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	<title>Juliette Rebello &#187; Nouvelles pour gens pressés</title>
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	<description>Nouvelles et romans écrits par Juliette Rebello</description>
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		<title>Juliette Rebello &#187; Nouvelles pour gens pressés</title>
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		<title>Les clandestins</title>
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		<pubDate>Fri, 25 Jan 2008 21:29:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[L’idée qu’ils pouvaient disparaître sans que personne ne s’en aperçût leur avait souvent traversé l’esprit. C’était un peu comme être non-existant, pas plus important qu’un chien errant dont personne ne se souciait. Curieusement, ils regrettaient presque, parfois, cet aspect de leur ancienne vie : être quelqu’un. Etre quelqu’un qu’on cherche à assassiner, n’est-ce pas la meilleure [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=14&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>L’idée qu’ils pouvaient disparaître sans que personne ne s’en aperçût leur avait souvent traversé l’esprit. C’était un peu comme être non-existant, pas plus important qu’un chien errant dont personne ne se souciait. Curieusement, ils regrettaient presque, parfois, cet aspect de leur ancienne vie : être quelqu’un. Etre quelqu’un qu’on cherche à assassiner, n’est-ce pas la meilleure preuve d’existence ? </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>De leur ancienne vie, celle d’avant la fuite éperdue, il y avait tout à regretter : leur langue, leur famille, leur confort, leur passion pour le travail qu’ils exerçaient. Qu’avaient-ils de plus ici ? Le sommeil, sans doute. Des nuits qu’ils ne passaient pas à guetter, barricadés dans leur propre maison, le moindre bruit annonçant la venue des « services spéciaux ». Ici, même sans papiers, ils se sentaient un peu plus en sécurité. On n’allait pas venir en pleine nuit pour les tabasser, ou les emmener Dieu savait où dont ils ne reviendraient jamais. Mais dormaient-ils si bien pour autant ? Dans la patrie des droits de l’homme qui ne voulait pas d’eux, ils dormaient du sommeil sans rêve des déracinés qui se savent sans avenir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Pourtant, ils parlaient bien français. Presque sans accent. Ils avaient tous les deux des diplômes. Lui avait occupé là-bas un poste dans une université réputée, pendant des années. Elle était journaliste. L’un comme l’autre aurait pu être utile à son nouveau pays, celui où ils avaient trouvé refuge. Seulement voilà : ils n’avaient pas de papier.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Ils n’avaient pas de papier parce que leur demande avait été rejetée. Par deux fois. On ne les jugeait pas en danger dans leur patrie d’origine. C’est vrai, on n’y était pas en danger tant qu’on se taisait. Mais pour eux il était trop tard : ils avaient trop parlé. Ils avaient prononcé des mots qu’on ne voulait pas entendre, là-bas. Des mots qui leur avaient attiré des menaces, puis des coups, puis l’emprisonnement et la torture, pour lui. Ils avaient essayé d’expliquer tout cela, de bonne foi. La patrie de Descartes et de Victor Hugo ne pouvait pas ignorer un raisonnement aussi simple, un appel à l’aide aussi poignant. Et pourtant si. Elle les avait ignorés. Balayés. Affaire classée.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Alors ils vivaient. Au jour le jour. C’était tout ce qui leur restait à faire. Oh, ils pouvaient s’exprimer maintenant ; mais personne ne les entendrait. Et puis, si elle parlait trop fort du patron du restaurant qui lui mettait régulièrement la main aux fesses, ils n’auraient plus de toit. S’il dénonçait l’exploitation dont il était victime dans l’obscure arrière-salle du magasin où il avait trouvé du travail, pour un salaire de misère, ils n’auraient plus de quoi manger. Alors ils se taisaient. A nouveau.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>C’était peut-être la fuite, qui avait été leur plus beau moment. Parce qu’alors, malgré la peur, ils avaient encore de l’espoir. Ils étaient pleins d’espoir. Ils s’adapteraient. Travailleraient avec acharnement. Pourvu qu’on les accueillît… Mais pourquoi leur fermerait-on les frontières, alors qu’ils avaient tant à apporter ? Et puis, on ne les remarquerait guère dans la rue, s’ils faisaient un effort pour perdre leur accent : blonds tous les deux, les yeux clairs, la peau pâle, rien qui pût attirer l’attention ou provoquer l’hostilité. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Mais c’était sans compter les quotas. Ils n’étaient pas entrés dans les quotas. On n’entre pas facilement dans les quotas, cheveux blonds ou pas. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Alors, la terreur de chaque instant avait fait place à l’appréhension au quotidien, surtout en fin de semaine, quand ils devaient compter leurs sous pour aller au supermarché. Ils n’avaient jamais eu à compter, auparavant. Le cœur qui bat la chamade avait cédé le terrain aux crampes d’estomac, à la crainte de ne pas savoir où dormir, si l’envie venait à celui qui possédait l’appartement, le patron, de les en déloger. La lutte pour la liberté avait disparu au profit de la bataille pour survivre. Et la lassitude avait succédé à l’exaltation.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Ils avaient pensé avoir des enfants, avant de fuir ; mais maintenant ? Sans argent, sans la moindre ressource ? Et puis, à présent qu’on renvoyait les parents chez eux même lorsque leurs enfants étaient nés en France, comment prendre le risque d’abandonner un petit être derrière eux ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Ils n’avaient pas osé se l’avouer, mais ils s’étaient posé la question, tous les deux, en leur for intérieur : quelle vie était préférable ?</span></p>
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		<title>Le poids du soupçon</title>
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		<pubDate>Tue, 22 Jan 2008 23:35:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[

Il ne fait pas bon s’attaquer à quelqu’un qui a une excellente réputation.
 
Aurait-elle parlé si elle avait su ? Sans doute. Mais qu’importe ! Jamais elle n’aurait imaginé tout cela.
L’incrédulité tout d’abord. Les yeux en points d’interrogation, les murmures. « Tu sais ce qu’elle a raconté à la police ? C’est incroyable n’est-ce-pas ? [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=12&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span><br />
</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Il ne fait pas bon s’attaquer à quelqu’un qui a une excellente réputation.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Aurait-elle parlé si elle avait su ? Sans doute. Mais qu’importe ! Jamais elle n’aurait imaginé tout cela.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>L’incrédulité tout d’abord. Les yeux en points d’interrogation, les murmures. « Tu sais ce qu’elle a raconté à la police ? C’est incroyable n’est-ce-pas ? » « Je ne comprends pas ce qui lui a pris. » « Jalousie ? Je ne peux pas croire qu’elle ait pu… Tu penses qu’ils avaient une liaison ? » « Une jeune femme si sérieuse, si digne… A qui faire confiance de nos jours ? »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Puis ce fut une sorte de sourde hostilité, qui se levait à chaque fois qu’elle poussait la porte de la petite salle, et restait suspendue dans l’air, presque palpable, comme un parfum trop lourd. Le silence brusque qui suivait son entrée, les regards qui convergeaient immanquablement vers elle, la terrorisaient. Mais elle avançait bravement, la tête baissée, sans ciller. D’incrédules, les regards se firent bientôt venimeux ;<span>  </span>les murmures reprirent, puis s’amplifièrent, en sa présence. Plus de gêne : les plus méprisants parlaient à découvert, manifestaient ouvertement leur indignation. Enfin vinrent les calomnies et les insultes. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Tous ne se montraient pas aussi franchement hostiles, cependant. Il y avait ceux qui lui jetaient des coups d’œil navrés, essayaient parfois de la réconforter tant bien que mal, conscients du poids insupportable du silence et des regards, plus douloureux que les insultes ; mais bien souvent, désolés, indécis, ils ne savaient trop que dire ou que faire.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Il y avait ceux qui cherchaient à comprendre, mais qui partaient du point de vue qu’elle avait raconté des mensonges. Elle ne répondait plus. A quoi bon clamer sa bonne foi ? Elle l’avait tenté à maintes reprises, au début. En vain.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Il y avait ceux encore qui la croyaient sincèrement fabulatrice, et se taisaient, dans un silence lourd de reproches, et détournaient à présent la tête en la voyant arriver, marquant ainsi leur réprobation. Tous ceux-là n’étaient pas de méchantes gens ; mais personne ne la défendait, ou n’osait douter à voix haute.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Et puis il y avait ceux qui l’humiliaient par plaisir d’humilier, de faire mal à son prochain. Curieusement, certains lui avaient toujours donné l’impression d’être de charmantes personnes. Enfin jusqu’à ce jour-là.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Il était intouchable. Avait-elle fait preuve de naïveté, en parlant ? Fallait-il s’attirer toutes ces inimitiés, pour rien ? Elle n’aurait su dire. Pourtant, de l’avoir dit, elle se sentait étrangement plus en paix.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:0.5in;"><span>Le bruit se répandit comme une trainée de poudre. « Tu te rappelles de… ? Non ? Celle qui est partie, il y a déjà plus d’un an de cela. Ce qu’elle est devenue ? Non, je ne sais pas… Eh bien, figure-toi qu’elle avait dit la vérité ! Si si ! Une autre a porté plainte, avec des preuves cette fois-ci…» « Je ne peux pas le croire… » « Un homme si bien, si courtois, si élégant… Qui aurait dit ? Combien de femmes penses-tu qu’il a… ? » « Mais à qui peut-on faire confiance, de nos jours ? »</span></p>
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		<title>La décision</title>
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		<pubDate>Thu, 17 Jan 2008 02:13:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[            Pour la énième fois, il reprit son stylo. En mordilla le capuchon. Puis en approcha la pointe de la feuille, presque vierge, posée devant lui sur son bureau. Il avait déjà griffonné le nom du ministère, le lieu et la date. Mais la lettre, il n’arrivait pas à la commencer. C’était comme [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=11&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><span>            Pour la énième fois, il reprit son stylo. En mordilla le capuchon. Puis en approcha la pointe de la feuille, presque vierge, posée devant lui sur son bureau. Il avait déjà griffonné le nom du ministère, le lieu et la date. Mais la lettre, il n’arrivait pas à la commencer. C’était comme si sa main elle-même se refusait à écrire. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il lâcha son stylo, qui atterrit sur le bois avec un bruit mat. La tête dans les mains, il passa à<span>  </span>nouveau en revue tous les arguments qui l’avaient conduit à prendre cette décision. Il n’y en avait pas tant que cela, finalement. Mais un, essentiel, fondamental, incontournable : il devait. Il devait écrire cette lettre de démission car il ne pouvait pas appliquer ces nouvelles lois qu’il jugeait profondément iniques. On voulait le contraindre à les appliquer, mais il était un homme libre, et puisque la seule manière de s’y opposer était de démissionner, il le ferait. Point. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Et pourtant il n’arrivait pas à s’y résoudre. Abandonner un métier qui le passionnait, pour lequel il avait travaillé d’arrache-pied pendant tant d’années, sacrifié une partie de sa vie de famille, et auquel il s’était consacré corps et âme depuis plus de vingt ans ? Il fallait être fou pour tout laisser tomber, du jour au lendemain ! Et à propos de lendemains, que ferait-il désormais de ses jours ? Comment occuperait-il ce temps qui jusqu’alors lui avait paru si précieux ? Et le sens ? Le sens de sa vie ? Où le trouverait-il à présent que ce qui comptait le plus pour lui avait disparu de son existence ? Non et non, il ne pouvait pas !</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Sa vocation était née lorsqu’il avait treize ans à peine. Témoin d’une grave injustice, il s’était juré de faire quelque chose pour que cela ne puisse plus jamais avoir lieu dans son pays. Et voilà que son pays lui-même promulguait des lois inacceptables… Tout ce en quoi il avait cru s’effondrait. Alors il fallait relever la tête. Refuser d’obtempérer. Quelles qu’en soient les conséquences.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>C’est ce qu’il avait essayé d’expliquer à son collègue. Aux prises avec le même dilemme que lui, celui-ci avait pourtant décidé de rester. « Ca ne changera rien de toute façon, soutenait-il. Ce n’est pas une poignée d’entre nous qui feront bouger les choses. Ca ne nous apportera que des ennuis, tu verras. D’ailleurs comment on va faire pour se nourrir, hein ? Tout est déjà devenu si cher… ».</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Le mot d’honneur ne l’avait pas fait changer d’avis. « Ce n’est qu’un mot, après tout. Tu sais ce qu’elle me dit, moi, ma conscience ? Elle me dit de bouffer, d’abord, avant de défendre des valeurs qui ont perdu toute signification. »</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Quand il avait répliqué toutefois que leur survie, désormais, risquait fort de se faire au détriment d’autres vies humaines, son collègue avait un peu flanché. Pour finalement arguer, sans conviction et en détournant le regard, qu’« on vit dans un monde où règne la loi du plus fort… Ou tu bouffes ou tu es bouffé, je te le dis… ». Lorsqu’il avait fait remarquer que la loi du plus fort était précisément ce que leur profession tâchait de combattre, l’autre n’avait plus rien répondu. Juste essuyé ses yeux d’un revers de la main.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Mais la vérité c’est que lui aussi était assailli de doutes. Lui aussi se demandait si cela valait la peine de tout sacrifier. Lui aussi croyait en la loi du plus fort, même s’il ne voulait pas se déclarer vaincu, céder à une soi-disant fatalité. Et puis, il n’avait même pas la consolation de croire en Dieu. Il avait tiré une croix sur ce protecteur bienveillant qu’il chérissait jadis, et grâce à qui, pensait-il, il s’était un jour engagé. Dieu en avait abandonné tant, qu’il ne pouvait tout simplement pas être. Ou alors, il était aussi impuissant que lui. Donc d’aucun secours dans quelque situation que ce fût. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Sans s’en rendre compte, il avait continué à mordiller le capuchon, qui était tout tordu à présent. Incapable de rester en place, il se leva et fit les cent pas d’un bout à l’autre de la pièce. La nuit tomba sans qu’il y prît garde. Une seule lumière resta allumée dans le bâtiment ce soir-là.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Au petit matin, avant l’arrivée du jour, la lumière avait disparu. La pièce était vide. Le stylo avait été jeté à la poubelle. Seul le capuchon, à moitié rongé, reposait encore sur le bureau.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Lorsque le facteur releva le courrier, il avisa une petite enveloppe brune couverte d’une écriture fine et soupira : encore un qui s’imaginait que le ministère allait s’intéresser à lui, comme s’ils se souciaient du petit peuple, là-bas, tous ces beaux messieurs, dans leurs vastes demeures. </span></p>
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		<title>Les épluchures d&#8217;orange</title>
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		<pubDate>Thu, 17 Jan 2008 02:11:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[Il plongea la main dans la poubelle, l&#8217;eau à la bouche. Ils les avaient repérées de loin, celles-ci. Il connaissait bien le majordome, et le guettait tous les jours à la même heure, lorsqu&#8217;il sortait les poubelles. Il fallait faire vite, avant que le camion ne passe. Sinon, il était bon pour fouiller les ordures [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=10&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il plongea la main dans la poubelle, l&#8217;eau à la bouche. Ils les avaient repérées de loin, celles-ci. Il connaissait bien le majordome, et le guettait tous les jours à la même heure, lorsqu&#8217;il sortait les poubelles. Il fallait faire vite, avant que le camion ne passe. Sinon, il était bon pour fouiller les ordures avec les autres enfants, sur le vaste terrain vague où les camions déversaient leur contenu. Ce n&#8217;était pas l&#8217;odeur pestilentielle de cette décharge sauvage qui le dérangeait, il ne la sentait même plus ; non, il ne voulait plus y aller depuis qu&#8217;il s&#8217;était sévérement entaillé le pied avec un tesson de bouteille. Mais qu&#8217;importe, il avait ses adresses maintenant, et son agilité faisait le reste. Il fallait juste faire attention à ne pas se faire attraper au mauvais moment. Cela lui était arrivé une fois, et il avait remercié le ciel de lui avoir donné de bonnes jambes, car il avait échappé de peu aux crocs du chien qui le poursuivait avec acharnement.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il les savoura lentement, léchant l&#8217;intérieur de l&#8217;écorce, grapillant les petits bouts qui étaient restés collés lors de l&#8217;épluchage. Les oranges, c&#8217;était vraiment son mets préféré. L&#8217;ordinaire était plutôt fait d&#8217;épluchures de pommes de terre et de carottes, d&#8217;un petit morceau de poulet s&#8217;il avait de la chance. Parfois, ils jetaient même du pain. Il aimait bien aussi la peau des pommes et des poires, mais les oranges, les écorces d&#8217;orange, c&#8217;était la récompense, l&#8217;objectif ultime de ses longues journées en quête de nourriture. Un véritable délice. Le paradis sur terre. Leur parfum surtout&#8230; Il n&#8217;en était jamais rassasié.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Aujourd&#8217;hui pourtant, quelque chose, un tout petit quelque chose, l&#8217;empêchait de goûter tout le plaisir qu&#8217;il avait l&#8217;habitude d&#8217;éprouver en raclant l&#8217;écorce magique. C&#8217;était peut-être l&#8217;orange elle-même, qui avait cette saveur un peu amère&#8230; Il ne savait pas très bien. Il avait l&#8217;impression que c&#8217;était autre chose, mais quoi ? Il se sentait mal à l&#8217;aise, un peu comme lorsqu&#8217;il se passait la main sur le visage et se heurtait à tous ces boutons qui gâtaient sa peau, naguère si lisse. Il avait des accès d&#8217;humeur sombre, qui l&#8217;étonnaient lui-même car il n&#8217;en connaissait pas la cause et n&#8217;avait jamais ressenti cela auparavant. C&#8217;était plutôt un enfant insouciant et heureux de vivre. Ses parents l&#8217;aimaient, sa petite soeur le faisait rire, il aimait la porter sur son dos, il aimait vagabonder dans les rues, il ne craignait pas la morsure du froid, ni la brûlure du soleil, alors quoi ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Alors il lui était venu à l&#8217;esprit depuis peu une idée toute bête : ces épluchures dont il faisait ses repas, était-ce autre chose finalement qu&#8217;une simple enveloppe, qui couvrait des fruits et des légumes plus gros, plus nourrissants, et bien plus alléchants que ce qu&#8217;il trouvait dans les poubelles ? Il avait vu plusieurs fois le majordome jeter des épluchures d&#8217;un geste désinvolte aux chiens, qui se précipitaient pour les engloutir. Jusqu&#8217;à présent, leur gloutonnerie l&#8217;avait toujours beaucoup amusé : ils ne savaient pas apprécier ce qui était bon, eux, ni profiter de ce qu&#8217;ils recevaient&#8230; Mais aujourd&#8217;hui des pensées nouvelles et déségréables venaient troubler sa joie : pourquoi ne pouvait-il manger le fruit ou le légume entier, lui, au lieu de se contenter des restes, comme les chiens ? Qui étaient ces gens, leurs maîtres, qui n&#8217;avaient pas besoin de fouiller les ordures ? Pourquoi avaient-ils droit à ce qui lui était interdit ? Quand il était petit, il pensait que c&#8217;était un terrain de jeu pour enfants, la décharge, et que Dieu plaçait là la nourriture pour que chacun puisse se servir à sa convenance. Evidemment il n&#8217;était pas très ordonné, Dieu, puisqu&#8217;il mélangeait la nourriture à toutes sortes de matériaux qu&#8217;on pouvait utiliser pour des choses très diverses, par exemple pour se chausser ou pour bâtir sa maison. Enfin, au moins il y avait de tout, et jamais la mine ne s&#8217;épuisait.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Et puis l&#8217;autre jour il avait aperçu cette petite fille assise sur un banc, qui épluchait délicatement une orange toute ronde. Il s&#8217;était arrêté, fasciné, et avait suivi des yeux chacun de ses gestes, sans bouger, sans respirer presque, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;elle ait enlevé toute l&#8217;écorce du fruit. Mais ce n&#8217;était pas la peau qui avait retenu son attention, non, c&#8217;était chacun des quartiers d&#8217;orange qu&#8217;elle avait soigneusement détachés, puis mâchés, un à un. Il avait fait un pas en avant, sans s&#8217;en rendre compte, et la petite fille, percevant le mouvement, avait relevé la tête ; il avait voulu sourire, s&#8217;approcher, partager son plaisir, et puis soudain il avait eu honte, honte de ses cheveux hirsutes, de ses guenilles couvertes de poussière, de ses pieds nus et noirs de saleté. Elle qui était si bien peignée, si bien habillée&#8230; Il s&#8217;était enfui, le feu aux joues.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Et maintenant il y avait cette question qui tournait en rond dans sa tête et le laissait sans répit : pourquoi pas lui ? Qu&#8217;avait-elle fait pour mériter ce fruit à l&#8217;aspect succulent dont il ne récoltait que les reliquats, les jours de chance ? Il y était retourné, tous les jours, furieux de ne pouvoir résister à la tentation, honteux de ne pouvoir se montrer, et de plus en plus malheureux. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Et maintenant une boule d&#8217;amertume lui serrait la gorge. Il ne comprenait pas encore très bien, il ne s&#8217;expliquait pas tout, pas avec des mots en tout cas, mais il savait, avec certitude, que plus rien ne serait jamais comme avant. Il eut envie d&#8217;arracher ses vêtements un par un et de les jeter dans cette poubelle destinée à recevoir ce dont une partie de l&#8217;humanité ne voulait plus, et dont l&#8217;autre moitié se nourrissait. Il eut envie d&#8217;apostropher celui, là-haut, qui était responsable de cet état des choses, celui qu&#8217;il remerciait jadis de pourvoir si généreusement aux besoins de chacun.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Et puis, d&#8217;un seul coup, sa colère disparut, et il se sentit encore plus nu et dépouillé qu&#8217;avant ; sur la peau d&#8217;orange qu&#8217;il tenait toujours entre ses doigts, intacte, une larme roula, hésitante, vint se nicher au creux de l&#8217;écorce, comme pour y chercher un peu de réconfort, et s&#8217;y dissout lentement, bercée par les hoquets de l&#8217;enfant.</span></p>
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		<title>Le geste</title>
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		<pubDate>Thu, 17 Jan 2008 02:09:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[Comme tous les jours, il sortit de l&#8217;immeuble à sept heures tapantes, le costume impeccablement repassé, la cravate parfaitement nouée – l&#8217;oeuvre de sa femme – et se dirigea d&#8217;un pas pressé vers sa voiture. Celle-ci était garée un peu plus loin que d&#8217;habitude, aujourd&#8217;hui. Il n&#8217;avait pas de garage, et hier, en rentrant du [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=9&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Comme tous les jours, il sortit de l&#8217;immeuble à sept heures tapantes, le costume impeccablement repassé, la cravate parfaitement nouée – l&#8217;oeuvre de sa femme – et se dirigea d&#8217;un pas pressé vers sa voiture. Celle-ci était garée un peu plus loin que d&#8217;habitude, aujourd&#8217;hui. Il n&#8217;avait pas de garage, et hier, en rentrant du travail, il avait eu bien du mal à se stationner.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il pleuvait. Une pluie sombre et triste d&#8217;hiver. Tenant d&#8217;une main son parapluie, il essaya tant bien que mal de soulever son pantalon de l&#8217;autre. Difficile d&#8217;éviter les flaques d&#8217;eau, d&#8217;autant que le trottoir des deux côtés de la rue était particulièrement inégal. Quelle malchance, alors qu&#8217; il venait de s&#8217;acheter de nouvelles chaussures, qui lui avaient coûté une fortune&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il n&#8217;entendit pas le camion arriver. Pourtant, les éboueurs passaient tous les jours à la même heure, et il était bien rare qu&#8217;il ne les vît pas&#8230; Il n&#8217;eut pas même le temps de s&#8217;écarter un peu : l&#8217;eau sale avait jailli sur le bas de son pantalon, l&#8217;avait maculé de boue. Il laissa échapper un juron. De dépit, il lâcha son parapluie, et essaya frénétiquement de réparer le désastre, à l&#8217;aide du seul mouchoir qui fût en sa possession. En vain. Quand il se releva, il était complétement trempé, et grelottait en claquant des dents. Il n&#8217;avait plus qu&#8217;à rentrer chez lui et à se changer. Il serait en retard au travail aujourd&#8217;hui. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>En refaisant le chemin en sens inverse, il aperçut à nouveau le camion-poubelle, qui s&#8217;était arrêté devant son immeuble. Il était encore plus pressé qu&#8217;auparavant, gardait les yeux baissés à cause de la pluie, aussi ne prit-il pas garde à la poubelle qui, en attendant d&#8217;être vidée, barrait le trottoir étroit. Il trébucha, faillit culbuter la tête la première, et ne parvint à rétablir son équilibre que grâce à la poigne solide de l&#8217;un des éboueurs qui se trouvait à quelques pas de lui. Le regard des deux hommes se croisa brièvement. L&#8217;un vêtu d&#8217;un gris plus morne encore que la masse de nuages qui se déversaient sur eux, l&#8217;autre bariolé de bandes au jaune éclatant, presque malsain, auprès duquel le soleil aurait fait pâle figure. Le premier grommela un merci à peine audible, et détourna rapidement les yeux. Puis, toute retenue envolée, il se mit à courir vers la porte d&#8217;entrée du bâtiment.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Le lendemain, le voile de nuages s&#8217;était déchiré, et le ciel était plus clair, malgré la saison. L&#8217;homme au costume gris sortit de l&#8217;immeuble et se dirigea vers sa voiture. Réglé lui aussi comme du papier à musique, le camion-poubelle fit son apparition au bout de la rue alors qu&#8217;il ouvrait la porte de son véhicule. Curieusement, il n&#8217;y pénétra pas tout de suite, sans pouvoir s&#8217;expliquer pourquoi. Il attendit d&#8217;être dépassé par l&#8217;engin malodorant, et jeta un coup d&#8217;oeil pour voir si l&#8217;éboueur qui lui avait permis d&#8217;éviter une chute malencontreuse la veille s&#8217;y trouvait. Il était bien là, accroché à l&#8217;arrière, et ne lui prêta pas la moindre attention. Combien de fois jusqu&#8217;à ce jour s&#8217;étaient-ils croisés dans cette rue ? Probablement un nombre incalculable. Et pourtant, ils n&#8217;avaient jamais fait attention l&#8217;un à l&#8217;autre. Combien de costume-cravate l&#8217;éboueur avait-il l&#8217;occasion d&#8217;apercevoir chaque matin ? Sans doute des dizaines. Combien d&#8217;éboueurs sur son chemin à lui ? Deux ou trois, quand il sortait de l&#8217;immeuble, pas plus. Ils avaient fini leur travail quand il revenait, le soir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Quel genre de travail était-ce là ? Il ne s&#8217;était jamais posé la question jusqu&#8217;à présent. Un travail pénible, certainement. A bien y réfléchir, c&#8217;était le dernier des métiers qu&#8217;il aurait choisi, lui qui était si sensible aux odeurs. Mais choisissait-t-on vraiment ce métier ? Il avait bien remarqué, comme tout le monde, que les éboueurs étaient surtout des Noirs et des Maghrébins. Sans y attacher la moindre importance jusqu&#8217;à présent. Sans même s&#8217;y arrêter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Mais maintenant qu&#8217;il y songeait, il y avait quelque chose là-dedans qui le dérangeait. Qui le turlupinait. Certes, il fallait bien que quelqu&#8217;un fasse ce boulot, aussi peu agréable fût-il ! Mais enfin, à quoi aurait-il dû être réduit, lui, pour accepter de vider les déchets nauséabonds des autres, à longueur de journée !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il se sentit tout à coup une compassion sans limite pour ces hommes courageux qui se chargeaient des tâches rebutantes pour le bien de la communauté, et eut envie de leur témoigner son sentiment. Mais comment ? Pourrait-il les arrêter un instant le matin, pour discuter avec eux, apprendre à les connaître ? L&#8217;idée lui parut magnifique, puis totalement extravagante. Ces hommes avaient probablement un emploi du temps aussi contraint que lui. Pourtant, quelle belle idée qu&#8217;une solidarité, une bonne et saine solidarité entre les différents corps de métier ! Tout le monde se croisait ici, dans cette grande ville morose, sans jamais se saluer. Quel gâchis&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il tenta plusieurs fois d&#8217;attirer l&#8217;attention de l&#8217;éboueur, mais peine perdue. Celui-ci et son compagnon avaient les yeux rivés à leur véhicule et aux ordures qu&#8217;ils collectaient, un sens de l&#8217;efficacité qui excluait toute attention portée à quoi que ce fût d&#8217;autre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Enfin, il lui vint une idée. Il sortit un matin tout guilleret, malgré un crachin persistant qui imprégnait perfidement son costume, sans l&#8217;abri d&#8217;un parapluie. Ce jour-là, le camion arriva en retard. Cinq minutes qui lui parurent durer des siècles, tant il était impatient. Impatient et fier comme un gamin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Peut-être avaient-ils plus de travail, les éboueurs, en cette période de fête où les gens achetaient avec fébrilité, et jetaient sans compter les emballages, les restes de nourriture, les bouteilles de vin. Les poubelles semblaient s&#8217;être démultipliées, rermplies à ras bord et parfois même débordant. Il savoura à l&#8217;avance son effet, imagina le sourire intrigué, puis ravi, de l&#8217;homme aux bandes jaunes&#8230; Peut-être le début d&#8217;une amitié ? En tout cas, on ne devait pas souvent lui témoigner de telles marques de sympathie. Il lui raffraichirait la mémoire, s&#8217;il ne souvenait pas : “Vous savez, vous m&#8217;avez empêché de m&#8217;étaler à plat ventre dans les ordures, un jour&#8230;”</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Le vacarme du camion se rapprocha. L&#8217;odeur aussi. Elles puaient encore plus que d&#8217;habitude, toutes ces bennes, déversées les unes après les autres dans cette gueule béante et pestilentielle&#8230; Malheureusement, ce ne fut pas le bon qui descendit, mais son collègue. Le costume gris se vit obligé de héler l&#8217;éboueur, qui ne l&#8217;entendit pas. S&#8217;enhardissant, il tira alors sur le bas de sa veste, en se haussant sur la pointe des pieds. L&#8217;autre se retourna, contempla en fronçant les sourcils cet homme impeccablement habillé qui lui souriait de toutes ses dents. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>“Pour vous, s&#8217;écria celui-ci, en agitant un billet qu&#8217;il voulait visiblement lui donner. Pour Noël, pour acheter un cadeau à votre femme et à vos enfants !”</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>L&#8217;éboueur ne sembla pas réagir pendant un long moment. Il ne comprenait pas ce que cet ahuri lui voulait, et distinguait mal ses paroles, à cause du vacarme du moteur. Quand il devint manifeste cependant que cet homme ne souhaitait rien lui vendre, seulement lui faire la charité, ses traits se contractèrent et il écarta le billet tendu d&#8217;un geste brusque.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>“Gardez-le votre argent ! Je n&#8217;en veux pas ! cria-t-il avec colère et un fort accent arabe.”</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Le camion redémarra alors qu&#8217;il prononçait ses derniers mots, laissant son interlocuteur dans un nuage de gaz d&#8217;échappement, et toutes ses illusions fracassées comme un verre en cristal au pied de nouveaux mariés.</span></p>
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		<title>La faute</title>
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		<pubDate>Thu, 17 Jan 2008 02:08:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[Si…
Stop !
Cela ne pouvait pas durer. On ne peut pas revenir en arrière, alors pourquoi se torturer ainsi l’esprit ?
Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de dérouler mentalement le film des événements, encore et encore. C’était plus fort qu’elle. Il aurait suffi d’une seconde de plus… Si elle avait été plus rapide à réagir, peut-être… Elle [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=7&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Si…</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Stop !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Cela ne pouvait pas durer. On ne peut pas revenir en arrière, alors pourquoi se torturer ainsi l’esprit ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de dérouler mentalement le film des événements, encore et encore. C’était plus fort qu’elle. Il aurait suffi d’une seconde de plus… Si elle avait été plus rapide à réagir, peut-être… Elle avait la tête bourdonnante de « si », comme des mouches se pressant autour d’un pot de confiture. A l’hôpital, elle avait prétendu avoir fait une chute dans l’escalier. Elle avait tellement honte, tous ces gens s’affairant autour d’elle… Et puis, le docteur lui avait dit… Non, elle ne voulait plus y penser. Elle allait devenir folle. Il lui avait dit qu’elle ne pourrait plus jamais avoir d’enfant…</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle avait l’habitude, elle savait, avant même de sentir son haleine qui empestait l’alcool près de son visage. Son pas, dans l’escalier, lui indiquait le danger. Cette fois-ci, les insultes qu’il avait commencé à proférer la porte à peine ouverte auraient dû l’alarmer, l’inciter à fuir par la fenêtre. Tout de suite. Elle l’avait fait, une fois, et cela lui avait semblé si simple qu’elle s’était promis de recommencer à chaque fois qu’il rentrerait dans cet état-là. Et puis elle y avait renoncé, en partie parce qu’il n’était guère agréable de passer la nuit recroquevillée dans l’entrée de l’immeuble voisin, en partie parce qu’elle se croyait assez forte, maintenant, pour éviter les coups les plus durs. Elle savait dans quelle position se mettre pour les amortir. Mais cette fois-ci… cette fois-ci cela n’avait pas été suffisant. Et il était trop tard, désormais, pour changer le cours des choses.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ils avaient bien essayé de lui tirer les vers du nez, à l’hôpital. Ils lui posaient des tas de questions, gentiment, mais derrière chacune elle pressentait le piège… Un mensonge était d’ailleurs si facile à inventer. Il en entraînait un autre, et puis un autre encore, et elle s’enfonçait ainsi dans le mensonge, presque voluptueusement, avec une force de conviction de plus en plus grande. Elle se prenait elle-même au jeu, voyant les infirmières et le docteur douter, puis hocher la tête, puis cesser enfin leurs questions.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle ne pourrait jamais leur dire. Jamais. N’avait-elle pas assez à faire de ses propres reproches ? Elle se figurait déjà leur regard accusateur, leurs commentaires à demi-mot, lorsqu’elle aurait le dos tourné : « Elle est dans un méchant état, la pauvre… Mais après tout elle l’a bien mérité, non ? »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Oui, elle l’avait sans doute bien mérité. Oh, elle ne croyait pas à un châtiment divin, ou quoi que ce fût de la sorte. Cela l’aurait peut-être pourtant soulagé, un châtiment divin, parce qu’au moins ils auraient été deux dans l’affaire, elle et Dieu. Tandis que là… elle ne pouvait vraiment s’en prendre qu’à elle-même. Tout était de sa faute, et depuis le début. Il ne la traitait pas comme ça, au début. Ils étaient même heureux, ils s’aimaient… Et puis ils avaient eu des problèmes d’argent, il avait perdu son travail, et il avait commencé à boire. Elle n’avait pas su l’aider. Pas su le consoler, être à ses côtés, trouver une solution… Son maigre salaire leur permettait à peine de survivre. Elle avait demandé à faire plus d’heures, à travailler de nuit… Mais l’argent disparaissait comme il était venu, et elle n’arrivait plus à payer les factures. C’était quand il était rentré, un soir d’hiver, qu’il l’avait battue pour la première fois. L’électricité venait d’être coupée, et cela l’avait rendu furieux. Elle avait essayé, pourtant, elle avait même appelé et les avait suppliés d’être encore un tout petit peu patients, de lui accorder une semaine supplémentaire pour régler la facture, mais en vain. Peut-être aurait-elle dû aller les voir en personne, leur expliquer la situation, pour les faire fléchir ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Ensuite, les coups étaient devenus réguliers, puis presque quotidiens. Elle n’osait pas demander conseil. A qui d’ailleurs ? Les coups lui faisaient mal, mais l’échec de plus en plus patent de son mariage la torturait bien davantage. Elle s’en rendait responsable, se reprochait de n’avoir rien vu venir, de n’avoir rien su éviter. Elle en avait voulu, parfois, à son mari, mais lorsqu’elle le voyait, sobre à nouveau, et si malheureux, son cœur se serrait de pitié et elle se disait… elle se disait, oui… qu’elle n’avait pas su le protéger comme il aurait fallu… Chaque coup qu’elle recevait était une autre occasion d’expier la faute dont elle s’était rendue coupable. Alors elle ne se plaignait pas. Elle essayait même d’étouffer ses gémissements… Et maintenant, maintenant, elle ne pourrait jamais se rattraper en étant une bonne mère. Elle ne pourrait plus avoir d’enfant. Et tout ça, c’était sa faute.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>La voix de l’infirmière l’arracha à ses pensées. Un calmant ? Oui, certainement elle en avait besoin. Mais comment le savait-elle ? Ses cris avaient réveillé tout l’étage. Ses cris ? Elle n’avait pas conscience d’avoir crié. Son visage s’empourpra. Quelle honte ! L’infirmière avait l’air gentille, mais elle devait certainement en avoir assez de cette patiente encombrante. Un calmant, deux, ou trois, même, pour dormir. Oublier.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle n’entendit pas le docteur, quelques minutes plus tard, s’approcher de son lit et confier à l’infirmière :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>« Il est en garde à vue, grâce à notre rapport, et j’espère bien que sa prochaine demeure sera la prison. Mais je sens que ça ne va pas être facile de la convaincre de porter plainte, la malheureuse… »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il soupira…</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>« Encore une qui se taira jusqu’à ce qu’il la tue… »</span></p>
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		<title>Le misérable</title>
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		<pubDate>Thu, 17 Jan 2008 02:06:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[    Il les méprisait. De toutes ses forces, il les méprisait. Ils ne lui avaient rien fait, pourtant. Ils ne le voyaient même pas. Il les servait, tous les jours, mais il avait autant d’existence pour eux qu’une pièce de leur argenterie. Peut-être même moins.
Seule la petite fille, un jour, l’avait remarqué. Elle avait rapporté [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=6&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><b><span style="font-size:22pt;font-family:Calligrapher;"></span></b><span>    Il les méprisait. De toutes ses forces, il les méprisait. Ils ne lui avaient rien fait, pourtant. Ils ne le voyaient même pas. Il les servait, tous les jours, mais il avait autant d’existence pour eux qu’une pièce de leur argenterie. Peut-être même moins.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Seule la petite fille, un jour, l’avait remarqué. Elle avait rapporté de l’école un chapeau de clown, à carreaux multicolores, qu’elle avait fabriqué. Il était trop grand pour sa propre tête, alors elle avait avisé le jeune garçon qui leur servait les plats à table, et demandé à son père si elle pouvait le lui essayer. A son père. Pas à lui. L’homme, amusé, avait acquiescé. Et il s’était retrouvé affublé de ce chapeau grotesque, et la petite fille avait ri, s’exclamant : « Qu’il est rigolo, comme ça ! », et il n’avait pas très bien su si elle parlait du chapeau, ou de lui. Il ne lui semblait pas que son visage, crispé par l’effort qu’il faisait pour contenir sa colère, pût prêter à rire, mais pourtant l’enfant battait des mains, ravie, et les parents souriaient. Anselme, le vieux domestique, aurait été aux anges de tenir ce rôle dégradant : il adorait la petite. Lui aussi, il aimait bien les enfants ; mais celle-ci lui faisait penser à sa propre petite sœur, du même âge, et lorsqu’il pensait à elle, les larmes lui venaient aux yeux. De rage et de tristesse mêlées.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle ne fabriquait pas de chapeau de clown, elle. Elle n’avait même pas de jeux pour jouer. Elle avait le regard hagard, creusé par la faim, et lorsqu’elle souriait, ce n’était pas une franche hilarité, non, mais simplement la joie de revoir son grand-frère et de savoir qu’il lui apportait de quoi manger. Sans les restes qu’il recueillait à la cuisine, après le repas de ses employeurs, la famille, sa mère et ses quatre frères et sœurs, serait déjà morte de faim. Le maigre salaire qu’il recevait suffisait tout juste à payer le loyer. Les petits, eux ne se plaignaient pas ; mais lui avait connu un sort plus enviable, du temps de son père, et surtout, surtout, il avait connu sa mère heureuse. Tout cela, c’était passé. Disparu, comme son père. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il serra les dents. Jusqu’à ce jour-là, il n’avait jamais ressenti ce sentiment qui le détruisait à petit feu. Même quand ils avaient envoyé son père en prison. Pour un peu d’argent qu’il avait volé à son patron. C’était un acte répréhensible, bien sûr, mais il n’avait pas osé demander, car il savait que le patron n’aurait jamais dit oui. Et la famille avait froid, il ne restait plus rien pour se chauffer après le loyer, et le bébé criait, criait… Et n’était-ce pas plus répréhensible de faire travailler quelqu’un jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, de le payer une misère, sans lui accorder jamais de congé, sous prétexte qu’il n’avait pas de papiers et ne pouvait se défendre, même dans le pays le plus puissant du monde ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Le père aurait pu endurer la prison, sans doute. Mais quand il avait appris qu’on allait le renvoyer dans son pays à la sortie, là, c’avait été trop pour lui. Les enfants, on ne pouvait pas : ils étaient nés là, ils avaient la nationalité. Ils avaient des papiers. C’était un réconfort de savoir qu’ils ne subiraient pas les mêmes avanies que lui. Mais ne plus jamais les revoir ! Il n’avait pas supporté. Il s’était pendu.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Depuis ce jour, son fils aîné avait changé. Il ne le voyait pas beaucoup, ce père, mais il l’admirait en secret. Le suicide l’avait terrassé. Il n’avait pu en parler à personne, sa mère en avait quasiment perdu la parole, l’appétit, et le sommeil, et les petits n’arrêtaient pas de pleurer, sans rien comprendre, sinon que leur père ne reviendrait pas. C’était le prêtre qui les avait tous pris en charge : il avait envoyé quelqu’un veiller sur les plus jeunes, gratuitement, jusqu’à ce que la mère se remette ; et il avait trouvé une place pour l’aîné, d’abord à temps partiel, le soir, après la classe, et puis toute la semaine, lorsqu’il était sorti du lycée. Des gens très charitables, avait-il dit, ils n’ont pas vraiment besoin de quelqu’un mais ils t’accueilleront avec joie ; tu feras partie de la famille. Des gens qui allaient à l’église tous les dimanches, donnaient beaucoup aux bonnes œuvres, s’investissaient énormément dans l’église, organisant des pique-niques et des activités pour les enfants. Qui plaignaient les pauvres Africains-Américains victimes de racisme, pleuraient sur les petits enfants d’Afrique qui ne mangeaient pas à leur faim et avaient le ventre tout gonflé. Peut-être auraient-ils fait davantage attention à lui s’il avait été Africain-Américain ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Leur maison était remplie de Jésus de toutes tailles trônant sur la croix, de jolies broderies clamant qu’on était toujours chez soi, quand l’amour était là, d’images pieuses dessinées par la petite fille à l’école et accrochées avec fierté dans toutes les pièces de la vaste demeure. Il n’avait jamais rien eu contre les riches, avant ; ils étaient riches et lui était pauvre, mais ça s’arrêtait là. Ils ne se fréquentaient pas, ne se connaissaient pas, et peut-être était-ce mieux ainsi pour tout le monde ? Mais depuis qu’il travaillait ici, on n’avait pas dû lui adresser la parole plus de cinq ou six fois ; et encore, toujours pour lui donner des ordres, même s’ils étaient formulés avec politesse. Il n’était qu’une décoration de plus dans la maison, bien habillée, agréable aux yeux de ses employeurs ou de leurs invités. Oh, il était libre de partir, il y avait souvent songé, même ; après tout il pouvait bien trouver un travail ailleurs… Cependant sa mère l’avait supplié de n’en rien faire : il gagnerait sans doute encore moins pour un travail plus pénible, et puis ces gens payaient aussi son assurance santé à présent qu’il était majeur, ce qui était plutôt généreux de leur part, après tout. Mais où commençait vraiment la générosité, quand on avait à sa disposition des millions de dollars ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>En attendant, sa famille avait faim, et personne ne s’en préoccupait. Son père était mort, et personne, sauf le prêtre, n’avait eu un mot de réconfort pour lui. Et encore, il soupçonnait celui-ci d’avoir désapprouvé le suicide de son père, il l’avait entendu en parler à demi-mot à une dame de la chorale, sans se douter de la présence du jeune garçon. On ne reprend pas la vie que Dieu a donnée, même quand on est désespéré. Que connaissait-il du désespoir, ce maudit prêtre ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Un matin, en sonnant à la porte des patrons, il entendit des cris et des rires de petite fille, mais pas de celle de la maison : la veille, des amis de la famille étaient arrivés, qui devaient rester ici pour les vacances. On avait préparé la grande chambre pour eux. Leur fille, un peu plus jeune que l’autre, dormirait dans une petite pièce qui servait auparavant à entreposer toutes sortes d’objets dans des cartons, et qu’on avait transformée en chambre d’enfant pour l’occasion.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Tous les jours, la maison résonnait de la gaieté des deux petites filles, et malgré son ressentiment il se prit à sourire, comme le vieil Anselme. Les enfants ne savaient pas, eux, ils ne pouvaient pas être tenus pour responsables… </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Un après-midi, en entrant au salon pour apporter le thé, il entendit prononcer le mot « prison ». Malgré les frissons qui lui parcouraient l’échine, il tendit l’oreille : un rire désagréable s’éleva, et l’ami de la famille s’écria : « Je les ai bien eus, tout de même. ». Il ne put rester plus longtemps dans la pièce sans attirer l’attention, n’ayant plus rien à faire, mais prit prétexte d’une assiette de petits gâteaux pour revenir écouter la conversation. En fait de conversation, c’était toujours le même personnage qui s’exprimait, et qui visiblement prenait grand plaisir à narrer son histoire.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>« Un excellent avocat, je vous le dis, quoique cher, évidemment… Mais enfin, il faut ce qu’il faut…Et puis je suis connu et respecté là-bas, j’ai des amis en haut lieu. Tout de même, j’ai dû régler une belle amende. Et renvoyer tous ceux qui n’avaient pas de papiers, on ne sait jamais&#8230; Quant à l’accidenté, avec son bras en moins, il n’a qu’à rentrer chez lui. Croiriez-vous qu’il est venu me voir, même après le procès, pour me supplier de le reprendre dans la plantation : qu’est-ce qu’ils sont serviles, ces gens-là ! Que pourrais-je bien faire d’un éclopé pareil désormais ! Il n’avait qu’à faire un peu plus attention ! »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Puis son ton se durcit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>« Il faut se méfier, avec ces misérables-là, ils se croient tout permis maintenant, alors que si on ne leur avait pas donné de boulot… où en seraient-ils, je vous le demande, où en seraient-ils ? Leur femme et leurs enfants crèveraient de faim, voilà où ils en seraient. Ils ont tout ici, beaucoup plus qu’ils ne pouvaient espérer chez eux en tout cas, mais ce n’est jamais assez pour cette racaille. »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Le jeune garçon eut un haut-le-cœur, et sortit plié en deux. Personne ne le remarqua. Penché au-dessus des toilettes, il serra le porte-serviettes jusqu’à ce que ses articulations jaunissent. Son cœur battait la chamade. Devant lui défilaient les images de son père menotté, de sa mère en larmes, de ses frères et sœurs terrifiés. Du patron de son père, au procès, et de son air profondément indifférent. Ennuyé, même. Plus que de l’argent, c’est du temps que lui avait fait perdre ce malfrat qui l’avait volé. Une amende, voilà ce à quoi la justice l’avait condamné pour avoir employé un sans-papiers. Et son père ? La prison puis l’expulsion, pour avoir voulu éviter à sa famille de mourir de froid. L’avocat commis d’office avait expliqué à sa mère qu’elle pouvait payer pour sortir son mari de prison. Payer pour le sortir de prison, alors qu’il savait pertinemment pourquoi son client avait dérobé cette somme d’argent !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Et maintenant cette ordure, là, dans le salon. Poursuivie pour avoir causé la mutilation d’un homme, et qui s’en sortait indemne ! Il avait eu un excellent avocat, lui ! Il était riche, lui ! Et blanc ! Connu et connaissant ! Et les « misérables » qu’il exploitait, comme l’autre, le patron de son père ? Jetés à la porte comme des malpropres, même le mutilé, devenu inutile. Avec la bénédiction de la justice… </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Ce soir-là, il ne sortit pas de la maison pour rentrer chez lui, à l’heure habituelle. Personne ne s’en aperçut. Il resta dans la cuisine, à laver la vaisselle. Il y en avait des montagnes. Anselme lui avait dit de laisser, mais cela lui faisait du bien, de s’occuper les mains. Il lava jusqu’à ce que tout le monde fût parti se coucher. Il essuya les assiettes, une par une, puis les couverts, un par un. Il était calme désormais. Très calme, et résolu.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il monta les escaliers sans faire de bruit, avec lenteur, en se tenant à la rambarde. Il n’était pas monté souvent à l’étage, mais il reconnaîtrait, même de nuit. La petite pièce se trouvait juste en haut des marches, de toute façon. La porte n’était même pas fermée. Il pénétra doucement dans la chambre d’enfant, baignée par la lumière de la lune. Il attendit un moment, le temps que ses yeux s’habituent à la demi-obscurité. La petite créature, confiante, dormait paisiblement, le visage en partie caché par une mèche de cheveux. Elle était tournée vers la fenêtre. Il la contempla un instant, presque avec tendresse. Il ne lui ferait pas de mal, elle ne sentirait rien. Elle était si menue que cela ne prendrait que quelques secondes. Il n’avait même pas besoin de ses deux mains pour entourer son cou… Lorsque ce fut fini, il fit le tour du lit, la contempla à nouveau. Elle n’avait pas bougé et semblait toujours dormir paisiblement, même si elle avait cessé de respirer. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il ouvrit la fenêtre, se hissa sur le rebord avec agilité, et sauta. </span></p>
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		<title>L&#8217;adieu</title>
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		<pubDate>Thu, 17 Jan 2008 02:02:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[            Elle savait. Son fils aussi savait. Ils savaient tous, sauf les enfants, qu&#8217;ils avaient voulu épargner. Ils l&#8217;oublieraient, cela aussi elle le savait. Ils étaient trop jeunes encore, un jour viendrait où ils ne se rappelleraient plus guère qu&#8217;une vieille femme, là-bas, qui leur chantait des berceuses, mais ils auraient depuis longtemps [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=5&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span></span><span>            Elle savait. Son fils aussi savait. Ils savaient tous, sauf les enfants, qu&#8217;ils avaient voulu épargner. Ils l&#8217;oublieraient, cela aussi elle le savait. Ils étaient trop jeunes encore, un jour viendrait où ils ne se rappelleraient plus guère qu&#8217;une vieille femme, là-bas, qui leur chantait des berceuses, mais ils auraient depuis longtemps déjà perdu la mémoire de ses calins, de sa voix tendre, de son regard plein d&#8217;amour. Son fils et sa bru n&#8217;oublieraient pas, eux, mais ils se consoleraient. Avec les enfants, d&#8217;abord, et puis quand ceux-ci les quitteraient, avec la certitude qu&#8217;ils avaient fait le bon choix. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Ils ne se reverraient plus. Plus jamais. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle avait demandé à Dieu s&#8217;il n&#8217;y avait pas d&#8217;autre solution, et espéré, sans oser se l&#8217;avouer, qu&#8217;ils attendraient jusqu&#8217;à sa mort&#8230; Mais qui savait combien de temps elle pourrait vivre encore ? Façonnée par une dure vie de labeur, elle était toujours alerte pour ses soixante-quinze ans, et avait gardé toute sa lucidité. Alerte, et pourtant pas assez pour s&#8217;embarquer sur un navire et traverser l&#8217;océan, elle qui n&#8217;avait jamais quitté son village. D&#8217;ailleurs, même si elle survivait à la traversée, ils ne voudraient certainement pas d&#8217;elle là-bas : qu&#8217;auraient-ils à faire d&#8217;une pauvre vieille qui ne parlait même pas leur langue ? Il faut des hommes jeunes pour une terre jeune, elle en était consciente. Et quand bien même elle surmontrait tous ces obstacles, elle n&#8217;accepterait jamais d&#8217;être un fardeau pour ceux qu&#8217;elle aimait. Alors elle avait dit non. Partez tout seuls. Mais le soulagement déguisé de son fils avait fait saigner son coeur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Sans eux, elle était seule au monde.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Toute sa vie elle avait courbé la tête devant la fatalité. Devant son destin. Le destin d&#8217;une paysanne italienne, pauvre et inculte, qui n&#8217;avait jamais pu choisir. Survivre était une tâche suffisamment ardue pour qu&#8217;on ne se pose pas trop de questions sur l&#8217;existence. Elle avait été heureuse, pourtant. Elle avait appris à aimer son mari, Dieu lui avait accordé deux fils, solides et vigoureux. Pas qu&#8217;ils se soient beaucoup parlé, car ici, sur cette terre rude et ingrate, on économisait ses mots, mais ils lui témoignaient leur affection chacun à sa manière, et ils ne rechignaient jamais à la besogne. De bons fils, vraiment. Et puis la guerre lui en avait arraché un, l&#8217;aîné. Elle n&#8217;avait pas pleuré. Pas le temps. D&#8217;ailleurs pourquoi ? C&#8217;était la volonté de Dieu. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle ne s&#8217;était jamais plainte.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Beaucoup de jeunes gens abandonnaient le village pour aller chercher fortune ailleurs. Il y en avait qui partaient à la ville, dans l&#8217;espoir d&#8217;y trouver un travail plus rémunérateur. Ceux-là revenaient parfois voir leur famille, mais quelquefois aussi disparaissaient pour toujours, comme si la ville les avaient définitivement happés. Et puis il y avait ceux qui tentaient l&#8217;aventure, la vraie, l&#8217;Amérique, qui hantait les rêves des plus fous, des plus audacieux, des plus désespérés. Ceux qui ne voulaient pas de la vie que leurs parents, que leurs grands-parents, et que tous leurs ancêtres avaient menée avant eux. Qui s&#8217;étaient laissé enchanter par le récit des belles voitures, des grandes avenues, de la nourriture abondante. L&#8217;Amérique, c&#8217;était devenu leur obsession.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle aurait bien aimé pouvoir rêver comme eux.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Il n&#8217;y avait rien ici que de la rocaille. Le soleil qui tapait dur pendant l&#8217;été, le froid qui s&#8217;infiltrait partout pendant l&#8217;hiver. Elle n&#8217;avait jamais rien connu d&#8217;autre, cependant. N&#8217;avait jamais pu aller à l&#8217;école. Quand ses fils, tout jeunes encore, lui avaient raconté un jour que le monde ne s&#8217;arrêtait pas aux frontières du village, elle était restée sceptique. Oui, il y avait bien la ville, qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais vue, mais que son père évoquait parfois lorqu&#8217;elle était enfant. Il y descendait de temps en temps quand ils avaient récolté plus qu&#8217;il ne leur fallait pour manger. Pas souvent. Mais au-delà de la ville ? Ses fils, fiers de leur savoir tout neuf, lui avaient appris qu&#8217;au-delà il y avait un pays, et au-delà d&#8217;autres pays encore, des gros morceaux de terre qu&#8217;on appelait des continents, et de vastes étendues d&#8217;eau qu&#8217;on appelait des océans. Elle connaissait bien la rivière, où elle lavait régulièrement son linge, mais elle ne pouvait concevoir qu&#8217;on n&#8217;arrive pas à distinguer le bout, la limite, là où l&#8217;eau redevenait terre. Tout près, pourtant, à une heure à dos de cheval, elle aurait pu voir la mer. Voir l&#8217;infini. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>C&#8217;est la mer qui allait lui prendre ses enfants.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Toute vieille et ridée qu&#8217;elle était maintenant, elle comprenait pourtant tous ces jeunes et leur soif d&#8217;aventure. En son temps, peut-être qu&#8217;elle aussi serait partie. La peur au ventre, mais avec un frisson d&#8217;excitation qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais ressenti. Oh, pas toute seule, bien sûr, elle était bien trop ignorante, elle n&#8217;aurait pas su comment faire ni à qui s&#8217;adresser. Mais avec son défunt mari, qui les aurait guidés, elle n&#8217;aurait pas hésité&#8230; Ils auraient pu échapper à la guerre, l&#8217;aîné serait toujours vivant&#8230; Mais Dieu en avait décidé autrement.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>On ne discute pas la volonté de Dieu.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Elle ne les accompagna pas. Pas plus loin que la dernière maison du village. A quoi bon ? Elle voulait garder d&#8217;eux l&#8217;image qu&#8217;elle avait toujours eue, mêlée à ces vieilles pierres qui les avaient vu naître, pas perdus au milieu d&#8217;une foule d&#8217;immigrants apeurés, face au fragile navire qui devait les porter jusqu&#8217;au bout du monde. Elle resta longtemps debout, bien longtemps après qu&#8217;ils eurent disparu de l&#8217;horizon. Puis elle fit demi-tour et regagna lentement son logis. Là, à l&#8217;abri des regards, elle tomba à genoux, puis enfouit son visage dans la terre battue qu&#8217;elle laboura de ses ongles.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:36pt;"><span>Fidèle, toujours, à son destin.</span></p>
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		<title>La lettre de refus</title>
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		<pubDate>Mon, 14 Jan 2008 00:13:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juliette Rebello</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles pour gens pressés]]></category>

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		<description><![CDATA[            Il n’arrivait pas à détacher ses yeux de cette lettre. A force de la scruter, les lignes en étaient devenues floues, les mots flottaient et s’entrechoquaient dans son esprit sans plus se rattacher les uns aux autres ni faire sens, et pourtant, il [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=julietterebello.wordpress.com&blog=2513668&post=3&subd=julietterebello&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span>            </span><span>Il n’arrivait pas à détacher ses yeux de cette lettre. A force de la scruter, les lignes en étaient devenues floues, les mots flottaient et s’entrechoquaient dans son esprit sans plus se rattacher les uns aux autres ni faire sens, et pourtant, il en avait compris le message : c’était non.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il aurait préféré ce petit mot à toutes ces formules de politesse et ces explications boiteuses, qui déguisaient mal cette vérité crue : ils ne voulaient pas de lui.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ils ne voulaient pas de lui. Qu’est-ce qui n’avait pas marché ? Il était sorti de l’entretien plus que confiant : certain d’obtenir ce travail. Son interlocutrice n’avait pas cessé de sourire, il avait même réussi à la faire rire à plusieurs reprises, et il avait cru comprendre, à certaines allusions, qu’elle était très intéressée par sa candidature. Il avait toutes les qualifications nécessaires, l’expérience requise, son profil correspondait exactement à celui que l’entreprise recherchait… Alors qu’est-ce qui n’avait pas marché ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il eut un instant l’espoir fou qu’ils se soient trompés de nom ou d’adresse. Peut-être cette lettre ne lui était-elle pas destinée ? Mais non c’était bien lui, pas même une seule petite erreur d’orthographe dans ses coordonnées.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il relut la lettre une fois de plus, cherchant un indice derrière la banalité des mots, qui puisse lui indiquer ce qui avait suscité leur mécontentement. Parce qu’il y avait évidemment quelque chose qui ne leur avait pas plu. Quelque chose qui leur avait si peu plu qu’ils avaient changé d’avis et décidé de ne pas retenir sa candidature. Avaient-ils téléphoné à son ancien boulot ? Mais il n’y avait pas laissé d’ennemis, pas à sa connaissance du moins. Au contraire, tout le monde était venu au pot pour fêter son départ et lui souhaiter bonne chance, et nombreux étaient ceux qui avaient exprimé leurs regrets de le voir partir. Sur qui avaient-ils bien pu tomber au téléphone ? Qui l’avait descendu ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il avait mis tous ses espoirs dans ce nouvel emploi. Non qu’il n’aimât pas le précédent, mais il avait besoin de changement. Besoin d’argent aussi, et d’élargir ses possibilités de carrière. Il avait démissionné avant même d’obtenir cette place à laquelle il tenait tant. C’était risqué, mais il n’avait pas peur.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Et puis la lettre était arrivée. Le choc avait été si brusque qu’il était resté sans réaction pendant une demi-minute, clignant des yeux, incapable de proférer un seul son. Puis, la colère l’avait saisi, une colère aussi brève que brutale, qui l’avait presque amené à déchirer la lettre en mille morceaux. Heureusement, un reste de sang-froid l’en avait retenu. Et il était là à présent, assis ou plutôt affalé sur le canapé, vidé de tout sentiment autre qu’un immense abattement mêlé d’incompréhension.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Ce n’était pas possible. Il laissa tomber le bout de papier, se prit la tête entre les mains, et chercha encore. Se tortura l’esprit. Il ne trouvait rien. Rien !</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Peut-être l’avaient-ils jugé trop présomptueux ? Pourtant, il n’avait pas l’impression de s’être montré arrogant. Quelque chose clochait-il dans son CV ? Ou bien – mais il osait à peine l’envisager – était-ce tout simplement qu’il n’avait pas retenu leur attention ?</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Un sourire ne veut rien dire. Elle devait sourire à tous les candidats, cette spécialiste du recrutement. Mais tout de même, il avait l’impression que quelque chose était passé entre eux, une espèce de complicité, enfin, une sorte de reconnaissance, quelque chose quoi… Sans doute s’était-il trompé. Sans doute s’était-elle montrée aimable, et rien de plus. Comme pour tous les candidats. Il avait échoué. Bêtement, simplement échoué.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il n’avait pas une haute opinion de lui-même, non, mais il avait confiance en ses ressources, en ses capacités, en ce qu’il pouvait apporter à sa nouvelle entreprise. Enfin, son ex-future entreprise. Parce qu’il n’en ferait jamais partie.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Peut-être pouvait-il les recontacter ? Enfin, la recontacter, elle, pour en savoir plus… Pour qu’elle lui explique, pour qu’il comprenne, se débrouille mieux la prochaine fois. Non, il ne ferait pas ça. C’était humiliant après tout, ils ne voulaient pas de lui, soit, eh bien il partirait la tête haute… Il n’y avait pas qu’eux au monde, il trouverait un autre emploi… Mais si ce quelque chose qui leur avait déplu se répétait lors d’un autre entretien ? Ou pire, s’ils l’avaient trouvé insignifiant ? Qui désormais s’intéresserait à son profil ? Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il s’approcha du téléphone, rechercha le numéro, le composa. Lorsque la première sonnerie retentit, son courage l’abandonna, et il raccrocha. Inutile ensuite de réessayer. Il n’en avait plus la force.</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Il demeura ainsi des heures, prostré, sur le canapé. Quand sa femme rentra, il ne fit même pas mine de bouger, ne tourna même pas la tête, ne parut pas noter sa présence. Alarmée par son regard vide et son absence de réaction à ses questions, elle entreprit de le secouer, sans succès, puis courut sonner chez le voisin d’au-dessus pour qu’il vienne lui prêter main-forte. </span></p>
<p class="MsoNormal"><span><span>            </span>Lorsqu’ils pénétrèrent dans l’appartement une minute plus tard, son mari avait disparu. La porte était restée ouverte, et sous l’effet du courant d’air qui s’était formé, la lettre s’était envolée, et se balançait doucement dans les airs en retombant. Tous deux la regardèrent se poser doucement sur le sol, ébahis, puis la femme ramassa le papier et le lut. Elle poussa un cri et se précipita dans les escaliers, sous les yeux du voisin complètement effaré.</span></p>
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