rien. Et le voici qui devient apathique, mon pauvre cerveau dégénéré&#8230; Parfois je me demande si j’exige trop de moi-même, et si c’est pour ça que je me retrouve dans des états pareils. Mais alors, une fois que j’y suis parvenue, je pense tout au rebours que je n’exige pas assez, que je me traîne, que je pourrais au moins prendre un balai, ce n’est pas difficile, mais je n’ai même pas assez de volonté pour m’ordonner de me lever et de le prendre, ce fichu balai. Je suis une larve. Pire qu’une larve: une chose. Une chose se laisse manipuler, n’a pas de volonté justement. Je mérite bien mon sort. Je ne mérite rien du tout. Je me fais horreur. Et plus je me fais horreur et moins j’ai de volonté. Et moi qui me targue d’avoir surmonté toutes ces années de douleur grâce à ma volonté&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Mercredi 23 Novembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">C’est peut-être quand on se trouve dans cet état-là qu’on a la tentation de se suicider. Maintenant que j’en suis sortie, il me semble que j’y vois plus clair, que je commence à comprendre&#8230; Jusqu’à présent je n’avais jamais compris pourquoi elle s’était donnée la mort.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Peut-être que je n’avais jamais vraiment cherché, non plus, comme je ne l’acceptais pas. Comment peut-on sauter par la fenêtre alors qu’on a seize ans et apparemment tout ce qu’il faut pour être heureuse? Bien sûr, il ne m’a jamais traversé l’esprit que le bonheur ça ne correspondait pas forcément à une somme de choses, une liste de courses à laquelle il ne manque rien. Cette idée me vient seulement maintenant. Mais tout de même&#8230; Qu’est-ce qui a bien pu la conduire à gâcher toute une vie, une vie qui recelait tant de promesses, des talents qui suscitaient l’admiration de toutes et de tous&#8230; C’est cela, surtout, qui m’a révoltée. Elle aurait pu accomplir tant de belles choses, faire le bonheur de tant de gens qui l’adoraient, faire le sien pour commencer&#8230; Non, elle a choisi de disparaître, en un instant, en franchissant ce grillage dont on nous défendait même d’approcher, petites. La veille encore, nous avions joué ensemble, elle avait ri je m’en souviens bien, même si, peut-être, elle avait un air un peu triste&#8230; Je ne sais plus. Mais j’étais à mille lieues de me douter qu’elle, ma meilleure amie, allait dès le lendemain me jouer un pareil tour. Je l’ai vue dans son cercueil, froide, inerte, je ne pouvais toujours pas le croire. J’ai demandé à ma mère si elle ne se réveillerait plus&#8230; A seize ans, bien sûr qu’on sait que les morts ne reviennent pas, mais on n’arrive pas à l’accepter. Moi en tout cas j’étais affolée, je voulais la secouer, je criais je crois, je ne sais plus trop, on a dû me gifler, et après je ne me rappelle plus. Enfin si, les jours d’après, les mois, les années après, je ne m’en souviens que trop bien&#8230; Peut-être que si on m’avait expliqué je me serais résignée, mais personne ne pouvait me fournir d’explications. Alors j’avais l’impression qu’elle était morte pour rien. Qui sait si elle n’avait pas perdu l’équilibre? Tout le monde me disait qu’elle avait choisi, mais je restais incrédule parce que ça me semblait totalement absurde. En même temps, j’étais désespérée et pleine de rage, submergée par un terrible sentiment d’injustice. Quoi, seize ans, seize misérables petites années, et pouf, tout s’arrête, comme ça, d’un seul coup, comme s’il n’y avait rien eu auparavant. Imaginez un athlète qui se fige soudain, instantanément, au plus fort de sa course. C’est impensable. Ca défie les lois de l’entendement. Alors, j’allais sur sa tombe et je lui demandais inlassablement «Pourquoi, pourquoi, pourquoi&#8230; » Mais peut-être qu’elle n’était pas au plus fort de sa course, peut-être&#8230; qu’elle avait senti une crampe, une crampe tellement forte qu’elle l’empêchait de tenir debout&#8230; Et l’idée avait jailli, comme ça, dans sa tête. Comme elle a jailli dans la mienne, il y a quelques jours&#8230; Rien de tel que de ressentir, de vivre la même chose pour comprendre. Se sentir vide.. sans but&#8230; Qui sait, peut-être que c’était pour ça après tout&#8230; Happée par le vide, jusque dans sa mort&#8230; Il lui a suffi de faire un pas. Un petit pas qui n’a pas trouvé d’appui&#8230; Dans un sens, elle a eu du courage de le faire. Du courage mais pas d’orgueil&#8230; Moi, il me semble que c’était une forme d’abdication de sa part. L’aveu d’une défaite&#8230; Je ne crains pas trop de suivre son exemple, si un jour cette terrible impression me revient, car je suis trop orgueilleuse. Pour sauter, il faudrait que je reconnaisse que d’une certaine façon, j’ai perdu. Et je déteste par-dessous tout perdre. Echouer, je ne supporte pas cela. C’est quelque chose de tellement humiliant&#8230; Petite déjà, j’étais horriblement mauvaise perdante. Je trépignais, je devenais agressive lorsque je me faisais battre, à quelque jeu que ce fût. Je ne pouvais pas me résoudre à perdre alors que j’avais fait tant d’efforts pour gagner&#8230; C’est un vilain défaut, sans doute, mais c’est aussi ce qui en bien des occasions m’a permis de tenir. Lorsque j’ai commencé quelque chose, je ne l’abandonne pas. Lorsque je me fais voler mon fils, je mets tout en oeuvre pour le récupérer&#8230; Et ça marche, la preuve, puisqu’il est revenu vivre auprès de moi. Peut-être que je le dois, dans un sens, à mon amie, à sa mort, qui a avivé en moi cette flamme de la révolte, ce refus face à tout ce qui peut venir détruire trop brutalement quelque chose de si beau, de si bien commencé&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Lundi 28 Novembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il a parfois des réactions qui me surprennent. Ainsi, l’autre jour, dans la rue, avisant un mendiant, il est allé lui porter le petit pain qu’il était en train de manger. J’ai été émerveillée par ce geste simple et si spontané, qui montre comme il a bon coeur. C’est pourquoi, hier, dans le parc, je ne me serais jamais attendue à ce qui s’est passé. Deux petits garçons se promenaient avec leur mère, des gens modestes visiblement, et sans doute des immigrés. Ils se sont arrêtés à une aire de jeu, où nous étions assis, et se sont mis à jouer avec un ballon. La mère les surveillait de loin, mais ne les regardait pas en permanence car elle discutait avec une autre femme, qu’elle venait apparemment de rencontrer. Moi-même je me suis absentée un instant pour aller chercher une boisson chaude, le laissant seul sur le banc face aux deux petits garçons. C’est donc naturellement vers lui, vers cet adolescent qui ressemblait à un grand- frère, que se sont tournés les deux gamins lorsque leur ballon a atterri dans un buisson, où ils étaient incapables de le récupérer tout seuls&#8230; J’ai vu la scène de loin, en revenant, avec mon café brûlant dans la main, et j’ai pensé qu’il allait sans hésiter leur donner un coup de main. Mais il est resté à sa place, il m’a semblé que son visage se durcissait, peut-être leur a-t-il répondu quelque chose mais je n’ai pas pu entendre. J’ai cru qu’il n’avait pas compris ce que voulaient les deux enfants, car ils m’avaient paru parler dans une langue inconnue et sans doute n’avaient-ils pas formulé la question en français ; je m’apprêtais donc à accélérer le pas pour débloquer la situation lorsque j’ai vu les petits garçons éclater bruyamment en sanglots, et mon fils se lever et s’éloigner d’un air excédé. Stupéfaite, je lui ai demandé lorsqu’il m’a rejoint ce qui était arrivé, pourquoi il ne leur était pas venu en aide&#8230; «Ce sont mes ennemis », a-t-il lâché sans desserrer les dents, «qu’ils ne comptent pas sur moi pour les aider.» Les ennemis de qui, de quoi, ces deux gosses qui jouaient au ballon? Comment lui qui a si bon coeur pouvait-il proférer des paroles aussi absurdes, aussi vides de sens, plutôt que de se précipiter pour leur rendre leur jouet et leur redonner ainsi le sourire ? Je n’ai pas obtenu plus de détails ; je crois juste que c’est à la langue que ces enfants ont employée qu’il les a reconnus pour des « ennemis» et qu’il leur a si grossièrement tourné le dos. Enfin, en temps normal, je suis sûre qu’il aurait été chercher le ballon dès que les petits le lui auraient demandé. Alors qu’est-ce qui lui a pris ? Je ne sais pas si je dois rire tant sa réaction est absurde ou me fâcher, oublier cet incident pour ne retenir que son geste de solidarité envers le mendiant ou bien l’inverse ? Je me sens parfois si désorientée avec lui, alors que d’autres fois il est ouvert, causant, plein de curiosité et de vivacité, comme tout adolescent de son âge. Vraiment parfois je ne sais pas du tout comment m’y prendre, et comment réagir à des situations comme celle-ci&#8230; Je ne sais même plus trop&#8230; ce que je dois penser de lui&#8230; C’est pourtant mon fils&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche 4 Décembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Je n’ai jamais su choisir. Entre deux choses, je veux toujours obtenir la meilleure, et finalement, je n’obtiens rien du tout. Ou la pire. Ca a commencé avec les gâteaux. Enfant, j’allais souvent en compagnie de ma mère acheter des gâteaux. Lorsqu’elle me demandait ce que je voulais pour mon goûter, j’hésitais longuement, contemplant tour à tour chaque friandise, ne sachant pas laquelle ferait le plus plaisir à mon palais. Pendant ce temps la boulangère s’impatientait, ma mère devenait nerveuse, et finalement je disais n’importe quoi, pas du tout ce que j’aurais préféré. Mon plaisir était encore plus gâché par les regrets qui m’assaillaient, au souvenir des délices qui m’étaient passés sous le nez. Il eût mieux valu pour moi ne jamais avoir pénétré dans la boulangerie. Quand je suis tombée amoureuse, au lycée, ça a été pareil : ils étaient copains tous les deux, ils avaient l’un comme l’autre tout pour plaire, et je ne savais pas lequel choisir. Ce n’était pas afin de ne pas les diviser que je ne me décidais pas, car leur amitié était assez forte pour y résister ; mais je craignais d’avance de découvrir que mon choix était le mauvais, et de ne pas savoir comment faire demi-tour. La question ne s’est pas posée puisqu’ils ont fini tous les deux par se lasser et par se trouver d’autres belles. J’ai ressenti à ce moment-là tant de colère contre moi-même, j’étais si écoeurée d’avoir ainsi tout foutu en l’air, que je me suis promise de ne plus jamais faire la difficile. C’est en grande partie pour cela aussi que je l’ai suivi, quand il m’a fait la cour, contre l’avis de ma mère. J’avais pourtant bien le temps d’attendre. Mais je suis comme ça, je passe toujours d’un extrême à l’autre, sans pouvoir me fixer un juste milieu. Au fond j’ai parfois l’impression que ma vie est une suite de conneries parce que je suis, et reste, en dépit de toute ma bonne volonté, incapable de choisir&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Samedi 10 Décembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Comme on a ri lui et moi. Il y avait deux vieux qui s’embrassaient sur un banc, comme on a ri, comme c’était comique à voir. Ce n’est pas que je me moque de tous les vieux qui s’embrassent. Au contraire, c’est touchant, deux personnes qui s’aiment encore, qui s’aiment toujours, malgré le temps. Mais là, vraiment, on aurait dit un remake grotesque de Pretty Woman ou je ne sais quel film américain du même style, qui font palpiter les coeurs romantiques. Au lieu de deux jeunes héros fougueux &#8211; bien sûr, on peut discuter de l’intérêt de ce genre de film, mais les histoires d’amour comme celle-là, quand même, c’est toujours beau &#8211; au lieu donc de deux jeunes gens sveltes, gracieux et pleins de charme, brûlés par une passion dévorante et sublime, voilà que nous avions sous les yeux deux petits vieux tout rabougris, rougeauds, lui bedonnant comme ça n’est pas permis, elle avec des cheveux gras d’une couleur pas très franche, adepte inconditionnelle du bigoudi, qui se baisotaient à qui mieux-mieux, soufflaient, suaient, d’une maladresse incroyable, mais avec plus d’énergie que s’ils avaient eu vingt ans. Franchement &#8211; oui je sais bien, il n’y a pas d’âge pour s’aimer, il n’y a pas de raison non plus pour que seuls les jeunes aient le droit de démontrer bruyamment leur amour en public &#8211; mais franchement, il faut avouer qu’ils avaient l’air ridicule. Allons, un peu de dignité, quoi, un peu de goût tout au moins. Je me pinçais les lèvres pour rester sérieuse quand je l’ai entendu rire à côté de moi, d’un rire franc, naturel, un rire gai enfin, un rire d’enfant. Un fou rire quoi mais pur, gentil, câlin. Alors je me suis sentie gagnée par sa gaieté, j’ai commencé à sourire, puis j’ai laissé échapper un petit rire discret, les coins de ma bouche se sont élargis et j’ai ri, ri, ri comme jamais je n’avais ri depuis tant d’années; et plus nous nous regardions et plus notre rire s’accentuait, et nous en pleurions, sans plus savoir pourquoi, c’était si bon, si bon&#8230; Quand enfin nous sommes à peu près parvenus à nous calmer, pour notre malheur, notre bonheur, je ne sais plus, les deux petits vieux se sont levés, vexés sans doute d’être la cause d’une telle hilarité, et se sont éloignés de leur démarche claudicante, qu’ils voulaient digne certainement, mais qui n’était digne que d’une scène de Guignol, lui entraîné par le poids de son ventre, le pantalon froissé, les pieds en dedans, et elle le suivant sur ses grosses jambes de son petit pas de souris, son rouge à lèvres vermillon bavant sur le menton, qu’elle avait triple, et ses yeux jaunes tout écarquillés nous regardant avec un air de méchanceté si puéril que notre fou rire, presque éteint, est reparti de plus belle. Mais je ne riais même plus de ces deux polichinelles, je riais de le voir rire, mon fils, aux belles dents éclatantes, les dents de ma mère, rire comme s’il n’y avait rien eu avant, comme s’il n’existait rien au monde que la joie, la gaieté, l’insouciance&#8230; Lui qui est toujours si sérieux, austère, comme si l’on avait fourré trop de choses graves ou pesantes dans sa tête, lui qui d’ailleurs m’a toujours semblé témoigner une certaine déférence à l’égard des personnes âgées, il riait du rire de l’innocence, comme on a dû rire aux commencements du monde. J’étais émerveillée. Nous n’avons plus rien dit après mais qu’importe ? Le rire fait parfois passer bien plus de choses que les paroles. Et tant pis pour les petits vieux. Moi aussi on m’a toujours appris le respect envers les personnes âgées mais quoi, ils n’avaient qu’à savoir se tenir, ces deux-là!</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Jeudi 15 Décembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Il part demain&#8230; Demain déjà ? Je ne peux pas l’empêcher, il a le droit de revoir son père. D’ailleurs je n’ai aucune raison de m’inquiéter. Il revient d’ici la fin des vacances. Il n’aura pas changé d’ici-là, tout de même ! Deux semaines, ce n’est rien. Je ne les verrai même pas passer. Et j’aurai enfin le temps de souffler, j’en ai bien besoin. Si ça se trouve, lui, il va s’embêter en attendant. Je suis sûre que la vie qu’il mène ici va lui manquer. Enfin, nous n’avons pas le choix, ni moi ni lui non plus. Mais deux semaines, ça passe si vite, il sera bientôt de retour&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche</span> 18<span lang="FR"> Décembre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Je me sens seule, seule&#8230; Pourquoi n’a-t-il pas téléphoné? Il m’avait promis qu’il m’appellerait, lui il peut me joindre alors que moi je ne peux pas, enfin j’ai son numéro, c’est vrai, mais je ne peux pas appeler, c’est plus fort que moi, si jamais je tombais sur lui, cette voix haïe, non je ne veux plus avoir à l’entendre. Et puis je ne veux pas quémander, je ne suis pas non plus une mendiante, quoi. S’il n’appelle pas il n’appelle pas un point c’est tout. Je ne comprends pas que ça puisse me rendre malade de ne pas le voir pendant deux semaines alors que j’ai vécu sans lui durant des années&#8230; Un peu de courage, bon sang, ma vieille. J’ai horreur de gémir sur moi-même et je fais cela tout le temps. Il faudrait que je relise tout ce que j’ai écrit, certainement j’aurais des surprises&#8230; C’est un enfant, après tout, un enfant ça a plein de choses dans la tête, il a pu oublier&#8230; Mais c’est ça qui me terrifie, au fond : qu’il ait déjà oublié tout ce qu’il a péniblement appris ici pendant ces quelques mois, qu’il soit repris, happé par&#8230; par son ancien milieu, son ancien mode de vie, tout ça&#8230; Je n’aurais jamais dû le laisser repartir. On était bien tous les deux, non ? Il commençait, me semble-t-il, à… comment dire, à sortir un peu de la coquille qui l’emprisonnait et moi aussi, je m’étais mise à faire craquer un peu la coquille que j’avais autour de moi, en tout cas dans les yeux. Je me fais peut-être des idées, deux semaines ce n’est pas suffisamment long pour qu’une influence même néfaste se fasse sentir sur lui, il n’y a vraiment rien à craindre, je suis une idiote.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Dimanche</span> 23 Mars</p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;line-height:150%;"><span lang="FR">Pas suffisamment long sauf s’il s’agit simplement de réveiller quelque chose de profondément ancré en lui&#8230; Un enfant c’est de la pâte à modeler. Ca prend la forme qu’on veut. Seulement après ça durcit&#8230; Je n’ai pas été là quand il a fallu lui donner une forme, ou au moins par quelques gestes adroits esquisser une silhouette ; maintenant c’est dur, j’ai beau taper dessus ça ne sert plus à rien. De temps en temps un petit éclat saute, mais c’est superficiel. C’est eux qui s’en sont chargés, là-bas, de le modeler. Le problème, ce n’est pas ce qu’on lui a foutu dans la tête&#8230; Le problème, c’est qu’on lui a fermé l’esprit, qu’il ne laisse à présent rentrer au goutte-à-goutte que ce qui vient renforcer ce qu’il y a déjà à l’intérieur. Bref on l’a manipulé et il est trop tard pour renverser la tendance. Le plus cruel, ce n’est pas de le voir ainsi fermé, c’est de le voir malheureux&#8230; De le voir malheureux sans pouvoir rien faire. Je crève d’amour pour lui, et je ne peux rien faire&#8230; Pourtant, il me ressemble beaucoup ; je sais, je comprends tout, c’est comme si je le voyais d’en haut tout en étant très proche de lui, tellement proche de lui, mais j’ai les mains liées&#8230; Nous passons à côté l’un de l’autre. Et il n’y a rien à faire. Rien à faire. Il est là devant moi, mais je n’ai pas de prise, pas d’influence&#8230; Revient le vieux et douloureux cauchemar, celui du mur d’escalade, pas de prise, ou que des trop dures, et mes doigts dérapent, et je panique, et c’est la chute vertigineuse&#8230; Ou alors, pire, c’est le bord d’une falaise, mes doigts glissent inexorablement, mais lentement, très lentement, pour que j’aie le temps de savourer mon impuissance. C’est comme s’il était dans une secte. Je l’ai récupéré physiquement, sans doute, mais pas par l’esprit. J’ai échoué. J’ai perdu. Que faire maintenant ? A quoi me raccrocher ? Croire? Croire en quoi ? Les effets du temps ? Non, le temps est un ennemi, il m’a torturée, il m’a pris mon fils, il ne me le rendra pas. Mourir ? Non plus, c’est trop facile, c’est trop bête. Vivre alors ? C’est moins drôle et c’est plus long, disait je ne sais plus qui. Mais vivre sans envie, sans appétit, est-ce vivre ? Je n’ai plus de chimères dans lesquelles me réfugier. N’importe. J’en réinventerai, encore et toujours, parce qu’elles sont ma seule nourriture&#8230;</span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/julietterebello.wordpress.com/20/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/julietterebello.wordpress.com/20/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/julietterebello.wordpress.com/20/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/julietterebello.wordpress.com/20/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/julietterebello.wordpress.com/20/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/julietterebello.wordpress.com/20/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/julietterebello.wordpress.com/20/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/julietterebello.wordpress.com/20/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/julietterebello.wordpress.com/20/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/julietterebello.wordpress.com/20/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/julietterebello.wordpress.com/20/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/julietterebello.wordpress.com/20/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=20&subd=julietterebello&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://julietterebello.wordpress.com/2008/07/19/impuissance/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
	
		<media:content url="http://0.gravatar.com/avatar/e58c21cc61bccb798bfed0c6cd640956?s=96&#38;d=identicon&#38;r=G" medium="image">
			<media:title type="html">julietterebello</media:title>
		</media:content>
	</item>
		<item>
		<title>Du Sénégal au 93</title>
		<link>http://julietterebello.wordpress.com/2008/01/25/du-senegal-au-93/</link>
		<comments>http://julietterebello.wordpress.com/2008/01/25/du-senegal-au-93/#comments</comments>
		<pubDate>Fri, 25 Jan 2008 19:33:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour ceux qui ont le temps]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://julietterebello.wordpress.com/2008/01/25/du-senegal-au-93/</guid>
		<description><![CDATA[1ère partie
 
1er chapitre
 
            Une pluie fine et serrée tombait depuis le matin, rendant le tarmac glissant et faisant grincer des dents les voyageurs en quête de soleil. Bien sûr, ce n&#8217;est pas à Paris qu&#8217;on vient au milieu du mois d&#8217;août si l&#8217;on veut être certain de trouver le beau temps ; mais se promener [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=13&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>1<sup>ère</sup> partie</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>1er chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Une pluie fine et serrée tombait depuis le matin, rendant le tarmac glissant et faisant grincer des dents les voyageurs en quête de soleil. Bien sûr, ce n&#8217;est pas à Paris qu&#8217;on vient au milieu du mois d&#8217;août si l&#8217;on veut être certain de trouver le beau temps ; mais se promener sur les Champs Elysées sous un ciel morne et sombre, quoi de pire pour le touriste brûlant de dégainer son appareil-photo ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Adama n&#8217;était pas venue faire du tourisme, même si elle espérait bien pouvoir admirer la Tour Eiffel. Toutefois cette grisaille, ce ciel plombé la mettaient mal à l&#8217;aise, augmentaient son appréhension. C&#8217;était donc comme cela, la France ? Elle l&#8217;avait imaginée autrement, pays radieux où le nouveau venu se sentait tout de suite accueilli. Naturellement, elle ne s&#8217;attendait pas à une chaleur étouffante comme celle à laquelle elle était habituée, mais lorsqu&#8217;elle avait marché de l&#8217;avion jusqu&#8217;au bus, puis du bus à l&#8217;entrée de l&#8217;aéroport, elle s&#8217;était sentie glacée jusqu&#8217;aux os. Et la sensation persistait, même à présent qu&#8217;elle était à l&#8217;intérieur, à l&#8217;abri.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Elle ne savait pas très bien à quoi ressemblait son oncle. Sa mère le lui avait décrit, mais il était parti depuis dix ans déjà, il avait sans doute changé. Elle était si petite alors, elle ne se souvenait plus, n&#8217;aurait pas pu dire s&#8217;il l&#8217;avait un jour porté dans ses bras. Et lui alors, comment pourrait-il bien la reconnaître ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ce fut plus facile qu&#8217;elle ne le pensait, en partie parce qu&#8217;elle était la seule passagère de son âge à ne pas être accompagnée par ses parents. En plus, l&#8217;hôtesse tint à rester avec elle jusqu&#8217;à ce que son oncle la récupère, ce qu&#8217;elle jugea curieux. Pourquoi accorder tant d&#8217;attention à une enfant de douze ans ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ils échangèrent les salutations d&#8217;usage, puis se dirigèrent vers le parking, l&#8217;oncle portant sa maigre valise sous le bras. Adama n&#8217;était pas très bavarde, et se sentait assez intimidée. Le frère de sa mère lui posa quelques questions, puis se tut dès qu&#8217;il prit le volant. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Elle ne voulait pas se l&#8217;avouer, mais elle était un peu déçue par la voiture de son oncle. Elle pensait qu&#8217;il possédait quelque chose de plus luxueux que cette vieille guimbarde, puisqu&#8217;il habitait en France&#8230; Même le véhicule de Robert avait meilleure allure, alors qu&#8217;il l&#8217;avait acheté sur place. C&#8217;était le seul engin à moteur qu&#8217;Adama ait jamais eu l&#8217;occasion d&#8217;apercevoir jusqu&#8217;à son court séjour à Dakar. Là elle en avait vu et entendu, des voitures, rarement en très bon état, souvent bruyantes, poussiéreuses, crachant leur fumée grise au nez des piétons qui osaient s&#8217;aventurer parmi elles. C&#8217;était cette odeur, surtout, d&#8217;essence frelatée, qui<span>  </span>l&#8217;avait surprise dans la capitale de son pays. Et puis la concentration : des gens partout, partout où elle tournait son regard. Mais elle n&#8217;était pas restée longtemps, quelques jours seulement, en attendant d&#8217;embarquer. Et maintenant Paris.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Des bretelles d&#8217;autoroute en tous sens. Des immeubles gigantesques, des tours qui s&#8217;élançaient vers le ciel, alignées les unes derrière les autres, parfois complètement délabrées. Voilà ce qu&#8217;Adama pouvait observer depuis la fenêtre de la voiture, les yeux grand ouverts. Beaucoup d&#8217;habitations,<span>  </span>mais peu de gens. Pas étonnant d&#8217;ailleurs, qui voudrait mettre le nez dehors par un temps pareil ? A Dakar, il y avait toujours plein de monde dehors dans les quartiers populaires, et les voitures se klaxonnaient dans une joyeuse pagaille. Ici, on se demandait bien où étaient passés les habitants.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>“Beaucoup de gens sont en vacances, lui indiqua son oncle, comme s&#8217;il lisait dans ses pensées.”</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Les vacances. C&#8217;était un concept quasi-inconnu, pour elle. Bien sûr, elle en avait des vacances, au Sénégal, quand l&#8217;école fermait ; mais elle ne partait jamais, elle restait, elle et toutes ses amies, dans son petit village, accomplissait les mêmes tâches ménagères que les jours d&#8217;école, voyait toujours les mêmes personnes. Tout le monde se connaissait, là-bas. Elle ferma les yeux un instant pour revoir son village, les huttes de boue, de fumier et de béton mélangés, les femmes qui portaient leurs bébés dans le dos, les enfants couverts de poussière qui s&#8217;essuyaient les yeux pour en chasser les mouches. Tout lui paraissait si loin, maintenant, alors qu&#8217;elle était partie moins d&#8217;une semaine auparavant&#8230; Mais combien de kilomètres parcourus ? Elle avait pourtant mis presque aussi longtemps pour aller à Dakar depuis son village que pour voyager du Sénégal à la France. Elle savait que la France était éloignée, elle l&#8217;avait vu sur une carte, et néanmoins elle n&#8217;avait quitté son pays que ce matin&#8230; Elle avait passé moins de temps en avion que dans la voiture de Robert, sur des pistes cahoteuses et pleines d&#8217;ornières où il fallait rouler avec précaution. N&#8217;était-ce pas incroyable, extraordinaire ?<br /> <span>            </span>2ème chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Cher Robert,</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je suis bien arrivée en France, comme Yaay* a dû te le dire. L&#8217;école n&#8217;a pas encore commencé, mais je travaille beaucoup avec les livres de mes cousins pour essayer de rattraper mon retard. Je sais que je n&#8217;ai pas un niveau aussi bon que celui des enfants ici, mais ça n&#8217;a pas d&#8217;importance, je passerai beaucoup de temps à étudier et je réussirai quand même.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je m&#8217;entends bien avec mes cousins – mes frères et sœurs si tu veux puisqu&#8217;ils sont les enfants du frère de ma mère &#8211; même si je les trouve un peu bruyants. Je partage ma chambre avec les deux plus jeunes, qui sont très contents que je sois avec eux. Pourtant, ils m&#8217;ont dit qu&#8217;ils me trouvaient bizarre, que je n&#8217;étais pas comme les autres de mon âge. Moi aussi, je les trouve un peu bizarres. Ils parlent différemment, plus vite que moi, ils sont très remuants, ils posent toujours plein de questions à leurs parents, et ne sont pas toujours très polis avec eux, je pense. Mon oncle et ma tante sont d&#8217;une grande patience, moi je n&#8217;oserais pas parler comme cela à Baay* et Yaay<i>.</i></span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je ne sors pas beaucoup de l&#8217;appartement, j&#8217;ai un peu peur de me promener toute seule pour dire la vérité. Tout est tellement différent ici, je crains toujours de dire ou de faire une bêtise. Heureusement, ma tante est très gentille avec moi, et je crois qu&#8217;elle aime ma compagnie car elle non plus ne sort pas beaucoup. Elle m&#8217;a emmenée un jour faire les courses, je n&#8217;en croyais pas mes yeux ! Ici, il y a des endroits où tu peux aller acheter de la nourriture quand tu veux. Ce n&#8217;est pas comme le marché car c&#8217;est à l&#8217;intérieur d&#8217;une maison et il n&#8217;y a pas vraiment de vendeurs, tout est posé et tu te sers comme tu veux. Après tu payes pour tout ce que tu as pris. On mange presque tous les jours quelque chose de différent, tu te rends compte ! La nourriture est très colorée, parfois j&#8217;ai du mal à manger car certaines choses ont un goût étrange, et puis ils mangent tous plus que chez nous. Je me sens un peu stupide quand je demande comment chaque aliment s&#8217;appelle, parce que même mes petits cousins le savent, mais leur père leur a expliqué que dans mon village on parle le wolof et pas le français, alors ils ne se moquent pas de moi. Je te remercie tant de m&#8217;avoir bien appris le français ! Tu ne sais pas quel cadeau tu m&#8217;as fait. Les enfants me posent beaucoup de questions sur l&#8217;endroit d&#8217;où je viens, sur mon ancienne école, et je leur ai beaucoup parlé de toi aussi, ils m&#8217;ont dit qu&#8217;ils voudraient te connaître. Ils n&#8217;arrivent pas à croire qu&#8217;il fait tout le temps chaud chez nous ! Et aussi qu&#8217;on doit aller chercher l&#8217;eau au puits et marcher des heures pour aller voir le docteur ou étudier après l&#8217;école primaire.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Cela me fait penser, tu te souviens du docteur chez qui Maman m&#8217;avait emmenée, quand j&#8217;étais petite ? Moi, je me rappelle encore qu&#8217;on était restées longtemps, longtemps dans la charrette, qu&#8217;on avait attendu presque un jour entier et que je pleurais tout le temps parce que j&#8217;avais trop chaud et très soif. Maman essayait de me consoler et de me gronder à la fois en me disant que certaines personnes attendaient depuis des jours et des jours, et que nous on avait de la chance&#8230; J&#8217;avais de la fièvre, les mouches n&#8217;arrêtaient pas de bourdonner autour de moi, c&#8217;était horrible, et puis ça sentait si mauvais&#8230; Enfin le docteur nous a fait entrer, je me souviens que j&#8217;étais terrorisée, je ne sais plus très bien ce qu&#8217; il a fait mais je sais que deux jours après j&#8217;étais guérie. Je me souviens aussi qu&#8217;il a lu dans ma main, parce que Maman voulait savoir mon avenir, et elle ne l&#8217;a pas cru quand il a dit : “Elle partira. Elle quittera le village avant de se marier.” Elle partira&#8230; Et tu vois, c&#8217;est vrai, je suis partie, et même très loin&#8230; Parfois je me demande s&#8217;il avait vraiment lu cela dans ma main, ou si c&#8217;est moi qui ai toujours pensé depuis ce jour que je partirais, et que cette prédiction m&#8217;a vraiment poussée à quitter le village et ma famille&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Bon je vais te laisser pour reprendre mon travail, avant d&#8217;aider ma tante à cuisiner. Je suis encore très ignorante, mais elle m&#8217;apprend plein de choses. Je lui ai demandé si on mange du milet en France, elle m&#8217;a dit que non mais du riz et de la semoule, si.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>A bientôt,</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Adama</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Chère petite Adama,</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je suis très fier de toi et de ta facilité à écrire en français. Te souviens-tu que tu ne parlais pas un mot de ma langue, la première fois que je t&#8217;ai vue, quand tu avais trois ans ? Tu as fait des progrès fabuleux, et mon mérite est bien moins grand que le tien. Tu es et tu resteras toujours la meilleure élève que j&#8217;aie jamais eue, et je ne suis pas persuadé que les enfants en France aient un niveau si supérieur au tien. Ils ont évidemment étudié plus de matières, mais tu es si forte en grammaire, en expression écrite et en calcul que tu seras bientôt un exemple pour eux.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Oui, je me souviens bien de la prédiction du médecin que ta mère et toi étiez allées consulter. Ton père avait réagi assez violemment, parce qu&#8217;il pensait que ton destin se trouvait dans le village où tu étais née, et que tu devais rester là pour soutenir tes parents lorsqu’ils seraient vieux, et les parents de ton mari. Je n&#8217;avais rien dit à l&#8217;époque, mais je savais déjà que tu aurais un jour envie de partir, d&#8217;aller voir par toi-même tout ce que je t&#8217;avais raconté ; qu&#8217;il serait difficile pour toi de te satisfaire de la vie que mènent toutes les femmes de ton village. C&#8217;est pour cette raison que j&#8217;ai tant insisté auprès de ton père lorsqu&#8217;une telle opportunité s&#8217;est présentée à toi : j&#8217;ai expliqué à tes parents que quand tu reviendrais, tu serais instruite, que tu pourrais obtenir un travail très rémunérateur et prendre soin d&#8217;eux lorsqu&#8217;ils seraient devenus trop vieux pour travailler, que tu viendrais en aide à toute ta famille. Ta mère est très fière de toi elle aussi, tu sais&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je suis heureux que tu te plaises chez ton oncle et ta tante. Tu auras besoin de leur soutien pour t&#8217;habituer à cette vie si nouvelle ; tu verras qu&#8217;elle sera riche en découvertes. Je n&#8217;ai pas de doute sur ta capacité à t&#8217;adapter, même si tu n&#8217;étais presque jamais sortie de ton village avant de t&#8217;envoler pour la France. J&#8217;espère que toutes les histoires de mon pays que tu adorais entendre t&#8217;aideront à te sentir chez toi là-bas&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je penserai très fort à toi la semaine prochaine, pour la rentrée des classes. Merci beaucoup d&#8217;avoir pris le temps de m&#8217;écrire, ta lettre m&#8217;a fait très plaisir&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je t&#8217;embrasse très fort,</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Robert<br /> <span>            </span>3ème chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Adama restait prudemment dans un coin de la cour, un peu apeurée. Que tous ces adolescents autour d&#8217;elle étaient bruyants et agités ! Il y en avait tant, plus que tous les habitants de son village réunis. Toutefois, elle était agréablement surprise de voir que beaucoup d&#8217;entre eux avaient la peau noire, parfois aussi foncée que la sienne. Elle avait craint de se retrouver parmi des dizaines d&#8217;enfants blancs et d&#8217;être dévisagée par tout le monde. Au contraire, elle était jusqu&#8217;à présent passée totalement inaperçue ; les enfants blancs, complètement blancs avec les yeux clairs, ceux qu&#8217;elle espérait secrètement voir de près, qui ressemblaient à Robert malgré la peau tannée que celui-ci avait acquise en vingt ans d&#8217;Afrique, étaient même plutôt minoritaires dans cette cour de récréation. Toutes les nuances coexistaient pourtant, de la plus pâle à la plus obscure, en passant par tous ces petits Noirs qui paraissaient avoir été décolorés à l&#8217;eau de Javel. Ou peut-être le manque de soleil ici faisait pâlir les gens, comme il avait fait bronzer son ami blanc au Sénégal ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Son cousin Mamadou, entouré de sa bande de copains, lui fit un petit signe de la main. Il connaissait bien le collège, lui, il rentrait cette année en troisième. Maïmuna, la cadette, avait fait sa rentrée ce matin, en sixième ; les plus jeunes avaient été accueillis les premiers, tout seuls pendant une matinée afin de ne pas être trop effrayés et de découvrir leur nouvel environnement sans les grands. Elle aussi, Adama, elle était nouvelle, elle ne connaissait personne à part son cousin, mais elle allait devoir se familiariser avec ces lieux et cette foule sans l&#8217;aide de personne.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Un grand monsieur à cravate, l&#8217;air sévère, s&#8217;avança dans la cour avec plusieurs feuilles de papier<span>  </span>à la main. Peu à peu, les adolescents se regroupèrent autour de lui, et le silence se fit. Adama savait qu&#8217;il allait appeler les élèves de chaque classe, les cinquièmes d&#8217;abord, puis les quatrièmes, et pour terminer les troisièmes. Son cœur se mit à battre la chamade, car elle faisait partie des premiers, et entendait très mal ce que le monsieur disait. Pour comble de malheur, il écorchait les noms qu&#8217;il lisait, particulièrement les noms de famille africains comme le sien. Il aurait fallu jouer des coudes pour se faire une place, mais elle n&#8217;osa pas.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>C&#8217;était un grand collège, il y avait huit ou neuf classes par niveau. Lorsque le directeur parvenait à la fin de la liste alphabétique de l&#8217;une d&#8217;entre elles, tous les élèves de la classe, rangés par deux, suivaient leur professeur principal et se dirigeaient vers l&#8217;intérieur du bâtiment. Parfois, le directeur s&#8217;arrêtait et répétait un nom, lorsque l&#8217;élève appelé ne se présentait pas. Alors, Adama tendait désespérément l&#8217;oreille, se demandant s&#8217;il ne s&#8217;agissait pas d&#8217;elle, mais jamais elle n&#8217;entendait prononcer, distinctement ou non, quelque chose qui ressemblait de près ou de loin à son patronyme. Une fois cependant, son cœur bondit dans sa poitrine en reconnaissant son prénom, mais avant qu&#8217;elle ne pût réagir une jeune fille s&#8217;avança et se mit dans le rang. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Son anxiété culmina lorsque le directeur annonça qu&#8217;il allait appeler la dernière classe de cinquième, avant de passer au niveau supérieur. Adama s&#8217;attendait à percevoir son nom à tout instant, mais il n&#8217;en fut rien. Lorsque le dernier élève eut été appelé, le professeur principal se mit en tête, s&#8217;apprêtant à diriger son troupeau vers la porte d&#8217;entrée du collège ; proche des larmes, la laissée pour compte essaya tant bien que mal de s&#8217;approcher du directeur, y parvint alors que la classe s&#8217;éloignait, et murmura d&#8217;une petite voix perdue : “Je n&#8217;ai pas été appelée !”</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Le grand homme la regarda en fronçant les sourcils, esquissa une moue de mécontentement, et lui demanda son nom d&#8217;un ton contrarié. Comme Adama pouvait à peine parler à travers les sanglots qui lui obstruaient la gorge et contre lesquels elle luttait vainement, il lui demanda sèchement de répéter. Puis il parcourut rapidement ses listes, secoua la tête, et finit par lui dire :</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>“Rejoignez donc la classe qui vient de partir, vous en changerez plus tard si les options ne correspondent pas.”</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Adama ne prit pas le temps de se demander ce qu&#8217;il pouvait bien vouloir dire par là : elle se précipita vers la porte d&#8217;entrée qui venait juste de se refermer, pénétra dans le collège, hors d&#8217;haleine, juste à temps pour voir le dernier élève disparaître dans l&#8217;escalier au bout du couloir. Lorsqu&#8217;elle atteignit enfin à son tour l&#8217;escalier, elle entendit le professeur qui ordonnait aux élèves de se ranger “mieux que cela”, puis d&#8217;entrer dans la classe en silence. Elle fit un dernier effort, malgré un poing de côté naissant, et arriva en haut des marches au moment où une porte claquait. Hélas, elle n&#8217;avait pas vu laquelle. Il y avait bien une demi-douzaine de salles réparties autour d&#8217;un vaste espace vide, d&#8217;une forme presque carrée, sans compter les classes qui se trouvaient au même étage, mais auxquelles on avait accès par une autre cage d&#8217;escalier. A bout de souffle, la petite villageoise lutta pour ne pas fondre en larmes. Appuyée contre le mur, elle se força à respirer calmement, pendant une minute entière, essayant de penser à Robert et à toutes les paroles encourageantes de celui-ci, avant de se décider à toquer à la porte la plus proche. Elle expliqua sa situation, et le professeur, une jeune femme, lui indiqua qu&#8217;elle pouvait s&#8217;asseoir au fond de la salle, à une table vide. Ce n&#8217;était pas la voix qu&#8217;elle avait entendue en haut de l&#8217;escalier, mais elle était tellement soulagée d&#8217;avoir trouvé une place qu&#8217;elle ne dit mot et tira doucement une chaise.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Le soir, lorsque sa nouvelle famille lui posa des questions sur sa rentrée, Adama ne relata pas tout ce qui lui était arrivé. Elle ne conta que des détails banals, décrivant un peu son professeur de biologie, la jeune femme qui leur avait donné leur emploi du temps, distribué les carnets de correspondance, puis lu le règlement intérieur, avant de leur faire un petit sermon sur le rôle-clé de la classe de cinquième et sur le travail constant que les élèves allaient devoir fournir. Mamadou interrompit le récit de sa cousine par un grand éclat de rire, expliquant à celle-ci que tout le monde passait automatiquement en quatrième à la fin de l&#8217;année et qu&#8217;il ne valait donc pas la peine de se donner du mal. Puis il se tut sous le regard furieux de son père, qui lui défendit de donner des conseils stupides à tous ses frères et sœurs.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Adama ne leur fit pas part de ses impressions personnelles, de la nervosité qu&#8217;elle avait perçue chez la jeune enseignante en dépit de son apparente froideur, des rictus moqueurs de ceux de ses nouveaux camarades qui se trouvaient à côté d&#8217;elle au fond de la salle, de la nonchalance avec laquelle la plupart d&#8217;entre eux étaient assis, alors qu&#8217;elle se tenait quant à elle droite comme un i sur sa chaise, comme tous les élèves de son école primaire, là-bas, dans son petit village du Sénégal où l&#8217;on ne disposait pourtant que de bancs posés sur la terre battue.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ce soir-là, elle fut seule aux prises avec son angoisse, n&#8217;ayant pas même la force de prendre son stylo pour écrire à Robert.<br /> <span>            </span>4ème chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Cher Robert,</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Excuse-moi de ne pas t&#8217;avoir écrit plus tôt, j&#8217;ai été très occupée. Ma nouvelle vie ici est si différente de celle d&#8217;avant&#8230; Et puis je n&#8217;ai pas d&#8217;endroit chez mes cousins pour travailler ou t&#8217;écrire tranquillement : je suis tout le temps dérangée par les petits qui crient et courent dans tous les sens. Alors je me suis mise d&#8217;accord avec ma tante pour rester un peu plus tard à l&#8217;école et travailler à la bibliothèque. La bibliothécaire n&#8217;est pas très sympathique et elle passe son temps à gronder les élèves qui ne font jamais les choses comme elle veut et à critiquer tout le monde, mais moi elle me laisse en paix car elle sait que je ne fais jamais le moindre bruit. J&#8217;espère qu&#8217;elle ne va pas voir derrière mon dos ce que j&#8217;écris sur elle dans cette lettre.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je ne sais pas si je devrais te le dire mais c&#8217;est difficile de vivre ici et parfois je regrette un peu mon village. Au moins là-bas tout le monde se connaît et les gens savent sourire. Je suis allée un jour à Paris pour voir la tour Eiffel et les gens m&#8217;ont fait peur, ils courent toujours partout, comme mes petits cousins mais pas pour jouer, et ils ne sourient pas, ou très peu d&#8217;entre eux. Plusieurs m&#8217;ont bousculée sans s&#8217;excuser. Le métro fait beaucoup de bruit. Je me bouchais les oreilles, et certaines personnes me regardaient bizarrement. Il bouge beaucoup aussi, et c&#8217;est très effrayant d&#8217;être sous terre et de ne plus pouvoir voir le ciel ! Mais je ne voulais pas avoir l&#8217;air bête devant Maïmuna, qui a un an de moins que moi, ni devant mon oncle, qui était avec nous, alors je n&#8217;ai rien dit.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il fait froid, il pleut souvent et je ne sais jamais comment m&#8217;habiller. Mais d&#8217;un autre côté c&#8217;est tellement agréable de se laver le matin avec l&#8217;eau chaude qui coule sur toi d&#8217;en haut aussi longtemps que tu veux ! Parfois je me dis que je devrais me dépêcher et ne pas la gaspiller. J&#8217;ai un peu honte. Mais l&#8217;eau n&#8217;est pas un trésor ici, on en a tout de suite et autant qu&#8217;on le souhaite. Et avoir de la lumière quand tu veux, en appuyant sur un bouton ! Tout est si facile à faire et à avoir. Je crains parfois de devenir très paresseuse. Il y a même des machines qui lavent la vaisselle et les vêtements pour toi&#8230; Ma tante a des belles mains lisses qui ne se sont pas abimées en frottant, en grattant et en lavant.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je réussis bien à l&#8217;école. Mes notes sont bonnes, parmi les meilleures de la classe même, mais je ne comprends pas pourquoi mes camarades ne s&#8217;intéressent pas à ce qu&#8217;ils apprennent. Certains travaillent comme moi, mais beaucoup n&#8217;ont pas l&#8217;air de savoir pourquoi ils vont à l&#8217;école et dérangent les professeurs. J&#8217;ai du mal à le supporter. Parfois j&#8217;ai envie de leur hurler d&#8217;arrêter, et de partir s&#8217;ils ne veulent pas rester ! Ils ne comprennent pas quelle chance ils ont d&#8217;aller à l&#8217;école ! Je veux leur dire mais j&#8217;ai l&#8217;impression qu&#8217;ils vont se moquer. Ils se moquent de tout, ils ne veulent rien faire. Il m&#8217;arrive de les détester, même si je sais que ce n&#8217;est pas bien. Je ne pensais pas du tout que l&#8217;école serait comme ça : je pensais que tout le monde écouterait le professeur avec attention, et que les élèves se battraient pour avoir la meilleure note. Mais ici, quelquefois, c&#8217;est mieux d&#8217;avoir des mauvaises notes. Je ne comprends pas pourquoi.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je vais devoir terminer ma lettre car la bibliothèque va fermer. Donne-moi des nouvelles du village et de mes parents, si tu peux. A bientôt,</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Adama</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Chère Adama,</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ce que tu dis me fait de la peine mais ne m&#8217;étonne pas beaucoup. Tous les enfants en France doivent aller à l&#8217;école, et ils ne comprennent pas toujours que c&#8217;est une chance que beaucoup d&#8217;autres n&#8217;ont pas. Il y a bien d&#8217;autres raisons également pour lesquelles tes camarades dérangent les professeurs et la classe, mais cela serait compliqué et fastidieux à expliquer. Essaie de faire de ton mieux, petite fille, et ne te préoccupe que de ta réussite. Si les professeurs voient que tu fais des efforts, ils t&#8217;aideront.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ce que tu me racontes me replonge dans la vie que je menais avant de venir ici au Sénégal, et je n&#8217;ai pas de mal à imaginer les Parisiens qui courent dans tous les sens, le visage fermé, même si je suis parti depuis si longtemps que beaucoup d&#8217;entre eux n&#8217;étaient sans doute que des enfants quand je vivais encore dans la capitale. Tu finiras par t&#8217;y faire. Mais j&#8217;espère que tu ne leur ressembleras pas.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ta petite sœur est tombée malade la semaine dernière, et j&#8217;ai dû prendre ma voiture pour aller chercher des médicaments à plusieurs heures du village, car j&#8217;avais peur que son état ne s&#8217;aggrave. Elle va mieux maintenant, rassure-toi.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Beaucoup de gens me demandent des nouvelles de toi, ils veulent savoir si tu vas revenir toute grosse parce qu&#8217;ils pensent que tu dois manger énormément, là-bas en France ! Je suppose qu&#8217;ils seront déçus quand tu reviendras. Ils ont du mal à comprendre pourquoi tu es partie, si jeune, et j&#8217;en ai entendus murmurer que tu étais allée en France pour épouser un Français. Je leur ai dit que dans mon pays, il faut avoir un âge minimum pour se marier, même les filles, et que tu es loin de l&#8217;avoir atteint. Mais tu sais qu&#8217;ici personne ne sait vraiment quand il est né, sauf les moins de quinze ans, depuis que je note la date de chaque naissance. L&#8217;âge n&#8217;a pas beaucoup d&#8217;importance. Pourtant, à moi cela me fait mal au cœur de voir des filles aussi jeunes que toi épouser des hommes qui ont parfois le double de leur âge, voire plus. Tu es sans doute l&#8217;une des seules qui puissent comprendre cela.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je te souhaite beaucoup de chance et beaucoup de courage ma petite Adama, tu en auras besoin mais je sais que tu ne baisses pas les bras facilement.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Je t&#8217;embrasse avec toute mon affection.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ton ami Robert.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span></span></p>
<p><span style="font-size:12pt;font-family:'Times New Roman';"><br /> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>5ème chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Les camarades d’Adama chahutaient toujours dans ce cours, mais cette fois-ci c’était pire. Peut-être l’approche des vacances rendait-elle les élèves encore plus excités, toujours est-il que ce jour-là, certains se mirent à lancer des boulettes, et bientôt ce fut une pagaille indescriptible, des morceaux de papier pleins de salive volaient dans tous les sens, les victimes hurlaient d’indignation et rentraient dans le jeu pour se venger, tandis que le professeur s’époumonait en vain pour rétablir la situation.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Au milieu de tout cela, Adama bouillonnait d’indignation elle aussi, mais pas pour la même raison que les autres : pour elle c’était un véritable sacrilège que de se livrer à de tels jeux à l’école, pendant les cours, en montrant aussi peu de respect à l’enseignant. Elle en pleurait de rage, criait elle aussi aux trublions de s’arrêter, mais en pure perte. Elle qui avait parcouru des milliers de kilomètres pour venir étudier en France ! Elle qui avait accepté cette nouvelle vie et tous les sacrifices que celle-ci lui imposait, pour recevoir une meilleure éducation ! Pour pouvoir revenir au Sénégal, un jour, pleine de savoir et de possibilités, mais aussi pour le simple plaisir de la connaissance, qu’elle plaçait au-dessus de tout… Elle avait envie d’étrangler ceux de ses camarades qui gâchaient ainsi tout ce en quoi elle avait placé ses espoirs. Et personne ne venait au secours du professeur ! Personne ne s’inquiétait de ce vacarme, qu’on devait pourtant entendre bien au-delà des murs de la classe !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Puisque personne ne se souciait ou ne parvenait à rétablir l’ordre, elle, Adama, allait s’en charger. Elle se hissa sur sa table et, profitant de la courte vague de surprise provoquée par ce geste imprévu, d’une voix que la fureur faisait trembler, s’écria :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>« Vous n’êtes que des imbéciles ! Vous ne comprenez pas votre chance d’aller à l’école ! Si vous n’avez pas de bons résultats, c’est que vous ne travaillez pas assez, ou pas du tout, que vous n’êtes que des paresseux ! Vous mériteriez de crever de faim, rien d’autre ! »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Un peu impressionnés par la véhémence de leur camarade qui passait d’ordinaire pour secrète et timide, les élèves se turent un instant, avant que de sourds ricanements ne s’élèvent, puis que des insultes ne fusent :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>« - De quoi elle se mêle, celle-là, répliqua un garçon d’un air menaçant. Retourne chez toi planter des tomates si tu n’es pas contente !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>- Il n’y a pas de tomates chez moi ! Et tu ferais bien de venir y faire un tour dans mon pays pour voir ce que c’est des gens qui meurent de faim et réaliser à quel point tu as de la chance !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>- Eh ben c’est vous les paresseux alors ! Y a que des bouffons dans ton pays, si vous êtes même pas capables de vous nourrir ! Vous êtes que des sauvages, j’suis sûr que vous savez même pas vous servir d’une fourchette et d’un couteau ! »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Sur ce, certains s’amusèrent à imiter des grognements d’animaux, un rictus moqueur au coin de la bouche. C’en fut trop pour Adama. Qu’on puisse en arriver là, clamer son mépris pour son peuple, sa famille, qui se tuaient au travail et n’auraient jamais les mêmes opportunités que ce petit crétin, elle ne pouvait le supporter. Aveuglée par les larmes, elle se précipita vers la porte et sortit sous une nouvelle vague de ricanements. Le pire, c’est qu’au moins dix ou douze de ses camarades étaient noirs comme elle, et que leur famille venait de pays voisins du sien !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Elle alla se cacher tout au bout de la cour pour pleurer à son aise. Personne ne vint l’y chercher. Quand l’heure du déjeuner arriva, elle se leva bravement et se dirigea vers la cantine, espérant être parmi les premiers et éviter ainsi le plus possible de croiser des gens de sa classe. Par chance, la plupart des élèves qui se rangèrent à son côté étaient des sixièmes, qu’elle ne craignait guère car ils avaient presque tous une tête de moins qu’elle. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Elle avala son repas en quatrième vitesse, l’estomac noué, puis se leva pour aller déposer son plateau. Elle venait juste de le faire lorsqu’elle ressentit une violente douleur au-dessous du genou, tandis qu’une voix à l’haleine chaude susurrait dans son oreille : « Ca, c’est ce que tu mérites, espèce de crève-la-faim ! ».</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Adama poussa un gémissement, se retourna pour voir de qui il s’agissait, et reconnut un des garçons de sa classe, accueilli par des ricanements triomphants à la table où sept autres d’entre eux avaient pris place pour assister au spectacle. Une boule dans la gorge, la jeune fille fut incapable de prononcer un seul mot pour se défendre ; elle savait que ce serait inutile de toute façon. Elle s’enfuit en courant malgré la douleur lancinante, ne voulant pas leur donner encore le plaisir de savoir que le coup porté lui avait fait très mal.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Eperdue, elle alla se réfugier dans la salle de classe où elle avait laissé ses affaires. Elle s’attendait à la trouver fermée, mais le professeur, dans son soulagement de quitter cette bande de sauvages, avait dû oublier d’en protéger l’accès. Adama s’assit en boule, les pieds sur le bord de sa chaise, et la tête dans les mains, et resta là un long moment sans bouger, sans émettre un seul son, vidée de toute énergie. Elle sursauta quand la sonnerie retentit bruyamment dans le haut-parleur du couloir, juste à côté de la porte. Combien de temps était-elle restée ainsi prostrée ? Un quart d’heure ? Une heure ? Elle n’aurait su le dire. Elle rassembla ses affaires en hâte, descendit les escaliers en boitillant, et se dirigea vers son casier. Elle vit tout de suite qu’il avait été forcé. La porte n’était pas complètement close, et de l’intérieur s’échappait une odeur nauséabonde qui lui donna instantanément envie de vomir. Lorsqu’elle poussa la porte du bout des doigts, elle découvrit sans s’étonner l’étendue du désastre : ses cahiers, ses livres, saccagés, étaient recouverts de yaourt mêlé à toutes sortes de détritus provenant sans aucun doute de la cantine.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Curieusement, ce fut ce qui redonna du courage à Adama : elle sut immédiatement ce qu’elle devait faire. Elle avança d’un pas ferme vers le fond du couloir, où se trouvait le bureau de la conseillère principale d’éducation, et toqua vigoureusement à la porte. N’obtenant pas de réponse, elle s’appuya contre le mur et attendit.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>La conseillère finit par arriver, et fronça les sourcils en voyant cette élève qui n’était pas montée en cours. Pour toute explication, celle-ci lui dit qu’elle devait lui parler de toute urgence. Intriguée, la conseillère la fit entrer et la pria de s’asseoir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Adama raconta tout ce qui s’était passé d’une seule traite. Elle n’omit aucun détail. L’adulte en face d’elle l’écoutait maintenant avec attention, et si elle fronçait toujours les sourcils, elle ne pensait plus à renvoyer l’adolescente en classe. Lorsque le récit fut terminé, elle félicita la jeune fille d’avoir eu le courage de venir lui parler, et lui promit qu’une enquête serait ouverte et que les auteurs des faits seraient sévèrement sanctionnés. Adama cita sans sourciller le nom de celui qui lui avait donné un coup de pied dans le tibia, ainsi que ceux de ses amis qui l’avaient regardé faire en ricanant. Elle était certaine que l’acte de vandalisme avait été commis par les mêmes personnes ; et elle devait avouer qu’elle en trouvait l’idée assez ingénieuse, car c’était certainement ce qui lui faisait le plus mal, voir ses affaires ravagées, et ses cruels camarades le savaient bien.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Pourtant,<span>  </span>il n’y eut pas à attendre longtemps pour que la sanction tombe : les coupables furent punis d’une semaine d’exclusion. Cinq seulement d’entre eux avouèrent avoir participé à l’affaire du casier, mais d’autres furent gratifiés de retenues pour le chahut causé dans la classe, quoique presque tous les élèves y aient participé. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>L’atmosphère redevint sinon studieuse, du moins plus tranquille, pendant quelques jours. Au cours d’une récréation, une élève de la classe aborda Adama, qui généralement passait ses récréations solitaire à moins que sa cousine ne vienne discuter avec elle, pour lui faire timidement part de son soutien et même de son admiration. « Moi aussi je voudrais bien apprendre dans de meilleures conditions, mais ce n’est pas possible dans cette classe, lui confia-t-elle. » </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Le dernier jour d’école avant les vacances, Adama sortit de l’école toute guillerette, et pleine d’espoir pour la suite des événements. La conseillère n’était-elle pas venue parler aux élèves pour leur dire qu’elle veillerait désormais à ce qu’un tel chahut ne se reproduise plus, et les menacer de sanctions encore plus graves si certains s’y risquaient malgré tout ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Elle rentrait d’ordinaire avec ses cousins, mais ce jour-là Mamadou et Maïmuna s’attardèrent au portail de l’école avec leurs amis, et Adama prit le chemin du retour toute seule. C’était bientôt Noël, la nuit était déjà tombée et il faisait sombre dans certains endroits mal éclairés, mais la jeune fille connaissait le chemin par cœur. Elle était si heureuse d’avoir enfin un peu de temps libre pour se reposer, même si elle ne rentrerait pas chez elle, pas avant l’été prochain. Elle allait pouvoir profiter de sa nouvelle famille, discuter avec sa tante qui, elle le savait, s’ennuyait un peu toute seule pendant la journée.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Perdue dans ses pensées, Adama ne vit pas les ombres inquiétantes qui se rapprochaient d’elle ni n’entendit les pas sourds qui la talonnaient. Quand elle se rendit compte qu’elle était suivie, il était trop tard pour s’enfuir, deux mains puissantes l’avaient déjà agrippée aux épaules tandis qu’une autre se posait sur sa bouche pour l’empêcher de crier. Lorsque l’un d’entre eux brandit un couteau sous sa gorge, elle ne put que se débattre, en vain. Malgré leur capuche et malgré l’obscurité, elle n’eut pas de mal à reconnaître ses agresseurs : c’était les garçons de sa classe qui s’étaient fait exclure, à l’exception de l’un d’entre eux qui avait sans doute eu peur de participer à une telle opération. Jamais la jeune fille n’avait vu un visage aussi haineux que celui du chef de bande, en train de lui agiter un couteau sous le nez ; plus que les menaces qu’il proférait, ce fut son regard fou qui l’effraya. Elle comprit qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution, avec ou sans ses copains : lui couper la gorge si elle s’avisait encore de lui mettre des bâtons dans les roues. « T’as compris salope ? » hurla-t-il pour finir, en agitant frénétiquement son arme. Adama ne pouvait pas parler mais son effroi apparent dut suffire à son agresseur, qui fit un signe à ses acolytes : « Allez les gars on se casse. Dites au r’voir à notre amie. » Avant de s’éloigner, chacun des quatre garçons balança un coup de pied à sa victime, puis lui cracha dessus. Meurtrie, brisée, la jeune fille n’eut que sa colère, ce sentiment d’injustice immense qui lui brûlait la gorge, pour la soutenir jusqu’à sa chambre, heureusement désertée par ses autres occupants.</span></p>
<p><span style="font-size:12pt;font-family:'Times New Roman';"><br /> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>6<sup>ème</sup> chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Cher Robert, </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Pardonne-moi de ne pas t’avoir écrit plus tôt, j’ai été un peu malade mais je vais mieux maintenant. Je travaille toujours bien à l’école. Je me suis fait une amie, elle est dans ma classe et nous nous entendons bien. Il fait froid ici, il n’y a pas de neige comme tu me l’avais décrite mais je grelotte tout le temps. Il faudra que je m’habitue à ce nouveau climat. Il y a toujours beaucoup de monde ici, dans la cité, dans l’immeuble, dans l’appartement, et je voudrais bien parfois avoir un peu plus d’espace pour moi toute seule ; je sais que notre hutte au village était minuscule, mais au moins je pouvais en sortir et me promener dehors quand je voulais, parce qu’il faisait toujours chaud. Ici, les gens vivent dans le bruit tout le temps, et ça ne semble pas les déranger. Ils ne connaissent pas le bonheur du silence&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Maïmuna m’appelle, je crois qu’elle a besoin de moi pour faire ses devoirs. Au revoir,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Adama</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Chère petite Adama,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Es-tu certaine que tu vas bien maintenant ? Ta tante nous a raconté dans sa lettre que tu as passé les vacances sans rien faire et surtout sans rien manger, en refusant d’aller voir un docteur… J’étais un peu inquiet, et j’avoue que je le suis toujours, car ta lettre est bien courte pour quelqu’un comme toi qui aime tant écrire. Tu ne sembles pas en très grande forme. Peut-être as-tu beaucoup de travail en ce moment ? Je m’en veux un peu de t’avoir tellement poussée à partir étudier en France, si tu te sens malheureuse. En tout cas, n’hésite pas à envoyer des nouvelles à ton vieil ami Robert.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>La nouvelle année nous a déjà apporté plusieurs bébés dans le village, qui pour l’instant se portent très bien. Tu dois l’avoir appris par tes oncle et tante, ta grande sœur elle aussi attend un bébé à présent ! Toute ta famille se réjouit. Nous avons fêté Tabaski il y a plusieurs semaines de cela, et je me suis souvenue de ton dégoût pour le sang qui coule à flots du mouton ensanglanté… Te souviens-tu que lorsque tu étais toute petite encore, tu étais venue me voir en pleurant parce qu’on avait coupé la tête du mouton ? Tu ne te souviens sans doute plus, mais moi je me rappelle que tu étais inconsolable. Avez-vous aussi célébré cette fête avec tes cousins ? J’imagine que vous ne pouvez pas faire le sacrifice vous-mêmes dans la cour de l’immeuble, et que vous devez sans doute acheter du mouton chez le boucher.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Je pense bien à toi et suis déjà impatient de te revoir cet été,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ton ami Robert</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Cher Robert,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai peut-être l’air fragile mais je ne le suis pas. C’est moi qui ai choisi ma nouvelle vie, et je ne regrette pas ma décision. Je ne voudrais pas être déjà promise à un homme, à l’âge que j’ai. Je suis heureuse pour ma sœur, mais je n’aimerais pas être à sa place. Je ferai tout ce qu’il faut pour faire de la France mon nouveau pays. Moi aussi, je suis impatiente de vous revoir tous. A bientôt,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Adama</span></p>
<p><span style="font-size:12pt;font-family:'Times New Roman';"><br /> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>2<sup>ème</sup> partie, 1<sup>er</sup> chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Cher Robert,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Je me prépare en ce moment à passer le brevet, j’ai déjà commencé les révisions en français et en mathématiques. J’aimerais bien l’obtenir avec une mention Bien ou Très Bien, j’espère un peu la deuxième pour te dire la vérité. J’ai eu de très bonnes notes toute l’année, alors pourquoi pas ? Ma professeur de français a accepté de me donner du travail supplémentaire et de le corriger quand je le lui rends ; elle a ouvert des yeux ronds lorsque je lui ai demandé cela, elle m’a dit que c’était bien la première fois qu’un élève lui réclamait du travail en plus. Même mon amie Nouria me dit que je suis complètement folle. Pourtant elle est sérieuse, mais elle n’en ferait jamais plus que ce qu’on lui demande. Souvent, les élèves les plus acharnés sont des gens qui comme moi arrivent d’un autre pays et doivent travailler dur pour rattraper le niveau. Parfois cependant, certains débarquent dans une classe en ne parlant quasiment pas français. J’ai discuté avec une fille de quatrième qui est arrivée il y a quelques mois dans notre collège, qui vient du Sénégal elle aussi et qui ne parlait presque que Wolof dans sa famille. Comment veux-tu qu’elle comprenne quelque chose ? Elle a l’impression que les professeurs ne s’occupent pas d’elle, mais je lui explique que souvent ils ne savent pas quoi faire et ont déjà beaucoup d’autres problèmes qu’ils ne parviennent pas à régler. Tu sais, je comprends mieux maintenant pourquoi tant d’entre eux ont l’air fatigués et désabusés : eux aussi se sentent impuissants à nous aider, et pourtant ils y mettent tout leur cœur, en tout cas quand ils commencent à enseigner ici. Après, ils se rendent compte que personne ne les aide eux non plus, qu’il y a plein de choses qui ne vont pas mais que personne ne s’en soucie, alors ils baissent les bras, c’est normal. C’est ce qu’un de mes professeurs, mon professeur de physique, m’a expliqué. Il est vieux, très gentil et très calme, même quand les élèves ne le sont pas. On dirait qu’il a beaucoup vu et qu’il ne s’étonne plus de rien. J’ai pris l’habitude d’aller le voir après notre cours le jeudi en fin de matinée, d’abord pour lui poser des questions sur la leçon ou les exercices, après pour discuter avec lui. Je crois qu’il m’aime bien. Il me fait un peu penser à toi et je pense que vous vous entendriez très bien tous les deux. Reviendras-tu un jour en France ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>A très bientôt et souhaite-moi bon courage pour mes révisions !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Adama</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Chère Adama,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Que tu me parais adulte, maintenant, j’ai l’impression que tu as grandi sans prévenir, mais il est vrai que tu as déjà quinze ans… Ici, tu serais déjà considérée comme une femme. Je t’ai à peine reconnue l’été dernier, quand tu es revenue nous voir au village. Ton corps a grandi bien sûr, mais c’est surtout dans ta tête que les changements semblent les plus impressionnants… Que tu as l’air sûre de toi à présent ! Tu n’as plus grand-chose de la gamine craintive que j’ai connue. Tu es devenue si attentive aux autres… Pourtant, j’ai remarqué une sorte d’impatience dans tous tes gestes et tes paroles, que tu dissimulais malgré tout assez bien. Je ne pense pas me tromper en disant que le monde de ta famille, peut-être même de ton pays lui-même, t’est devenu trop petit, trop étriqué ? Tu te montres toujours d’une parfaite gentillesse, mais j’ai l’impression que ta vie est ailleurs, et que tu le sens. Même avec moi tu étais un peu distante, plus que dans tes lettres curieusement… Bien sûr, je n’ai jamais imaginé un instant que tu puisses revenir parmi nous, après avoir passé plusieurs années en France, même si je n’en ai rien dit à tes parents. J’espère juste que tu trouveras ton chemin, petite fille… As-tu pensé à ce que tu vas faire l’an prochain ? Je suppose que tu vas continuer tes études dans un lycée d’enseignement général, n’est-ce-pas ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ton professeur vieillissant qui est si fier de toi,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Robert</span></p>
<p><span style="font-size:12pt;font-family:'Times New Roman';"><br /> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>2<sup>ème</sup> chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Maïmuna avait insisté pour venir avec elle, mais elle avait tenu bon. Elle voulait être seule. Elle voulait pouvoir penser à elle-même. Marcher tant qu’elle en aurait envie, sans avoir à s’occuper d’une pleurnicheuse qui aurait mal aux pieds au bout d’une heure et lui réclamerait une glace toutes les cinq minutes.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Elle ne savait pas très bien ce qu’elle allait faire, ni où elle voulait se rendre. Peut-être se promener sur les Champs-Elysées et faire du lèche-vitrine, ou bien le long de la Seine. Peut-être encore aller au hasard, se perdre dans les ruelles du vieux Paris, s’aventurer loin des sentiers battus&#8230; En tout cas, savourer sa liberté.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Elle avait quinze ans, l’âge de tous les possibles, et elle habitait à moins d’une heure de la capitale. Que demander de plus ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Elle prit le métro jusqu’aux Halles, traversa la rivière, et déambula dans le Quartier Latin, admirant sur son passage la cathédrale Notre-Dame, les thermes de Cluny, le Panthéon, et le Palais du Luxembourg, fascinée. Tout ici était chargé d’histoire, dans un espace réduit à quelques kilomètres carrés. Tout était plaisir des yeux, si loin de la laideur et de la misère de son quartier. Quant à son petit village, là-bas, au Sénégal… Il lui paraissait à des années-lumière de distance, dans un autre monde. Elle avait envie de se coller aux vieilles pierres, de respirer leurs odeurs. Elle n’eut pas le courage d’approcher la cathédrale, cernée par des milliers de touristes, mais entra dans une petite église désertée par la horde. Elle goûta le silence et la paix du lieu, les yeux fermés, les autres sens en alerte. Elle eut tout à coup envie de prier, ou du moins de se recueillir, de méditer, en oubliant le monde extérieur. Au fond, malgré l’architecture différente, ce n’était pas si différent d’une mosquée, à ceci près qu’elle n’avait jamais pu mettre les pieds dans une mosquée toute seule, et profiter ainsi de la quiétude. D’ailleurs, elle n’avait connu presque que des mosquées françaises ; il n’y en avait pas dans son village natal.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>C’était une chaude journée de juin, pleine de promesses. Adama reprit son périple en remontant vers le Nord pour rejoindre la Seine et se promener sur ses bords, en quête de fraîcheur. Perdue dans ses pensées, elle chemina jusqu’à la Tour Eiffel qu’elle n’aperçut qu’à la dernière minute. Elle n’avait pas particulièrement envie d’aller rendre visite à la Grande Dame, trop sollicitée elle aussi, qu’elle aimait autant contempler de loin. Elle la dépassa donc et poursuivit sa route jusqu’au pont de Grenelle, où une statue qui ressemblait fort à celle qu’elle croyait se trouver à New-York, pour accueillir les nouveaux immigrants, lui indiqua qu’elle était sur le bon chemin. Elle emprunta le pont et s’éloigna des deux grandes avenues qui bordaient la Seine, pour s’enfoncer dans un quartier inconnu, le cœur battant. Elle savait plus ou moins qu’elle était parvenue au Sud-ouest de la capitale, probablement assez près du Bois de Boulogne. Elle marchait depuis quelques minutes lorsqu’elle avisa une grande porte bleue à l’air imposant, en retrait de la rue, qui portait le numéro 47. Elle s’avança, intriguée, et lut sur le mur qu’elle longeait cette inscription en caractères majuscules : « Maison de Balzac ». Etait-il possible que cette maison ait appartenu au grand auteur, ou du moins l’ait hébergé pendant une partie de sa vie ? Adama avait lu <i>Le Père Goriot</i>, sur les conseils de sa professeur de français qui semblait avoir le plus respect pour l’écrivain. Celle-ci lui avait également conseillé des ouvrages d’Emile Zola, qu’elle appelait « l’avocat des pauvres et des exclus ». Adama avait lu <i>L’Assommoir</i>, qu’elle avait beaucoup aimé, plus à vrai dire que le roman de Balzac. Se pouvait-il qu’il y ait aussi une maison de Zola à Paris ouverte au public ? Elle en était là de ses réflexions lorsqu’elle entendit s’élever derrière elle une voix frêle et nasillarde :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Surprise, la jeune fille ne perçut pas le sens de ces paroles, mais pivota sur elle-même pour voir qui s’exprimait ainsi. Elle aperçut une vieille femme, petite et voûtée, qui la dévisageait d’un air hostile. Personne d’autre ne se trouvait en sa compagnie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>« -Est-ce à moi que vous vous adressez, Madame ? demanda-t-elle, incrédule.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Et à qui d’autre à ton avis ? Alors, qu’est-ce que tu trafiques là ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>La hargne de son interlocutrice désarçonna Adama. Peut-être l’inscription sur le mur était-elle erronée, et la maison appartenait-elle en réalité à la vieille dame ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Oh, excusez-moi, je pensais que cette maison était un musée, et je m’apprêtais à entrer pour le visiter. J’ai dû me tromper.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Tu ferais mieux de retourner d’où tu viens ! On n’a pas besoin de toi, ici !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Je… je ne comprends pas ce que vous voulez dire, balbutia la pauvre Adama, totalement interdite. Est-ce bien un musée, ou non ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Qu’est-ce que connais de la culture, toi ? Retourne dans ta hutte de paille ! glapit la vieille dame d’une voix suraigüe. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Les yeux de la jeune fille commencèrent à se dessiller, mais elle était encore trop décontenancée pour faire face à une telle agressivité.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Tu n’as rien à faire ici, et encore moins dans ce quartier ! On ne veut pas de délinquant, ici ! C’est compris ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Je n’ai rien fait de mal, Madame. Je ne suis pas une délinquante.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Vous êtes tous des délinquants, les uns comme les autres ! Des crève-la-faim qui viennent nous voler notre pain ! </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-Je n’ai rien volé à personne, Madame ! Je suis venue pour étudier en France ! se défendit Adama, les yeux remplis de larmes.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>-C’est ça ! Espèce de sale petite voleuse, graine de vermine ! Allez ouste, disparais !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>La jeune fille ne put en supporter davantage, et s’éloigna sous les invectives de la vieille dame, sans plus rien entendre, sans voir où elle allait. Une tempête faisait rage à l’intérieur d’elle-même, et son visage était inondé de larmes. Elle perçut un coup de klaxon à sa droite, mais ne ralentit pas son allure. Un terrible sentiment d’injustice lui faisait serrer les poings, lui donnait envie d’hurler, mais aucun son ne pouvait sortir de sa gorge. Elle se heurta à quelqu’un et discerna une voix masculine où perçait l’étonnement qui lui demandait : « Mais que t’arrive-t-il, petite ? »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Malgré la chaleur de cette voix, Adama poursuivit son chemin à l’aveuglette, sans s’arrêter un instant. Disparaître, oui, c’était ce qu’elle souhaitait, comme le lui avait crié la vieille harpie. Ne plus avoir à penser, ne plus rien sentir, se reposer à jamais. Curieusement, ce fut le visage bienveillant de Robert qui lui apparut à cet instant-là, alors qu’elle l’avait à peine revu l’été précédent et qu’elle ne lui avait pas écrit depuis plus d’un mois. Occupée comme elle l’était en ce moment, elle ne s’était guère souciée de lui donner des nouvelles. Tout à coup, elle ressentit le besoin irrépressible de lui parler, d’écouter ses paroles rassurantes, de se laisser consoler comme lorsqu’elle était encore petite. Lui téléphoner ? Il n’y avait pas le téléphone au village, il aurait fallu qu’il se déplace. Lui écrire alors ? Adama se mit aussitôt à chercher une papeterie, une librairie peut-être, n’importe quelle boutique susceptible de lui fournir du papier. Elle finit par en trouver une minuscule, à peine visible depuis la rue, et acheta le premier papier à lettres qui lui tomba sous la main, ainsi qu’un stylo. Puis elle s’installa sur un banc, dans un petit parc, à l’ombre d’un arbre, saisit fiévreusement son stylo, et entreprit de jeter ses pensées tumultueuses sur le papier.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Cher Robert,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Je voudrais tant te parler maintenant, mais c’est impossible. Je ne sais même pas comment te raconter, mais je sais que tu saurais me comprendre, lire sur mes lèvres ce qui s’est passé, me dire pourquoi c’est arrivé. Pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Cette vieille dame m’a insultée comme si je venais de lui voler son sac à main, elle m’a traitée de voleuse, de vermine, et je ne lui avais même pas adressé la parole, je ne l’avais même pas vue avant qu’elle ne commence à crier. Elle avait l’air petite et fragile, mais elle était si malfaisante, Robert, elle me regardait avec des yeux brillants de haine, et je ne lui avais rien fait, je te jure ! Comment est-ce qu’une vieille dame comme elle peut détester à ce point quelqu’un qu’elle n’a jamais vu ? Tout cela n’a aucun sens ! Et ma journée avait si bien commencé ! Et j’étais si heureuse, et puis elle a tout démoli, et je me demande même si elle n’a pas raison, si elle n’a pas vu en moi quelque chose, parce que sinon comment expliquer cette haine ? Je ne sais pas quoi faire, Robert, je ne sais plus quoi penser, j’ai eu envie de la tuer et puis maintenant je ne sais plus, j’ai l’impression que tout a changé autour de moi, que le soleil a disparu, je me sens complètement perdue. Je n’ai personne à qui parler. Il n’y a que toi et tu es loin… Je me sens seule, Robert, tout était si simple quand j’étais là-bas, au village, avec vous tous… Je ne sais pas si je peux supporter ça, j’ai envie de revenir… Ecris-moi, dis-moi ce que je dois faire, toi qui sais toujours tout… S’il te plaît réponds-moi vite.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ta petite Adama.</span></p>
<p><span style="font-size:12pt;font-family:'Times New Roman';"><br /> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>3<sup>ème</sup> chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Chère Adama,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ta lettre m’a bouleversé. Au point que j’ai failli rejoindre Dakar pour prendre le premier avion à destination de Paris… Et puis j’ai réfléchi et je me suis dit que cette expérience douloureuse était sans doute inévitable, peut-être même nécessaire, même si j’aurais voulu tout faire pour te l’épargner. J’ai craint que tu ne sois confrontée à ce genre de racisme primaire, ou à une forme plus subtile, dès que tu es partie vivre en France. Comment t’expliquer la réaction de cette vieille femme ? Ma foi, sais-tu comment ont réagi les tiens, la première fois qu’ils m’ont vu ? La plupart d’entre eux, qui n’avaient jamais vu un homme blanc, ont ouvert de grands yeux et sont venus me tâter de partout, pour vérifier que j’étais bien réel. Certains m’ont demandé si je m’étais peint le corps et le visage. Quelques-uns m’ont plaint, jugeant ma couleur de peau un cadeau de Dieu bien encombrant, ce en quoi ils n’avaient pas tout à fait tort, en tout cas dans un pays tel que celui-ci. Tous ont fait preuve d’une grande curiosité et pendant des semaines, des mois mêmes, j’ai eu droit à toutes sortes de questions, aussi farfelues les unes que les autres. Les habitants de ton village m’ont accepté parmi eux, parce qu’ils ont compris que je n’étais pas venu pour leur faire du mal, mais au contraire pour les aider, même si certains se sont montrés sceptiques à mon égard, au début. Ils ne m’ont pas été hostiles, parce que je ne représentais pas une menace pour eux, d’autant plus que j’étais tout seul. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Mais en France, ou dans bien d’autres pays, les choses sont différentes. L’étranger suscite toujours la méfiance, surtout s’il vient en nombre. Cette vieille dame est comme plein de gens qui ne comprennent pas que des étrangers, il en vient continuellement, depuis des siècles et des siècles, et que la population française s’est formée ainsi. En outre, la couleur de peau est un critère qui lui permet immédiatement de reconnaître que tes aïeux, ou au moins tes bisaïeux, sont Africains, donc d’un continent qui lui paraît à l’autre bout du monde et pas encore civilisé. Pourquoi a-t-elle peur ? Parce qu’elle a le sentiment de posséder quelque chose, et craint que tu ne le lui prennes. Pourquoi toi ? Parce que tu es fraîchement arrivée (elle ne sait pas à quel point d’ailleurs). Le dernier arrivé est celui qui provoque le plus de suspicion, celui qu’on regarde d’un œil torve. Ajoute à cela qu’elle considère que « son » pays est riche, et que « le tien », quel qu’il soit, ne l’est pas, et tu ne t’étonneras plus qu’elle te traite de voleuse. Son hystérie est probablement renforcée par le fait qu’elle passe son temps à regarder la télévision, et à se gaver d’images où les voleurs, les délinquants, sont tous des jeunes – pleins d’énergie et d’agilité, comme toi – à la peau couleur miel ou café. C’est un peu comme lorsque l’on te fait une greffe, et que ton corps ne reconnaît pas l’élément qu’on veut lui ajouter : alors il le rejette, de peur qu’il ne menace son équilibre. Tu me diras, il n’y a pas de haine là-dedans, c’est juste une réaction animale ; il me semble que la vieille femme que tu décris a l’esprit malade, à force d’y tourner et d’y retourner les mêmes pensées et les mêmes obsessions depuis des années, d’où cette férocité qui t’a paru incompréhensible pour quelqu’un de son âge. Je mettrais aussi ma main à couper qu’elle se sent très seule, qu’elle parle avec peu de monde, et que cette solitude a fait naître en elle une grande frustration, qui t’a éclaté à la figure l’autre jour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ma petite fille, si tu me permets de t’appeler encore comme cela, je ne sais pas si cette lettre t’a aidée, si j’ai pu t’apaiser un peu en tâchant de t’expliquer ce qui a pu se passer dans la tête de cette vieille personne. Je sais que parfois les mots ne remplacent pas un regard ou un geste de consolation. Mais tu es grande maintenant, et tu comprends sans doute que si tu veux rester en France, tu vas devoir t’aguerrir et te frotter à la vie, parfois avec rudesse. Essaie, aussi difficile que ce soit, de ne te concentrer que sur ton brevet et tes révisions, ainsi que sur les grandes vacances à venir. Je t’envoie toute mon affection.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ton vieux Robert</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>4<sup>ème</sup> chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Lorsqu’Adama sortit de l’aéroport, la chaleur étouffante lui sauta au visage. Elle se rendit compte avec étonnement qu’elle n’était plus habituée à cette moiteur, qu’elle se sentait presque incommodée.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il lui restait encore un long trajet à faire jusqu’au village. Elle n’avait pris qu’une seule valise, afin de ne pas être trop encombrée ; elle n’aurait probablement pas beaucoup de place dans le minibus qui l’emmènerait jusqu’au village voisin, où Robert devait venir la chercher en voiture.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Etrangement aussi, certaines odeurs auxquelles elle n’avait jamais prêté attention auparavant l’indisposaient. Les émanations d’essence de Dakar, aussi fortes fussent-elles, ne lui chatouillèrent pas particulièrement les narines ; mais les relents tenaces des corps mal lavés et des passagers à quatre pattes dans le bus lui donnèrent immédiatement la nausée. L’entassement et la promiscuité, elle s’y était faite à présent, mais son odorat était en même temps devenu plus sensible. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Six heures plus tard, épuisée et le derrière douloureux, elle posa un pied hésitant sur la terre battue, sa valise à la main. Elle chercha du regard Robert et sa voiture, ne les aperçut pas, sentit son cœur se serrer d’angoisse. Avait-il bien reçu son message ? Elle n’avait pas obtenu confirmation, mais il avait toujours été là, depuis trois étés qu’elle rentrait à la maison. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Tout à coup une poigne solide se posa sur son épaule et une voix joyeuse et familière lui fit pousser un soupir de soulagement :</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>« Saperlipopette ! Tu as encore grandi ! »</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Elle se retourna pour apercevoir son vieil instituteur, qui lui souriait de toutes ses dents.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>« - Et ce brevet alors ? Tu ne m’as pas donné de nouvelles !</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Mention très bien, répondit la jeune fille en tâchant de prendre un air modeste, tout en rayonnant de fierté.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Robert émit un petit sifflement d’admiration.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Eh bien, ma championne, tu as gagné le droit à de bonnes et longues vacances. »</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span></span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>« Tu es contente de rentrer ? » Personne ne lui avait posé la question. Pourquoi fallait-il qu’elle se la pose à présent, elle ? Bien sûr qu’elle était heureuse de revoir sa famille : ses parents, ses frères et sœurs, et tout le village. Mais seule sa petite nièce de près de deux ans parvenait vraiment à la dérider ; peut-être parce que l’enfant semblait si éveillée, et qu’Adama pouvait lui raconter tout ce qu’elle voulait sans se sentir mal à l’aise. Avec tous les autres, ses sujets de conversation étaient limités, et la discussion finissait vite par s’éteindre si on lui en laissait l’initiative. Heureusement, elle ne se trouvait jamais en compagnie d’une seule personne, et pouvait demeurer dans le cercle familial sans beaucoup s’exprimer. Néanmoins, elle n’arrivait pas à se sentir « parmi eux », même si elle était physiquement assise à leur côté. Elle essaya de revoir ses anciennes amies, mais celles-ci étaient presque toutes déjà mariées, certaines attendaient même un enfant, et ne pouvaient parler que de cela. Adama leur trouvait le regard morne, l’élocution lente, la pensée fuyante. Mêmes celles qui étaient restées célibataires lui paraissaient étrangères. Mais n’était-ce pas elle, l’étrangère ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>« - Je crois que tu es la seule à avoir la réponse à cette question, ma petite, soupira Robert, lorsqu’elle s’en ouvrit à lui. Tu as vécu dans deux mondes tellement différents…</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Mais auquel des deux j’appartiens maintenant ? demanda Adama avec anxiété. J’ai l’impression d’avoir un pied dans chaque pays.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Ce n’est pas une position très confortable, je te le concède, mais elle a aussi ses avantages : tu as désormais une vision plus large que bien des gens, que ce soit au Sénégal ou en France, et tu as la possibilité de choisir ce que sera ta vie, contrairement à tes amies qui sont demeurées ici.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Peut-être, mais elles au moins, elles savent qui elles sont et ce qu’elles ont à faire. Tandis que moi…</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Détrompe-toi petite, ce qui leur manque, c’est justement de savoir qui elles sont. Elles sont incapables de décrire leur personnalité ou leurs envies, elles n’existent pas vraiment en tant qu’individus, ou en tout cas ne se perçoivent pas comme uniques, contrairement à toi.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Et n’est-ce pas plus facile ainsi ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Sans doute, mais elles n’auront jamais la possibilité de savourer ce qu’on appelle la liberté, ni les joies et les tourments qu’elle procure…</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Je me passerais des tourments, rétorqua la jeune fille, mi-plaisantant mi-sérieuse. Dis, Robert ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Oui ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Tu as déjà ressenti quelque chose comme cela, toi ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Le vieux mentor, devenu confident, se racla la gorge, embarrassé.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- J’imagine que oui… Mais un peu dans l’autre sens… Ma situation est différente néanmoins : j’étais beaucoup plus vieux que toi quand je suis arrivé ici, et je ne suis pas venu dans la même intention.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Pourquoi es-tu venu vivre ici ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il se tut pendant un long moment.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Je pourrais te répondre ce que j’ai répondu à l’association qui m’a interviewé, à l’époque, et avec laquelle je suis parti : que j’avais envie d’aider les autres, particulièrement ceux qui n’avaient pas eu la chance comme moi de recevoir une éducation, et n’avaient pas accès aux soins les plus élémentaires. Mais ce n’est qu’une partie de la vérité, peut-être la moins sincère.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Alors ? le pressa Adama.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Son regard alla se perdre dans le lointain.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Alors… Est-ce qu’on ne part pas toujours pour échapper à quelque chose ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Et toi… Tu voulais échapper à quoi ? l’interrogea-t-elle d’une voix hésitante, sentant qu’elle touchait là un point sensible.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Son regard revint se poser sur elle, vif et pénétrant.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Tu m’as dit tout à l’heure que tu t’ennuyais auprès de tes anciennes camarades, non ? </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Oui, reconnut-elle, mais quel rapport ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Eh bien, pour moi, c’était un peu la même chose. Je m’ennuyais là où je vivais, j’avais l’impression d’appartenir à un cercle étroit, étriqué, où les gens ne se préoccupaient que d’eux-mêmes. Je ne manquais de rien matériellement, bien au contraire, mais cela ne me suffisait pas ; il me fallait autre chose… une bouffée d’air frais…</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Et tu l’as trouvée ici ? s’enquit Adama, une lueur malicieuse au fond des yeux.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- Oui… aussi surprenant que cela puisse te paraître, acquiesça-t-il avec un sourire amusé. Bien qu’en tant qu’Européen blanc comme un cul, comme on dit, j’aie eu un peu de mal à supporter cette touffeur, au début… Je vois que j’ai réussi à te faire sourire à nouveau, ajouta-t-il. Chasse tes pensées moroses, petite. Tu n’es plus tout à fait d’ici, et tu dois l’accepter. Mais tu n’es pas une apatride pour autant ; c’est à toi de te construire ton identité, à présent. Il te faudra être patiente…</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>- J’essaierai, promit Adama. Après tout, je n’ai jamais eu peur des défis… »</span></p>
<p><span style="font-size:12pt;font-family:'Times New Roman';"><br /> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span>            </span><span>5<sup>ème</sup> chapitre</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Robert tourna et retourna la feuille entre ses mains, sans comprendre. Il n’y avait que ces quelques mots, visiblement griffonnés à la hâte et qui avaient dû être tachés de larmes, vu l’aspect gondolant du papier :</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>« Où est la liberté dont tu m’avais parlé ? »</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Pas même de signature, mais il était aisé de reconnaître l’écriture. La provenance de la « lettre » ne laissait d’ailleurs aucun doute.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Alarmé, le vieil instituteur essaya pourtant de se raisonner : la brièveté du message lui donnait à penser qu’Adama l’avait rédigé dans un moment d’émotion intense, puis jeté dans la boîte aux lettres la plus proche avant de regretter son geste, quelques instants plus tard. Mais qu’est-ce qui avait pu la bouleverser à ce point ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il fallait qu’il en eût le cœur net. Il sauta dans sa voiture, et roula jusqu’à un village à deux heures de route du sien, où il pourrait utiliser le téléphone, à supposer qu’il fonctionne. Evidemment cela coûtait les yeux de la tête, mais peu importait.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ce fut, sans surprise, la tante qui lui répondit, et qui l’informa que sa nièce n’était pas encore rentrée du lycée. Mais elle n’eut pas de mal à le renseigner sur l’objet du désarroi d’Adama : une dizaine de jours plus tôt, une jeune fille qu’elle connaissait bien, à peu près du même âge qu’elle et qui fréquentait le même lycée, avait été battue à mort par une bande de garçons qui la harcelait depuis des semaines. La raison ? La victime portait des vêtements « provocateurs », selon ses agresseurs. La cité était en ébullition ; tous les membres de la bande avaient été arrêtés, mais aucun ne semblait regretter le crime qu’il avait commis.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>« C’est de pire en pire, ici, confia la tante à Robert en poussant un soupir, les filles ne peuvent plus sortir sans cacher complètement leur corps. C’est même pas une question de voile, elles ne sont plus en sécurité si elles ne mettent pas des joggings ou des habits flous qui les font ressembler à des garçons. Porter une jupe ici, c’est risquer la mort ! Tu te rends compte ? »</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Elle ajouta que le jour du drame, Adama était rentrée dans un état effrayant. Sa tante ne l’avait jamais vue comme cela auparavant. Elle avait passé le lendemain cloîtrée dans sa chambre, dont elle avait banni les plus jeunes, trop apeurés pour pousser la porte de toute façon, tantôt hurlant qu’elle allait tous les tuer, tantôt pleurant toutes les larmes de son corps. Pour finir, elle était sortie sans un mot, en un éclair, un bout de papier à la main, avait noté sa tante. Elle n’était pas revenue jusqu’à minuit passée, alors que toute la famille se rongeait les sangs pour elle. Appeler la police ? Elle ne servait à rien la police. Elle avait même peur de s’aventurer dans le quartier. Elle n’intervenait que lorsqu’il était trop tard, le plus souvent.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Bouleversé à son tour, Robert demanda quand il pourrait rappeler afin de discuter avec la jeune fille. Celle-ci rentrait un peu à n’importe quelle heure de la soirée, malgré les recommandations de sa tante, depuis le tragique événement ; on ne savait pas très bien où elle allait, ni avec qui, mais elle était incontrôlable en ce moment. Tout ce qu’on savait, c’est qu’elle avait participé à l’organisation d’une marche de protestation qui avait eu lieu quelques jours plus tôt. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Lorsqu’il retenta sa chance une heure plus tard, toutefois, Adama venait de rentrer du lycée. Il craignit tout d’abord qu’elle ne veuille pas lui parler, mais s’aperçut vite au contraire que la jeune fille avait désespérément besoin de s’épancher. Il la laissa donc vider son chagrin et sa douleur, très vifs encore malgré le temps écoulé depuis les faits, et tenta comme il put de la réconforter. Mais ce qui paraissait avoir traumatisé sa petite protégée – et à cela il ne pouvait rien répondre car il se sentait lui-même perplexe – c’est que la victime ait été violentée d’une telle façon par « les siens » : autrement dit qu’une jeune fille d’origine maghrébine ait été ainsi molestée par des « Beurs » et des « Blacks » du même âge qu’elle et souffrant comme elle du rejet d’une partie de la société française. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Robert avait connu bien des fois cette sensation d’impuissance face à une situation qu’il ne pouvait contribuer à améliorer, mais lorsqu’il raccrocha ce jour-là, il lui sembla que de toutes les situations qu’il avait rencontrées, celle-ci était, sans conteste, la plus douloureuse à supporter.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span></span></p>
<p><span style="font-size:12pt;font-family:'Times New Roman';"><br /> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>3<sup>ème</sup> partie</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Cher Robert,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Je vais te charger d’une mission difficile, et qui ne va pas beaucoup te plaire je le crains. Tu te rappelles l’été dernier, lorsque je suis revenue, ma famille m’a demandé si j’allais m’inscrire à l’université de Dakar, l’année prochaine, et j’ai répondu que je ne savais pas encore ce que j’allais faire, ni ce que je voulais étudier d’ailleurs. J’ai bien compris qu’ils tenaient beaucoup à me voir revenir au pays, et qu’ils attendent de moi, dans quelques années, que je les aide financièrement, peut-être même que je les installe auprès de moi, dans la capitale. Mais ce n’est pas cela que je veux, et j’aimerais qu’ils le comprennent. Grâce à toi.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Je veux rester en France, au moins le temps de mes études, mais probablement aussi après. Je ne veux pas dépenser mon temps et mon argent à les entretenir tous, même si c’est la coutume ; je ne suis pas une fille ingrate, mais je veux d’abord penser à moi et à mon avenir. Tu te souviens quand, à l’école, tu avais essayé de nous enseigner le mot « perspective » ? Aucune d’entre nous ne comprenait ce que ça pouvait bien vouloir dire. Il y a deux ans, tu m’as expliqué que de toutes les filles du village qui avaient quinze ans, comme moi, j’étais la seule à me percevoir comme unique, à pouvoir décider de ce que je voulais faire plus tard. Aujourd’hui, j’ai compris ce mot, « perspective », et je veux non seulement en avoir mais aussi en donner aux autres.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Tu sais qu’il n’y a pas que mes anciennes amies qu’on force à se marier très jeunes ? Ici aussi, il y a des filles qui sont obligées d’épouser celui que leur famille leur a choisi comme mari. C’est encore plus dur pour elles que pour mes amies parce qu’elles ont vécu en France, elles savent ce que signifie le mot « liberté », même si on ne leur en laisse pas beaucoup, car elles l’ont au moins appris à l’école. Et puis, un été, elles retournent au bled, comme on dit, et elles n’en reviennent jamais. Elles sont d’abord séquestrées, puis on célèbre une parodie de mariage où elles n’ont pas leur mot à dire, et elles restent coincées là-bas à vie, avec un mari tortionnaire qui les considère comme des moins que rien, tout juste bonnes à faire ses quatre volontés. Tu te rends compte de ce que ça veut dire pour quelqu’un qui n’a pas été élevé dans une soumission totale, qui a toujours eu le droit de s’exprimer, peut-être pas au sein de sa famille mais partout ailleurs dans la vie quotidienne ? Certaines sont revenues par miracle, et elles nous ont raconté le cauchemar que c’était. Elles sont marquées à vie et les blessures seront longues à cicatriser. Souvent elles ont été violées, parfois torturées pour s’être rebellées. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>L’association dans laquelle je milite depuis l’année dernière s’occupe de toutes les femmes qui ont besoin d’une oreille attentive, le plus souvent parce qu’elles ne sont pas traitées chez elles comme elles devraient l’être dans le pays des droits de l’homme. Tu n’as pas idée des humiliations que nous subissons chaque jour dans les cités, et des souffrances que nous devons endurer en silence. C’est la loi du plus fort qui règne ici, et les plus forts ce sont pour l’instant ces jeunes mâles qui n’ont rien à faire de la journée et qui se croient investis d’une mission sacrée, celles de « protéger » leurs « sœurs », fût-ce contre elles-mêmes. Je ne peux pourtant pas me décider à leur en vouloir, car j’ai pitié d’eux aussi : ils n’ont aucune place dans la société, leurs chances de succès sont d’emblée très limitées. D’abord, c’est à l’école qu’ils souffrent, ils ne peuvent confier leurs problèmes à personne, ils ont l’impression d’être méprisés, d’être des bons à rien, alors ils le deviennent. Certains le sont naturellement, mais il y en a peu. Ceux qui échappent à cela sont ceux qui ont des parents disponibles, qui leur montrent le bon exemple et qui sont très stricts avec eux. Les autres n’ont aucun modèle, aucun repère sauf leurs propres amis, et ils prétendent tous être forts et virils car c’est la seule image qui leur permette de survivre dans un groupe et leur procure un peu d’estime personnelle. Quand ils grandissent, c’est pire, parce qu’ils n’ont vraiment plus rien à faire, plus d’école, ils trainent dans la rue toute la journée avec leur bande. Alors, pour ne pas perdre la face, pour montrer qu’ils sont forts, pour exister tout simplement, ils s’inventent un rôle, celui de nous « protéger ». Ma professeur de français, en troisième, disait souvent que « L’oisiveté est mère de tous les vices. », et je crois qu’elle avait bien raison. Parfois, je les déteste quand même, tous ces hommes, pour le mal qu’ils causent, mais je crois que, s’il y a quelques canailles parmi eux, il y a aussi beaucoup de victimes, d’une certaine façon. Quand j’étais au collège, je ne supportais pas les élèves qui perturbaient le cours, j’avais envie de les chasser de l’école ; et quand des garçons ont battu à mort une de mes amies, il y a deux ans, tu te souviens, je crois que j’aurais pu les tuer si j’avais été face à eux, une arme à la main. Je ne dis pas qu’il faut tout pardonner. Tout n’est pas pardonnable. Mais il faut essayer de comprendre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>D’ailleurs, il y a aussi des mecs qui sont super et qui se battent pour la même chose que nous ; c’est sans doute encore plus difficile pour eux, parce qu’ils sont mal vus par leurs pairs, et plus courageux aussi, parce qu’ils n’ont pas autant à y gagner que nous. On se bat aussi pour que les gens, ceux qui n’habitent pas dans les cités, sachent ce qui nous arrive, car on n’améliorera pas les choses tant qu’il n’y aura pas une prise de conscience de la société tout entière. Il faut que les gens comprennent que ceux qui habitent les cités ne sont pas des sauvages, et ont droit à la même dignité que les autres ; et aussi que c’est un danger pour tout le monde, pour tout le pays, ce qui se passe actuellement dans nos quartiers. Parce qu’un jour tout ça va exploser, si on laisse les choses pourrir ainsi…</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Tu vois, je dis « nous » et « nos » tout le temps, parce que je me sens partie intégrante de cette société maintenant ; pas seulement des femmes de mon quartier, mais de ce pays qui m’a accueillie et qui m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui. Je crois que j’ai réussi à résoudre mon dilemme, je me sens toujours sénégalaise, mais je suis aussi française, d’ailleurs je viens d’obtenir la nationalité. Je ne vois pas les frontières de manière aussi limitée qu’avant, mon identité ce n’est pas qu’une culture, un pays, c’est moi tout entière ; je ne sais pas si c’est clair, ce que je veux dire c’est qu’avant d’appartenir à un ou plusieurs pays je me sens proche de tous ceux qui sont dénigrés, qui doivent se battre pour leurs droits, pas seulement les femmes mais aussi toutes les minorités, tous ceux qui n’ont pas pour eux la force du nombre. C’est pour cela que j’ai décidé de faire des études de droit l’année prochaine. Je suis presque sûre d’obtenir une bourse, et j’essaierai sans doute de m’installer toute seule à Paris, pour étudier dans de meilleures conditions, si je peux me le permettre financièrement. J’avais pensé m’inscrire en histoire, mais je crois que le droit m’ouvrira plus de… perspectives. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Peut-être qu’un jour je reviendrai au Sénégal, malgré tout ? Qui sait ? Il est bien trop tôt pour le dire. Mais tu comprendras qu’après tout ce que je t’ai dit, il est hors de question que j’épouse qui que ce soit sur l’ordre de ma famille, et j’aimerais aussi que tu fasses comprendre à mes parents que je ne suis pas près de me marier, même s’ils trouvent que je suis déjà vieille et que je devrais commencer à y songer. Après tous les sacrifices que j’ai consentis, après tout ce que j’ai appris ici, me mettre aux ordres d’un homme, moi ? Jamais.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Je ne rentrerai pas cet été, Robert, je dois essayer de gagner le plus d’argent possible avant la rentrée universitaire. Tu vas me manquer, tu sais. Tu as toujours été pour moi comme un pilier inébranlable où je pouvais m’appuyer en toutes circonstances. N’hésite pas à me donner encore ton avis, tes conseils, ce n’est pas parce que j’ai grandi que je n’ai plus besoin de toi…</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Merci pour tout,</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Ton amie (si tu me permets de l’être, à présent),</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Adama</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>*Yaay : Maman</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.45pt;"><span>Baay : Papa</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span></span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/julietterebello.wordpress.com/13/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/julietterebello.wordpress.com/13/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/julietterebello.wordpress.com/13/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/julietterebello.wordpress.com/13/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/julietterebello.wordpress.com/13/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/julietterebello.wordpress.com/13/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/julietterebello.wordpress.com/13/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/julietterebello.wordpress.com/13/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/julietterebello.wordpress.com/13/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/julietterebello.wordpress.com/13/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/julietterebello.wordpress.com/13/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/julietterebello.wordpress.com/13/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=13&subd=julietterebello&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://julietterebello.wordpress.com/2008/01/25/du-senegal-au-93/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>1</slash:comments>
	
		<media:content url="http://0.gravatar.com/avatar/e58c21cc61bccb798bfed0c6cd640956?s=96&#38;d=identicon&#38;r=G" medium="image">
			<media:title type="html">julietterebello</media:title>
		</media:content>
	</item>
	</channel>
</rss>